‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 39 sur 133 · LE POÈTK ET L'ÉMEUTE · texte numérisé non relu

LE POÈTK ET L'ÉMEUTE

Mélange les couleurs de Sterne et de Tacite. Eh ! quel cœur généreux eût applaudi mes vers, Si dans ce drame en feu qui brûle l'univers, A l'aspect des gibets dressés pour l'Italie, J'étais venu sourire aux fêtes de Thalie? A peine si j'ai vu l'effroyable Satan Que l'enfer de Poissy révélait à Fontan ; ' Et ce noble Anlony qui, devant le parterre, Sans classique rideau consomme un adultère, Epouvantable scène où Bocage et Dorval Ont fait pâbr l'orgueil d'un théâtre rival. Jamais, depuis trois mois, les lèvres déridées, Détendant l'arc de fer où vibrent mes idées- Sur les frais boulevards, dans un cirque bouffon. Je n'ai pu diriger le vol de mon griffon; ^ Jamais je n'ai franchi la solitaire porte Où Langlois, chaque nuit, meurt auprès d'une Morte ;^ Jamais l'hôtel Lubbert ne m'abrita le soir; 4 Jamais, depuis trois mois, on ne me vit m'asseoir, Oubliant notre lutte étrangère et civile A côté de Pageot, pasteur du Vaudeville, ^

1. Lorsque la révolution de 1830 éclata, M. Foutan était à Poissy où il subissait l'emprisonnement de cinq ans auquol il avait été condamné pour un article inséré dans Y Album sous le titre du Mouton enragé. M. Fontan adoucissait les horreurs de son cachot par des travaux littéraires, et il est possible que ce soit là (ju'il ait commencé son drame du Moine, emprunté au célèbre roman de Lewis.

2. Allusion au griffon qui , ainsi que nous Tavons dit plus haut, servait de vignette à la Némésis hebdomadaire.

3. M. Langlois, directeur du théâtre des Nouveautés, théâtre abandonné du public, venait de faire jouer un drame de M. Ancelot, intitulé la Morte.

i. M. Lubbert, alors directeur de l'Opéra-Gomique à la salle Ventadour. f>. Pageot , spectateur inamovible et quotidien du Vaudeville ; sa place

402 NÉMÉSIS. ^j'i A ■

Et cahoté par lui, de sa poudre couvert,

Applaudir la gaîté d'Arnal et de Duvert. ^

Eh! comment aujourd'hui, quand la fièvre nous ronge.

Quand un brûlant souci sans trêve se prolonge,

Quand l'Etat est battu par le flot des hasards,

Comment donner une heure au doux culte des arts?

Que le pâtre grossier des vallons du Vésuve,

Tandis que sous ses pieds gronde l'immense cuve.

Contemple, insoucieux, son pâturage vert,

Moi, j'ai cloué mon œil sur le cratère ouvert.

Mon volcan, c'est l'émeute : elle n'est point calmée

Tant que sa tête garde un réseau de fumée.

Et qu'on entend frémir, sur le sol encor mou,

Des bruits mystérieux sortis on ne sait d'où.

Toujours à mon oreille un bruit d'émeute tonne.

Voyez Paris; Paris dans un jour monotone.

Quand un rare soleil, doux présent de l'été.

Sème les boulevards d'un parfum de gaîté ;

Lorsque son pavé, pur de l'éternelle boue.

Ne garde, en aucun point, l'empreinte de la roue ;

Pour retremper sa vie à l'air incandescent.

Vers l'éclatante rue un peuple entier descend;

Le pénible travail est joyeux sur sa natte ;

L'orgue du Savoyard nasille une sonate;

Sur le trottoir futur, par Bondy projeté, ^

éternelle est à l'orchestre. C'est de lui qu'on peut dire : Sedet œternùmque sedebit.

1. M. Duvert est auteur d'un grand nombre de vaudevilles dans lesquels Arnal joue le principal rôle.

2. M. de Bondy, alors préfet de la Seine, avait le projet de faire des trottoirs dans toutes les rues assez larges i)our permettre cet embellissement.

LE POÈTl- ET L'ÉMELTE. 403

L'industrie en passant heurte l'oisiveté.

La nuit tombe : Vivien déchaîne ses Cerbères ; '

A l'avare clarté des rouges réverbères.

Les phalènes d'amour montrent, sous le satin,

Leurs appas frelatés, désespoir du matin ;

Dans les antres vineux les criminels novices

Préparent à Darmaing trois colonnes de vices; ^

Dans les antres dorés, le Conseil à huis clos

Prépare aux citoyens d'homicides complots;

Partout , à pas pressés, la foule régulière

Sillonne, avec la nuit, l'immense fourmilière;

Le Satan des Débats convoque ses démons ;

C'est bien ! Paris est calme, il va dormir : dormons.

Je sors le lendemain, et, dans la ville immense, Le tableau de la veille à mes yeux recommence ; Seulement j'aperçois quelques hommes pressés Qui passent devant moi par la foule éclipsés ; En même temps surgit, vers le cap d'une rue, Comme une tache noire avec l'aube apparue ; Elle rappelle aux yeux ce point sombre et lointain Que le navigateur voit sur un ciel d'étain, Nuage qui , formé par le pic aux deux crêtes. Médite un ouragan sur le Cap des Tempêtes. C'est un groupe isolé d'où s'exhalent parfois Des murmures confus, de menaçantes voix; C'est l'orateur, debout sur la borne angulaire. Qui verse aux assistans sa lièvre de colère ;

Page 1