Le peu[)le
2. La révolution de 17S9 et celle de 1830 ont ensemble plus d'un rapport : toutes deux se sont faites au mois de juillet, toutes deux ont eu le soleil pour complice, et se sont terminées en moins de temps qu'il eu faudrait pour eu écrire l'histoire.
A ceux qui n'ont point vu les choses d'autr^ois? Vous qui dans vos récils parlez mieux que l' histoire, Dites, car nous avons assez vu pour tout croire.
Et les vieillards m'ont dit : « Oui, ce banc de gazon
« Touchait le pont-levis de la grande prison ;
« Il ne rest(î plus rien, rien que le vide espace ;
« Dans son fossé bourbeux cette eau limpide passe ;
« Le talus menaçant de son large glacis,
« C'est la |)elouse verte où nous sommes assis,
« Et les immenses blocs, sortis de ses entrailles,
« Nos femmes, pour leur sein, en ont fait des médailles.
« Oh ! ce fut un beau jour ! le temps était pareil ;
« Sur les toits de Paris ruisselait le soleil :
« Le matin nous trouva courbés de rêverie ;
« C'était fête à Marly, fête à l'Orangerie :
« Une imbécile Cour dansait à Trianon,
« Quand le vent lui porta notre premier canon.
« Oui, sans doute, ils vibraient à notre jeune oreille
« Ces bruits mystérieux d'un peuple qui s'éveille ;
« Du ciel qui nous versait un éternel éclair
« Des miasmes de feu passaient dans notre chair.
« A ces grands souvenirs notre vieux sang pétille ;
« Nous entendons encor ces cris : A la Bastille !
« Nous voyons devant nous le peuple souverain
« Démantelant ses mui*s comme un bélier d'airain,
« Et cent mille chapeaux ornés de feuilles vertes '
1. Le li juillet 1789, dans raprès-midi , on apprit à Paris que Necker venait d'(^(ve congédié. La nouvelle de cet événement produisit la plus grande fermentation. Camille Desmoulins protita habilement de cette disposition des esprits : il sortit d'un café du Palais-Royal, tenant un pistolet
« S' engouffrant, à la fois, dans les voûtes ouvertes.
« Ah ! le soir notre front fut libre de souci ;
« La Cour ne dansait plus, et l'on dansait ici. »
Bien ! vos mains au saint temple ont mis assez de pierres!
Vous pouvez, sans regrets, clore enfin vos paupières :
0 surcroît de bonheur ! vieillards, mourez contons,
Vous avez vu deux fois ce jour en quarante ans !
Nous aussi, pleins du feu qu'un grand souvenir laisse.
Nous aurons, comme vous, une chaude vieillesse.
Quand, au banc des Nestors à notre tour assis,
A vos faits glorieux nous joindrons nos récits.
Nos enfans rassemblés en cercle de famille
Compareront souvent le Louvre et la Bastille ,
Et si ce double exemple embrase leur désir.
Entre les deux Juillet ils auront à choisir.
Et si jamais un jour ce fragile colosse
Que le peuple deux fois a jeté dans la fosse.
Si le noir despotisme, en ses bras étouffans,
Revient de son tombeau ressaisir nos enfans,
Peut-être ils souffriront sa criminelle atteinte
Dans ces hivers brumeux, sous l'atmosphère éteinte,
Aux heures de torpeur, filles des soleils froids,
Qui viennent enhardir l'insolence des rois,
Tant que sur la cité, dans de longs jours nocturnes,
d'une main et une époe de l'autre , monta sur une chaise et annonça la nouvelle ; puis arrachant une feuille d'arbre, il l'attacha à son chapeau en guise de cocarde, cria aux armes, et se mit à la tête des rassemblemens. I.e vert devint alors un signe de ralliement, et cette couleur était heureu- •sement choisie , puisque c'est celle de l'espérance. On l'abandonna néanmoins peu de temps après, parce que plusieurs citoyens Tirent remarquer que c'était la couleur du comlc d'Artois.
Orioii versera ses abondantes urnes. <-'
Mais sitôt que Juillet dardera du zénith Sur nos dignes enfans la flamme qui brunit , Dans la Uce oii des rois seront leurs adversaires, Quand ils viendront guidés par deux anniversaires. Quand l'astre paternel, comme un tauréador, Piquera ces taureaux de son aiguillon d'or; Alors ressuscitant nos héroïques fêtes.
Aux glaives ennemis montrant leurs larges têtes, La sueur au poitrail et la flamme aux naseaux, Des vivaces tyrans ils briseront les os. Glorieux supplément de nos éphémérides ! Ce jour de leur triomphe effacera nos rides. Et de ces jeunes fronts les rayons réfléchis Retomberont encor sur nos cheveux blanchis.
Eh bien ! en méditant sur ces grandes images.
Est-il honteux d'aimer le vieux culte des Mages?
Oh ! si ma voix parlait au suprême Conseil ,
Je fonderais demain la fête du Soleil.
Au jour oii l'astre saint fuyant le Capricorne
Toucherait du Cancer l'étincelante borne;
A ce point du solstice où le bleu flrmament
Donne des jours si longs et des nuits d'un moment ;
Le peuple, pour bénir sa rayonnante idole,
Irait au Panthéon, moderne Capitole ;
Paris verrait alors, à des temps révolus.
Ces tableaux des Incas que notre enfance a lus :
Aspect miraculeux ! quand la lumière éclose
Argentait les vallons où coule le Potosc,
Sous les palmiers sacrés tout un peuple béant Attendait à genoux le céleste géant, '»*?- '*!•' Qui, près de s'élancer dans les brûlantes zones. Brisait ses lames d'or dans l'eau des Amazones. Oh! je crois voir déjà, dans mon sublime vœu, La ville de Juillet idolâtre du i'eu ! A l'aube du grand jour, de ma voix sibylline, J'ai convoqué Paris sur la haute colline; Le temple protecteur de la grande cité S'ouvre, montrant ses murs beaux de leur nudité. Et l'éternel témoin du vieux culte liéliaque, La pierre oii Tentyris grava le zodiaque. Tout un peuple dévot se presse aux deux battans; Le porche trop étroit regorge d'assistans; Jusqu'aux frontons aigus que l'oiseau seul fréquente, Des enfans sont groupés dans les feuilles d'acanthe. Les prêtres cependant parfument le saint lieu Des fleurs d'héliotrope, encens du nouveau dieu; Les vierges du Soleil, comme aux nuits éleusines, Recourbent vers le ciel leurs claires tibicines ; Elles chantent en chœur, et le sublime chant Accompagne le dieu de l'aurore au couchant. C'est l'heure solennelle oii la ville étonnée S'unit à l'astre saint par un grand hyménée; Pacte mystérieux, symbolique tableau,* Qu'inventa la cité fille et reine de l'eau ; Jeux sacrés d'autrefois, que, sur l'Adriatique, Créa, dans ses beaux jours, un peuple poétique : Sur ses quais, sur ses ponts qui se courbent en arc, Sur les marbres polis de la place Saint-Marc,
Ce peuple saluant une mer qu'il adore
Suivait avec orgueil le vol du Bucentaure ; ^
Là, Venise épousait avec solennité
La mère de sa gloire et de sa liberté,
Et le Doge courbé sur la profonde vague,
Prêtre de cet hymen, laissait tomber la bague.
Un spectacle plus grand se répète à mes yeux :
Sur le large escalier flotte un globe soyeux;
On lit sur l'anneau d'or qui sous lui se balance :
Au soleil de Juillet qui protège la France !
Au bruit sourd des canons, aux baltemens des mains,
Le navire de l'air fend les vierges chemins ;
On croit du Panthéon voir monter la coupole ;
Longtemps on suit des yeux le sphérique symbole.
Qui noyé dans l'azur, messager triomphal ,
Va porter au soleil notre anneau nuptial.
Et le soleil couchant a compris notre fête;
Sur le bord de l'abîme on dirait qu'il s'arrête;
0 prodige ! il nuance au fond de son ciel bleu.
Le blanc de son opale et le rouge du feu ;
En signe d'aUiance au peuple qui l'implore
Il peint comme un drapeau l'horizon tricolore,^
Et montre à la cité digne de le servir
Ce grand Palladium que rien ne peut ravir !