Allusion aux fameuses vêpres sioilieniuis
N'accusez que vous seuls , électeurs doctrinaires ; Vous aurez préparé ces drames sanguinaires ; Ceux mêmes dont le cœur jusqu'ici fut humain Monteront au pouvoir une hache à la main ; Ils seront durs et froids, dans leur terrible office, Comme le fer poli qui sert au sacrifice ; De tout ce qu'ils feront d'avance ils sont absous; Le crime et les remords ne tombent que sur vous. Allez, nous connaissons notre moderne histoire. Aux enfans d'aujourd'hui vous pouvez faire accroire Que nos fiers Montagnards, voluptueux bourreaux, Pour s'abreuver de sang suivaient les tombereaux, Que Danton, Desmoulins ou Fabre-d'Églantine, Dans leur soif de plaisir léchaient la guillottine ! Oh ! vous les jugez mal ces hommes : comme nous Ils étaient tolérans, pacifiques et doux ; L'indomptable Danton, l'effervescent Camille, Idolâtraient les arts, les banquets de famille. Les rayons de soleil qui tombent d'un ciel pur. Et les rêves d'amour dans les bois de Tibur. ^ Ah ! s'ils ont fait verser tant de larmes amères, S'ils ont livré la France au fer des victimaires, C'est que bien avant eux l'intrigue ou le hasard Avaient mis au pouvoir des Guizot, des Collard,
1. On a écrit dernièrement encore que Danton et Desmoulins étaient les véritables massacreurs du 2 septembre ; les vrais massacreurs du 2 septembre les voici : le comte d'Artois, le prince de Condé, et ses cinq mille émigrés marchant à la solde de la Prusse vers nos frontières. Les massacreurs du 2 septembre sont les royalistes qui firent éclater tant de joie après la prise de Longwy, quand Brunswick courait sur Paris par la roule de Verdun.
Des Périerj des d'Argout, des Dupin, des Decazes :
Héros de cabinet , aux doucereuses phrases,
Qui , desséchant les cœurs sous des systèmes froids,
Préparaient la Vendée et la ligue des rois.
Ceux dont le bras puissant sauva la République
Arrachèrent l'Etat à cette route oblique.
Et leur vie eût été pure de sang humain.
S'ils eussent les premiers ouvert le droit chemin.
Il en est temps encor, législateurs inertes,
Profitez du moment , vos portes sont ouvertes ;
Fuyez : pour disparaître et rentrer dans la nuit,
Le peuple généreux vous donne un sauf-conduit;
Laissez nos hommes forts restaurer notre France ;
N'attendez pas le jour qui chaque jour s'avance.
Oh l'huissier, aux bras nus, qu'aujourd'hui vous bravez,
Vous montrera le juge assis sur des pavés :
Que vos noms trop connus, chargés de bandes noires.
N'affligeant plus nos yeux, sortent de nos mémoires ;
Aux heures de terreur, songez que ces noms-là
Sont dans nos carrefours les listes de Sylla.
U Juillet 1831.
Paris était sanglant et libre : pour ses frères lO
Le peuple improvisait des couches funéraires ;
On respirait partout une odeur d'abattoir,
Parfum que la victoire évapore le soir :
Le vieux Louvre baignait ses pieds dans le carnage ;
La Tour de l'Auxerrois, cloître du moyen âge,
Où Charles-Neuf venait oublier ses remords,
Sur ce tableau de deuil versait le glas des morts. ;
Chose étonnante à voir! à Paris, à cette heure
(Jii tout pavé frémit sous un char qui l'effleure,
Rien, rien, ni bruit d'essieux, ni fracas de chevaux ;
Seulement on voyait courir vers les caveaux
Le char du boulanger qui, faisant sa tournée.
Apportait à la mort son horrible fournée. ^
Oh! que de pleurs alors! et la foule à genoux
Disait : « Nobles enfans, vous êtes morts pour nous !
1. Pour riulelligence de ce vers, il faut savoir que c'était le cliar de la boulaugerie mécanique qui portail les cadavres aux tombes du Louvre ; j'ai eu rbouneur de m'y atteler moi-même et de reudre les derniers devoirs à mes frères morts.
Vos yeux, en se fermant à la douce lumière,
De la liberté sainte ont vu l'aube première;
Ce jour, qu'à son lever vous avez applaudi ,
Arrivera sans vous à son brillant midi ;
Vous ne la verrez pas dans sa robe de fête,
Cette France d'azur, que vous nous avez faite ;
Vous ne la verrez pas, avec ces jours si beaux,
Cette ère de bonheur qui part de vos tombeaux!
Oh ! quand à pareil soir, l'astre qui nous protège
Viendra nous réunir au funèbre cortège ;
Quand, après douze mois, Juillet resplendissant
Ramènera ce jour où coula votre sang.
Quel nouveau deuil pour nous dans cet anniversaire !
Vous ne pourrez percer le tombeau qui vous serre.
Et , mêlés avec nous, sur le même chemin
Fêter la grande époque une palme à la main ! »
Ainsi parlait le peuple ; et sur la froide voûte
Un prêtre prodiguait l'eau sainte de l'absoute;
Nous étions à genoux : sur les cadavres chauds
Nos larmes se mêlaient avec la vive chaux ;
Le drapeau saint livrait sa flamme toute neuve
Aux baisers de nos fils, à la brise du fleuve,
Et le soleil, perçant l'arcade du milieu,
Semblait glisser aux morts un éternel adieu.
Bon peuple ! a-t-il pleuré sur la scène touchante !
Et moi, moi-même aussi, poète qui les chante.
Combien je les plaignais de n'être plus vivans !
0 pleurs irréfléchis ! ô regrets décevans !
Heureux, trois fois heureux ceux que la terre couvre !
Heureux les morts tombés sur les gazons du Louvre !
Ceux qui , bravant trois jours le choc universel ,
Vinrent le dernier soir tomber au Carrousel î
Heureux ceux qui, des nuits rompant la longue trêve,
Ont livré leur sang pur aux bourreaux de la Grève,
Ou sur l'angle brisé du quartier de Rohan !
Heureux ceux que porta la Seine à l'Océan !
Ils se sont endormis dans un rêve illusoire ;
Ils sont morts embaumés d'espérance et de gloire,
Et la sérénité de leurs regards éteints
A prédit à leurs fils de merveilleux deslins.
Ah ! s'il existe encor quelques larmes amères
Dans les yeux des enfans, des vieillards et des mères;
Désenchantés enfin des biens que nous rêvons.
Pleurons sur notre France et sur nous qui vivons !
Maudite soit du ciel la cruelle ironie !
Il nous a refusé cette belle agonie !
Maudit soit le hasard qui conduisit nos pas
Dans les sillons de l'air où la mort n'était pas;
Qui lit glisser nos corps dans le libre intervalle
Que ne déchirait point le rayon de la balle !
Et maudit soit l'ami qui, pâle sur mon sort,
Me serra dans ses bras et dit : Il n'est pas mort!
Oh! si dans ces trois jours d'ineffable délire.
Dans l'avenir d'un an nos yeux avaient pu lire,
Qui de nous, prévenant de mortels repentirs.
N'eût pas voulu tomber à côté des martyrs?
Oh! si devant le Louvre ou sur le pont d'Arcole,
Amis, nous fussions morts avec notre auréole,
Nul de nous n'aurait vu monter sur l'horizon
L'astre du déshonneur et de la trahison ;
N'aurait vu nos soldats pleins d'une sainte envie, De loin , sous son linceul , contemplant Varsovie , Le Belge fraternel qui se donnait à nous, D'un vice-roi de Londre embrassant les genoux ; ^ Ni Metternich changeant, par son omnipotence, L'arbre chéri du peuple en arbre de potence; Ni l'aigle de François, du haut des Apennins, Abritant sous son vol tous les monarques nains ; Notre hberté jeune en douze mois ridée ! Pas un cri généreux ! pas une noble idée ! L'accusateur public foudroyant d'un mandat Quiconque eut en Juillet une âme de soldat : Sous un roi fait par nous, les ministres de Charle ^ Etouffant du bâillon toute bouche qui parle ; Les sbires de Fondras^ traînant dans le ruisseau La cocarde où Juillet mit son glorieux sceau ; Leurs valets, enhardis par la solde reçue, Sur de civiques fronts abattant leur massue. Et le Pouvoir, rebelle aux publiques rumeurs, Décorant de la croix le chef des assommeurs ! Mare d'iniquités, égout d'ignominies Qu'un long cri de vengeance appelle aux gémonies ; Forfaits que Ncmésis, formidable aux pervers. Dénonça, quatre mois, en quatre mille vers. Oh ! si l'esprit de Dieu, le souffle qui ranime. Descendait cette nuit dans le terreux abîme ;