Léopold de Saxe-Cobourg, aujourd'hui roi des Belges
2. Il est presque inutile de rappeler que Charles X à Rambouillet nomma ministres MM. Périer et d'Argout ; ils ont été confirmés.
3. M. Poudras, alors chef de la division de la police générale au minislère de l'intérieur.
S'il disait, en rendant la vie à des lambeaux :
Lazares des trois jours, sortez de vos tombeaux I
Sur le sol des vivans ressuscites une heure,
Et lisant cette page où leur poète pleure,
Et voyant autour d'eux les fronts endoloris,
Et cet immense deuil qui plane sur Paris ;
Oh ! reprenant soudain leur humide suaire.
Ils redescendraient tous au fond de l'ossuaire.
Et ces mots solennels passeraient dans les vents :
Paix éternelle aux morts et malheur aux vivans!
Eh bien ! qui troublera ces reclus de la tombe, Le jour où de Juillet l'anniversaire tombe? Quel fossoyeur viendra, d'une impassible main. Toucher ces ossemens à l'aube de demain? 0 crime ! on leur prépare une ironique fête ! Le Pouvoir a mûri dans sa puissante tète Un romantique drame en trois jours divisé, Un sermon en trois points longtemps improvisé ; Cortège où l'on verra, sous les sacrés portiques. Marcher l'enthousiasme à pas mathématiques, Et nos Janus, nouant avec les trois couleurs Leur masque théâtral pour le rire et les pleurs. Quel bouffon a conçu ce drame près d'éclore? C'est d'Argout, qui brûla l'étendard tricolore,' L'Erostrate impuni du drapeau de Juillet , •>>,■ ■
1. C'est un fait, comme chacuu sait, de la plus grande authenticité. Némésis a imprimé déjà «ne fois cette accusation dans son premier numéro. C'est pour y répondre (jue M. d'Argout me relira le lendemain le brevet d'une aiunôn(; qu'on m'avait envojé après les trois-jours. Cette fois M. d'Argout n'a rien à me retirer.
Qui l'ut créé ministre au camp de Rambouillet , Le jour que Charles-Dix, dans sa Cour solitaire, Forma de ses amis son dernier ministère.
Pour escorter d'Argout et marcher sur deux rangs, La parade grotesque aura ses figurans; Représentans menteurs de la grande famille, Ils se prélasseront au Louvre, à la Bastille ! Les voyez-vous déjà ces lâches courtisans, Au front aristocrate, aux visages luisans ; Ces Thersites dorés qui, pendant la bataille, Dans les étroits caveaux rapetissaient leur taille ; Us passent aujourd'hui , suivis de leurs valets, Fiers devant les canons qui tirent sans boulets. Fiers de l'immensité que projette leur ombre. Hardis en plein soleil, courageux de leur nombre, Et du ruban conquis par l'artisan vainqueur Décorant en relief leurs poitrines sans cœuri Us traîneront partout leur sale parodie Par le peuple sifflée et par eux applaudie ; Ils auront avec eux le podagre Institut, ^ Qui, devant le canon, s'endormit et se tut; Qui, d'un pas magistral que la glace modère,
1. L'Académie a été convoquée, par lettres closes, à la fôle des morts; TAcadémie ! ! ! et notre jeunesse littéraire, la seule vraie, la seule honorée, la seule connue du public ; la jeunesse tout à fait en dehors d'une absurde corporation, est ainsi insultée par un oubli bien digne de M. d'Argout, de ce ministre qui croit encore à l'Académie, de ce ministre choisi, comme le plus ignorant des hommes, pour diriger les lettres et les arts. Cinq ou six noms académiciens par hasard, mais que je révère avec toute la France, ne me paraissent pas suffisans pour mettre ce corps inutile et ridicule à l'abri des coups de la satire. L'Académie formera bientôt le sujet spécial d'une livraison de Némésis.
Remorque avec fierté sa gloire abécédaire :
Puis chanteront en chœur leurs poètes élus,
Auteurs gélatineux que personne n'a lus,
Qui, tourmentant à froid leur nullité notoire,
Viennent, après un an, fanfarer la victoire.
Vous les verrez aussi prendre part au festin,
Les scribes du journal que préside Bertin ;
Aujourd'hui, revenus d'une mortelle transe.
N'ont-ils pas l'impudeur de régenter la France?
Eux qui, le même jour où paraîtront ces vers,
L'an dernier, par Mangin ont fait river leurs fers ; '
Soldats de feuilleton, qu'un bruit d'atome effraie.
Qui n'ouvrent qu'à la nuit leurs paupières d'orfraie;
Ils viendront hardiment toiser de haut en bas
Ce soleil de Juillet qui ne les connaît pas.
Eh ! comment finira la fête tridienne?
Qui sait, quand ils viendront de leurs ongles d'hyène
Exhumer du tombeau la poussière des saints.
S'ils ne la gardent pas pour d'infâmes desseins ;
Sils n'iront pas le soir de la dernière orgie
Porter ces ossemens à Sainte-Pélagie ! ^
Et nous irions grossir ce convoi de jongleurs !
1. Nous avons déjà dit quelque part que le Journal des Débats n'avait pas fait cause commune avec ceux de ses confrères qui prolestèrent énergiquement contre les ordonnances du 25 juillet.
2. Cette supposition n'est peut-être pas hyperbolique, quand on songe que nos prisons sont pleines d'hommes de juillet. On les amnistiera peutêtre par politique dans ces trois jours , mais pour les ressaisir après au moindre prétexte de conspiration. Si cette grâce tardive n'arrive pas, il sera glorieux pour le ministre de retenir dans les fers, entre autres héros, ce brave général Dubourg, que nous avons vu, le 28, à cheval sur la place do la Bourse , organisant le premier notre insurrection.
Ah ! soldats des trois jours, hommes des trois couleur Quelle honte pour vous, si vos mains triomphantes Allaient se joindre aux mains de ces hiérophantes Qui , pour se faire grands, montés sur des tombeaux. Ont piétiné vos corps comme des escabeaux ! Vous que dans ce beau mois la liberté protège, Ah ! ne vous mêlez point à l'indigne cortège, Où vous embeUiriez, sur le même chemin, Dupin, Royer-CoUard, d'Argout et Villemain. Qu'ils promènent tout seuls leur sacrilège culte ; Frères, ne soyez pas complices de l'insulte ; Laissez leurs doigts impurs, avides de trésors, Trier avidement la poussière des morts ; Qu'ils consomment tout seuls ce festin de harpies; Vampires de cercueils, dévastateurs impies, Pélopides nouveaux, seuls dans nos carrefours. Qu'ils fassent reculer le soleil des trois-jours. Et surtout , écoutez mes dernières paroles : Au jour anniversaire il faut changer de rôles; Laissez, laissez la rue à ces hommes nouveaux, C'est à vous maintenant de chercher des caveaux; Et comme ils ont, trois jours, caché leur épouvante, Enfouissez, trois jours, votre gloire vivante : Pour quitter vos abris, volontaire prison. Attendez que Juillet s'éteigne à l'horizon. Allez, peut-être un jour que le destin nous garde, Nous reparaîtrons tous avec notre cocarde ; Les proscrits d'aujourd'hui marcheront aux convois. Les morts tressailleront à l'appel de nos voix; Alors, à notre tour, acteurs d'un nouveau drame.
Nous improviserons des fêtes sans programme; Nous chanterons en chœur à nos morts endormis Les cantiques pieux des poètes amis; Nos fraternelles mains soutiendront les reliques ; Nos drapeaux, promenés sur les places pubhques, Porteront pour blason, épouvantail des rois, La tête des martyrs avec leurs os en croix.
31 Juillet 1831,
Tu ne me connais pas : de colère saisie, Ta muse juge mal un frère en poésie; Tu sais mesurer l'ame à ton brillant compas, Oui, mais le cœur humain, tu ne le connais pas. A l'emblème infernal que ce fronton indique, En entendant rugir mon vers périodique Qui, pareil au reflux que le ciel fait mouvoir. Vient miner, en grinçant, le rocher du Pouvoir, Au retentissement de mes sauvages rimes,
1. La Némcsis n'est point un journal de [lolémique quotidienne ; il m'est donc impossible de répondre aux attaques qui se multiplient contre Aémésis dans les journaux carlistes. Le temps est si précieux pour moi que je ne puis me jeter , en dehors de ma publication , dans une controverse perpétuelle; je trahirais la touchante conOance que m'ont témoignée mes nombreux souscripteurs; mon temps est tout à eux; et il ne m'est pas permis d'en distraire une minute pour des affaires personnelles : c'est déjà bien assez de consacrer deux jours de chaque semaine à faire des prosaïques mémoires contre la Direction du Timbre, et à réfuter quinze procès-verbaux consécutifs. S'il fallait en outre convaincre, par mes lettres, d'insigne mauvaise foi les journalistes qui osent isoler vingt de mes vers pour me représenter comme anarchiste, je verrais arriver la fin de la semaine sans avoir écrit un seul distique de ma livraison. Je saisis avec plaisir l'occasion qui m'est offerte par M. de Lamartine, pour faire une profession de foi de mes principes calomniés, et répondre à tant de perlides insinuations.
RÉPONSE A M. DE LAMARTINE. 1 i'I
Tu crois que, me jouant des vertus et des crimes, Ennemi de tout nom par sa gloire abrité. Je marche, en Erostrate, à la célébrité, Et sans que ma justice un instant délibère. Sur l'honneur désarmé je me rue en Cerbère : Tu crois que vil forban, sans patrie et sans port. J'ai cloué sur mes mâts une tête de mort ; Que pareil au Malais des îles de la Sonde, Criant Amock^ courbant ma tête vagabonde. Gorgé de l'opium qui fascine mes sens, De mon double poignard j'éventre les passans. Va, ton luth, cette fois a vibré de colère; Avant d'incriminer ma muse populaire.
D'infliger à mon nom d'injurieux délits, Médite mieux sur moi, prends cette feuille, et lis.
Non, tu n'as point sondé les secrets de mon être ;
Poète aérien, tu n'as pu me connaître.
Ni moi , ni cet ami , mon complice fervent , '
De mon vers implacable hémistiche vivant !
Jumeaux prêts pour la palme et prêts pour le martyre,
Romulus et Rémus de la haute satire.
Un pâtre insoucieux, dès notre âge enfantin.
Ne nous égara point sous le mont Aventin ;
Ce n'est pas le poison qui dans nos veines couve;
Nous n'avons pas sucé des mamelles de louve;
Une femme robuste, au sein jaspé d'azur
Nous abreuva tous deux d'un lait suave et pur;
1. M. Méry, qui est pour moitié clans presque tous los ouvrages de M. Barthélémy.
L'harmonieuse mer, dans son vague caprice,
Nous endormait le soir comme un chant de nourrice ;
Le premier souffle d'air entré dans nos poumons
Fut embaumé des fleurs qui tremblent sur les monts.
Brise de promontoire, haleine enchanteresse
Qui n'arriva jamais aux vallons de la Bresse.
Et maintenant, depuis qu'en ses fantasques jeux
Le sort nous transplanta sous un ciel nuageux,
Parfois un souvenir de nos plages marines,
Comme un vent d'archipel dilate nos poitrines ;
Alors, tout rajeunis par ces rêves touchans.
Nous murmurons aussi de poétiques chants,
Fils de nos visions qui, dans leur vol agile,
Ne charment qu'un instant nos pénates d'argile.
Parfums qui, s' exhalant de nos doux entreliens.
Aux abîmes du ciel vont rencontrer les tiens.
Non, nous ne jouons pas avec les funérailles;
Non, l'appétit du sang n'est pas dans nos entrailles;
Nous cherchons ce repos que les soucis cuisans
De notre âme orageuse ont éloigné quinze ans,
Et notre jeune lyre a conservé la corde
Qui frémira de joie au jour de la concorde '
L'an dernier, même à l'heure où ces vers sont écrits,
Bien souvent accourus vers de funèbres cris,
Sur le sanglant forum nos prières intimes
Au lion des trois jours arrachaient des victimes :
Non, nous n'appelons point , par d'exécrables vœux,
Cette époque de sang qui roidit nos cheveux;
On ne nous vit jamais, comme en souvenir d'elle.
Construire en acajou notre échafaud modèle.
Insoucieux de bruit, de gloire, de cordons, C'est le pain d'Habacuc qu'ici nous demandons; La moitié de ce pain que chaque jour apporte Nourrit la faim du pauvre assis à notre porte. Le monde nous invite en vain sous ses lambris ; La Thébaïde sainte est pour nous dans Paris; Trop de flamme nous brûle : ainsi que saint Jérôme, Il nous faut à tous deux ou le désert ou Rome. Ces secrets du foyer, qu'un pudique dessein Nous a fait jusqu'ici clore dans notre sein, Permet que notre bouche aujourd'hui les propage; Des hommes généreux signeraient cette page ; Car nous ne manquons pas d'amis : nous invoquons Plus d'un nom glorieux sur les deux Hélicons; Nul qui le désavoue et nul qui ne le signe ; Hugo, Dumas, Fontan, Etienne, Delavigne, ' Hommes de probité, véridiques témoins, Je vous invoquerais, si je m'estimais moins. ^
C'est assez : abaissons le rideau poétique Qui voila si longtemps notre seuil domestique; De ce pénible aveu mon cœur est en émoi , Et je plains l'accusé qui prononce le moi : J'aurai plus de courage à défendre mon œuvre. Ton imprudente main a blessé ma couleuvre; Elle monte en spirale, elle siffle dans l'air;
t. Ces noms sont assez connus pour que nous puissions nous dispenser d'en faire l'éloge.
2. J'aurais pu ajouter encore le nom d'un grand poète, le nom de madame Tastu ; cette véritable muse si pure, si patriotique, si française , dont le silence étonne et afflige. '
U6 NEMÉSIS.
Son affront est le mien, Némésis est ma chair. Eh! crois-tu que, poussé par le Démon du Dante. J'embrasse avec plaisir une furie ardente? Est-ce une volupté de travailler debout Au bord de la fournaise où ma vengeance bout; De tenter, à pieds nus, de sanglantes sorties Sur un rude sentier tout parsemé d'orties ; D'avoir dans les cheveux un éternel frisson. Et de sentir la nuit les dards du hérisson ? Va, né pour le repos, nul penchant ne m'attire Vers ce métier de feu qu'on nomme la satire ; Que ne puis- je, un beau soir, éteindre avec mon nom Ma lampe suspendue à son triple chaînon, Dormir de longues nuits, et, libre de secousses, Recommencer ma vie en des choses plus douces ! Oh ! parfois, quand, mêlé dans les groupes houleux, J'aborde le théâtre au passage anguleux ; Quand sur un siège obscur je respire à la gêne. Sous la blanche lueur du soleil hydrogène ; Quand du sol au lambris circulent dans les rangs Des miasmes de femme, atomes enivrans; Quand je compte, en levant mes paupières tendues. Trois couronnes de peuple aux gradins suspendues, D'oii tombent, à torrens, par d'abruptes chemins. Des murmures, des cris, des battemens de mains, Surtout, quand à la foule attentive et muette L'acteur aux trois saluts lance un nom de poète : Oh ! que de fois alors, dans mon sublime élan. J'ai créé d'un seul jet un dramatique plan ! Que de fois j'ai brûlé d'inscrire au répertoire
Quelque fait imposant de la moderne histoire,
Germe né dans mon sein, compagnon de mes nuits.
Que n'a point étouffé le poids de mes ennuis !
Aussi quand vint le jour de notre nouvelle ère.
Je me dis : Trêve enfin à mes chants de colère !
Je vais réaliser, sous des astres amis,
Ce rêve poétique à mes destins promis;
Inutile soldat , rentrons dans notre tente :
Mais l'orage obscurcit l'atmosphère éclatante :
Neuf mois, muet témoin, arrêté sur le seuil,
De notre hberté je vis passer le deuil ,
Se hisser au Pouvoir, comme sur leur domaine.
Tous les grands déserteurs de la grande semaine ;
Les hommes tour à tour vendus ou suborneurs ;
La doctrine repue au banquet des honneurs ;
Mes amis de Juillet, dispensateurs d'un trône.
D'une livre de pain sollicitant l'aumône ; ' • * •
Un ministre orgueilleux, par nos mains établi,*
Frappant tout homme pur de dédain ou d'oubli; »
Alors moi-même aussi, broyé par l'injustice,
Lacérant de ma main le traité d'armistice.
1. De quoi se piaint-on? demandef le ministre. Allez le demander à tant de jeunes écrivains pleins de talent et de patriotisme qui , après avoir rendu à la liberté les plus grands'services, sont aujourd'hui réduits à l'indigence par l'abandon du gouvernement et les désastres de la librairie. Je suis prêt à prouver que des hommes dont les noms seront écrits en première ligne dans l'histoire des trois-jonrs, qui ont été ruinés par celte révolution qu'ils ont faite, ont demandé en vain, pour vivre, les plus modiques emplois, lorsque tant de places ont été données au népotis3ïe, à l'intrigue, à la faveur, à la nullité; lorsque M. d'Argout prend la peine d'écrire des lettres autographes en province pour imposer les protégés de mademoiselle***. J'y reviendrai :Je tiens mes renseigneihens d'une source haute et pure...
J'invoquai Némésis^ patrone de mes vers;
Non pas cette furie exécrée aux enfers,
Qui, sur le lit d'airain oii la torture habite,
Roule un œil égaré dans sa profonde orbite,
Et dont le fer aveugle immole au même autel
Le contempteur des dieux et le juste mortel ;
Mais cette Némésis, auguste vengeresse.
Qui frappe le méchant dans sa coupable ivresse,
Celle qu'André Chénier, poète aux rêves d'or,
Invoquait dans sa nuit du sanglant Thermidor. '
De la Grèce idolâtre elle n'est point la fille;
Sur le berceau des temps son premier culte brille ;
Sous les traits de Typhon l'Egypte la rêva;
Elle est au livre saint dicté par Jéhova :
Quand Aaron, le chef de la tribu d'élite.
Violait au désert la charte israélite ;
Quand, devant le veau d'or, sous le mont Sinai ,
Tombait le Décalogue, œuvre d'Adonai,
Dieu même qui parlait par la bouche d'un homme.
Révéla Némésis dans le Deutéronome,
Satire formidable où la voix du Dieu fort
Flétrissait le parjure et le frappait de mort.
Eh ! qui mieux que le Christ, le dieu sous forme humaine,
De l'austère critique agrandit le domaine?
Aux scribes, aux docteurs d'épouvante saisis.
Il lançait, chaque jour, sa sainte Némésis ;
Il leur disait : « Malheur sur vous et sur vos pères.