‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 63 sur 133 · Casimir Périer · texte numérisé non relu

Casimir Périer

Vaincu par le destin, plus puissant qu'un banquier,

Fera marcher les tours du sanglant échiquier.

Des bords de la mer Blanche aux colonnes d'Hercule

L'Europe est en douleur d'une paix qui la brûle ;

Elle ne peut nourrir dans son sein désastreux

Deux principes rivaux qui se heurtent entre eux :

Le Rhin est libre à gauche, et sur l'autre rivage

Le despotisme écrit : Terre de l'esclavage !

Et d'un pont de bateaux la flottante cloison

De la gothique erreur sépare la raison. '

La France seule, objet d'une crainte haineuse,

Elève comme un point sa tête lumineuse ;

La Prusse, la Russie et leur germaine sœur

Epaississent vers nous un brouillard oppresseur ;

De trente nations à genoux inclinées

Ces trois Parques du Nord filent les destinées.

Et maintenant, croit-on que le jour soit venu

De résoudre une fois ce problème inconnu ?

Qui doit sur nos chemins s'avancer la première,

La trombe de brouillard ou celle de lumière ?

Quel dieu forcera l'homme à ployer le genou?

Quel est le bon génie, Arimane ou Wishnou?

Tant que la liberté fera rouiller sa lance,

L'Europe oscillera dans sa vieille balance,

Et les peuples tremblans goûteront dans leur nuit

Ce repos cahoté qui fatigue et détruit.

11 faut donc que la France, avant d'être entamée,

1. I^ pont de haleaux jele à Kebl entre la fronlière de France ei lepavîi de Bade

Jette dans son bassin tout le poids d'une armée. Soldats, à son appel vous ne faillirez point; Décidez le destin : quand sur un même point Cent mille comme vous marchent au pas de guerre. Sur son axe d'aimant ils font pencher la terre. Donnez aux rois ligués des déplaisirs cuisans; Continuez ce livre interrompu quinze ans, Ce feuillet du combat , la page devancière Qu'un soleil toujours beau sablait de sa poussière Copistes glorieux, calquez ces vieux exploits; Donnez le vol de l'aigle à notre coq gaulois ; Cette carte d'Europe à vos yeux déroulée Sous les pieds paternels avant vous fut foulée , L'empreinte est vive encor sous ces pieds de Memnon; Tous ces rocs ont servi de mire à leur canon ; Tous ces clochers aigus ont porté leurs bannières, Leurs fourgons ont crié dans toutes ces ornières; Sous l'abri des châteaux, sous le toit des forêts, La France à l'univers publia ses décrets; Cette sombre Hollande oii la guerre s'engage Fut par nos cavaliers conquise à l'abordage ; ' Tous ces fiers roitelets, gazouillant sur le Rhin, Ont fait hommage-lige à l'aigle suzerain ; Ce fastueux Berlin, qui d'orgueil se prélasse, C'était notre relais quand l'armée était lasse; Le Danube a reçu de nos vieux régimens

1. Est-il nécessaire de rappeler le fait, unique dans l'histoire, qui se passa sur le Texel le 3 février 1795? Les eaux du fleuve ayant gelé pendant la nuit, nos hussards s'élancèrent au grand galop sur la glace, et allèrent s'emparer de la flotte hollandaise qui , surprise d'une attaque si imprévue et si extraordinaire, ne songea pas même à se défendre.

AUX SOLDATS DE LA FRANCE. Wt

Ces lourds chaînons de fer ravis aux Ottomans ; ' Quand, vers le Nord, la guerre allumait sa fournaise. Nous avions pour abri la France polonaise, Et l'Europe soumise ouvrait son grand chemin A ce grand général dont la fête est demain. ' Oui , quand les froides nuits et les soleils arides Auront plissé vos fronts de belliqueuses rides ; Quand vous aurez couché sur le sol ennemi Dans les mêmes bivacs où la France a dormi , Vous reviendrez : alors les maisons pavoisées Ouvriront, pour vous voir, letirs joyeuses croisées; Sous cet arc triomphal, ^ digne des temps anciens, Que le grand Empereur a fondé pour les siens, Nous verrons déborder vos vieilles compagnies Avec leurs habits vieux et leurs faces brunies ; Le bois élyséen que nous dépouillerons, De couronnes de chêne embellira vos fronts : Puis, vous irez appendre au dôme des victoires Les drapeaux ennemis blasonnés d'aigles noires ; 4 Les vôtres, dentelés par le fer et le feu, Où ne restera plus qu'une frange de bleu. Comme de vieux bourdons au retour des croisades, Vous en décorerez la rue aux six façades, ^ Et devant la colonne, inclinés à genoux. Vous direz, en passant : Es-tu content de nous?

1. On m'a montré dans le rnagnitique arsenal de Vienne la chaîne colossale que les Turcs avaieut jelée sur le Dauubc pour empêcher la uavigatir » dans une de leurs guerres avec F Empire.

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