La place Vendôme
Adieu donc, dignes fils d'une héroïque race ; Sur le seuil, en partant, le peuple vous embrasse : Votre destin est beau; soit qu'un jour, arrivant, Vous portiez de vos faits le bulletin vivant , Soit qu'un sol étranger vous garde un cimetière. Heureux les citoyens qui vont à la frontière 1 Plaignons ceux qui, de loin, saluant nos drapeaux- Trouveront sous leurs toits un vulgaire repos ; Hélas ! il nous faudra dans nos maisons oisives Dévorer, sans combat, des heures corrosives ; Il faudra contempler nos insolens commis Gorgeant d'or et de croix leurs complices soumis ; Le Journal des Débats, sur la chaise curule, A la France écolière infligeant la férule ; Les lévites du centre, à cinq heures du soir, Sur Guizot-Damoclès suspendant l'encensoir; Notre Corse Lebeau buvant jusqu'à la lie La honte que Frimont lui verse en Itahe; Il nous faudra souffrir, avec leurs airs moqueurs. Les vaincus triomphans en face des vainqueurs; Ces égoïstes froids dont la cohue errante Croit régler notre pouls sur le pouls de la rente. Oui , pour faire hausser ou le cinq ou le trois, Font manger la Pologne au grand festin des rois.
Est-il dit qu'au milieu de ces ignominies Nous traînerons longtemps nos turpes agonies? Quand donc brûlerons-nous ces ulcères lépreux? Hélas ! notre courage est impuissant contre eux : Le^r chute tant prédite est presque une chimère.
Soldats ! pour consoler la France votre mère, Créez-lui de grands jours chez les peuples lointains, Ajoutez une page à nos vieux bulletins ; Tous ces hommes d'état au pacifique rôle, Le bruit de. vos canons couvrira leur parole ; Trop longtemps au sénat ils furent absolus : Gagnez une bataille, ils ne parleront plus !
2< Août \sm.
Avant l'ère du peuple et du juste-milieu, Quand Charles-Dix régnait par la grâce de Dieu, La crosse était un sceptre, et l'Eglise dorée Serrait dans son anneau la France restaurée. Alors régnait Quélen, ce vivace martyr.
Ce prophète insolent de la chute de Tyr; Temps heureux, où l'église, aujourd'hui militante, Promenait dans Paris sa bannière flottante. Et passait , comme un roi qui veut être obéi , Avec ses châsses d'or et ses Agnus Dei. L'humble troupeau de Dieu, sur une double tile, De son luxe chrétien éblouissait la ville ; Partout, dès le matin, le mobile arrosoir Mouillait le sable fin qui mène au reposoir ; Comme un tapis jeté sur la dalle grossière Partout on étendait le gazon en poussière, Édredon des jardins que nos municipaux Cardaient pieusement aux pieds des saints troupeaux ; Les Gobelins, ouvrant leurs arsenaux gothiques. Sur les cloissons de bois, éphémères portiques,
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Sur l'autel du repos cousu de soie et d'or
Jetaient la nudité d'Angélique et Médor,
Les sbires de Mangin, les dévots Commissaires,
Les Suisses huguenots, les royaux janissaires,
Protégeant Dieu, chantaient les répons du Missel
De l'île Notre-Dame au lointain Carrousel.
Puis venait, son camail de cygne sur l'épaule.
Monseigneur de Quélen, vivante métropole.
Qui , digne successeur du prélat de Créteil ,
Au monarque dévot présentait son orteil. '
Et l'orgueilleux pasteur marchait , tenant en laisse
Ce limier de Compiègne usé par la vieillesse.
Aussi le lendemain, quand, parfumé d'encens.
Tout fier, tout enivré des triomphes récens,
Arrivait dans Saint-Cloud le prélat faux prophète, ^
Le grand parc déchaînait ses cascades de fête ;
Comme si du Thabor l'auréole avait lui ,
La décrépite Cour s'inclinait devant lui :
11 fouillait le carton des archives secrètes ;
Sa sagesse inspirait le Conseil aux sept tètes.
De la Charte jurée il rompait le serment ,
Et glissait dans la loi l'esprit du mandement.
1. Allusiuu à la conduite des chanoines de Créteil, lorsque Louis Vil, surpris par la nuit, vint loger dans ce village, dont les habitants fournirent à ses dépenses. Les chanoines, regardant cette démarche du roi comme une atteinte aux privilèges de l'Église, résolurent de cesser l'office, si le roi ne remboursait la dépense. En effet, ils fermèrent leur église. Le roi s'informa du motif de cette clôture, et quand il le connut, il s'humilia devant Texigence des chanoines et jura de payer.
2. On n'oubliera jamais que M. de Quélen a prédit dans des paroles claires, quoique mystiques, la destruction de Paris et le triomphe des ordonnances.
f,1i NÉMÉSIS.
Ainsi vivait la Cour, el le sénat docile Sous l'occulte pouvoir se changeait en concile • L'antre saint d'oii partaient les ordres absolus, La secrète officine ouverte aux seuls élus. L'atelier clandestin de la pieuse trame Etait ce vieux palais qu'abrite Notre-Dame, Doux manoir, aujourd'hui désert et crevassé, Où deux fois, dans un an, la colère a passé. ' Là, venaient chaque soir, sous de frais vestibules, Tous les primats gaulois dispensateurs des bulles ; Des vicaires obscurs, ceux qui , dans le saint lieu , Font, à deniers comptans, le commerce de Dieu; Des prêcheurs vagabonds, éditeurs de cantiques, Semant du nord au sud leurs prônes politiques; Des Pairs, des Députés, jésuites clandestins. Tous unis en conseil , maîtres de nos destins. De là, vers quatre points, la circulaire sainte Prenait son vol , timbrée aux armes d'Hyacinthe, ^ Et du sein de Paris jusqu'aux derniers hameaux L'arbre théocratique étendait ses rameaux. Puis la foudre brisa l'arbre jusqu'à la tige, Les tours du grand vaisseau perdirent leur prestige ; Le boulet de la Grève, au dernier jour des trois,
1. I.e 28 juillet 1830, la multitude se porta sur l'archevêché, où elle ne commit cependant aucun dégât; mais le li février 1831, furieuse de voir (jue l'on célébrait à Saint-Gcrmain-l'Auxerrois une messe pour le duc de Berry, elle se rua une seconde fois sur le palais archiépiscopal, qui fut alors entièrement dévasté. Le U février était précisément un lundi-gras; rien ne fut plus bizarre que cette émeute montée au plus haut point d'exaspération, et dans laquelle figuraient des gilles, des arlequins, des jeannots et des masques de toutes sortes. La gravité des désordres rendit fort triste ce qui eiU été si comique sans cela.