‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 67 sur 133 · M. de Talleyrand · texte numérisé non relu

M. de Talleyrand

8. Métaphore empruntée an jeu d'échecs. Philidor , qui vivait dans le dernier siècle, était réputé l'homme le plus habile à ce jeu. 3. Palamède est l'inventeur du jeu d'cchecs.

An NÈMÉSIS.

Notre colonne ici ne doit pas rester seule ; Celle qui, confiée aux aigles triomphans, Garde sur son airain la grande armée aïeule, Nous demande une sœur pour ses nobles enfans; Elle a raison; il faut qu'un jour on vous burine Comme ces vieux héros tombés au Mont-Saint-Jean,

Et que la colonne Antonine Prenne place à côté de celle de Trajan !

L'affaire du cautionnement de Dfémésis a été ajournée pour la seconde fois; elle est renvoyée au vendredi 26 août, à la sixième chambre de police correctionnelle, où l'on juge les voleurs. Le renvoi a été demandé par le ministère public; M» Claveau et M. Barthélémy étaient prêts à parler.

28 Août 1831.

Oh! vous méritez bien toute reconnaissance,

Ingénieux docteurs, qui dès notre naissance

Infiltrez dans nos bras, sur la pointe du fer,

Le bienfaisant poison recueilli par Jenner; '

Vous, fléaux de la mort et des épidémies,

Qui gardez nos santés dans vos académies ;

Qui , par de longs calculs, des mémoires savans.

Augmentez chaque jour le nombre des vivans.

Et grâce à la vertu de vos électuaires,

Frustrez de tant de noms les listes mortuaires !

Honneur, gloire à vous tous qui pour le genre humain

Consumez tant de nuits une plume à la main,

Philanthrophes rêveurs qui, poussés d'un beau zèle.

Avez bâti pour nous la paix universelle !

Oh ! qu'un dieu paternel récompense vos soins !

Mais, hélas! que nous font quelques tombes de moins?

Vous ne casserez pas la grande loi ; personne

N'ébrèchera la faux du spectre qui moissonne;

1. Jenner, célèbre médecin anglais, auquel on doit la découverte de la vaccine.

La nature et la mort ensemble ont fait un baiï : Celle-ci doit livrer tant d'hommes en détail ; Quand un siècle finit, et que dans son domaine, La nature, en comptant cette monnaie humaine, Trouve un grand arriéré dans le total promis. Elle appelle la mort , son oublieux commis : « Tu fais mal ton métier, lui dit-elle en colère ; « D'où vient ce déficit au livre séculaire? « Je devrais voir pourtant, à l'article trépas, « Un million de plus que je ne trouve pas ; « Sais-tu bien qu'un retard dans la mort d'un seul homme, « Qu'avant son temps prescrit la chute d'un atome, « Une goutte de moins dans le bassin des mers, « Qu'un rien peut, sur son axe, arrêter l'univers? » Et la mort lui répond : « Ah ! je n'ai pu mieux faire ; « On lutte contre moi dans le double hémisphère ; « L'homme se fait rusé, je crois, en vieillissant; « Dans des veines de glace il réchauffe le sang ; « Il rajeunit les os ; chaque jour il invente ; « Radoube, met à neuf sa carène vivante; « Et le temps arrivé, si je viens le saisir, « Je le trouve bardé de baume et d'élixir; . « Chaque jour il enlève un sapin à mon trône : « On fait des lazarets contre la fièvre jaune, « Et la peste classique, esclave du savant, « A peine m' obéit dans un coin du Levant. « Encor, si dans ces jours de cruelle disette, « Je pouvais sur la guerre établir ma recette ! « Mais on ne se bat plus sur les deux Océans ; « Les peuples sont bénins et les rois fainéans;

« Je me meurs ; sous mes yeux la belliqueuse Europe « Abjure son erreur et se fait philanthrope ; « Tous les fléaux mortels désertent mes drapeaux, « Et le gazon maigrit dans les champs de repos. »

Quand ces êtres puissans, suspendus sur nos têtes, Ont ainsi compulsé leurs archives secrètes , Ils méditent longtemps quelque horrible projet Pour remplir d'un seul coup leur atroce budget. Imprimant à ses os un cliquetis de rage, La mort part; elle va combler son arrérage; L'Etre exterminateur a promis cette fois Que sa froide balance aura son juste poids. Jadis elle appelait dans ces momens de crise, Tamerlan, Attila, Genseric ou Cambyse, Puissans dévastateurs qui, dans leur grand chemin, Comme sous un marteau, broyaient le genre humain, Et, poussant au hasard leur course vagabonde. Rendaient à leur insu l'équilibre à ce monde. Mais le siècle n'est plus où, comme des volcans, Des monts Himalaya sortaient les Gengiskans ; Le casque d'Attila, comme une armure usée. Ne trouve plus de tête, et dort dans un Musée : Partout la vie abonde, et les peuples voisins Pullulent, sans frémir, au nom des Sarrasins. N'importe; pour avoir son bien qu'elle réclame. L'ingénieuse mort ravive un Abdérame, Un exterminateur, dont le corps immortel Se rit des Marins et des Charles-Martel. Oh ! cette fois honneur au tout-puissant squelette!

Son génie est fécond, et son œuvre est complète!

De ce fils dévorant le monde parlera ;

Sa marraine d'enfei l'a nommé Choléra!

Tous les autres fléaux, ces vieilles renommées,

La peste, le typhus, ne sont que des pygmées,

Que l'octroi de la mer tient vingt jours en arrêt,

Qu'un commis emprisonne aux murs d'un lazaret;

Monstres dégénérés, sans vertus homicides,

Qu'on étouffe en naissant dans un vase d'acides.

Mais lui , le Choléra, ne connaît de prison

Que les cercles du pôle où s'éteint l'horizon ;

Dans le Gange et l' Indus sa retraite est choisie ;

Le voyez-vous bondir du plateau de l'Asie,

Immense réservoir aux gouffres inconnus,

D'oii les grands ravageurs de tout temps sont venus;

Il vient, comme un condor d'épouvantable augure,

De ses ailes sans fin déployant l'envergure,

Troublant avec ses pieds l'eau d'un double bassin,

L'un dans la mer Baltique et l'autre dans l'Euxin.

Pour tomber sur le Nord et franchir le Caucase,

Il a bravé du Czar l'impérial ukase ;

Comme des ornemens il suspend à son cou

Les dômes du Kremlin et les croix de Moscou ;

Sans crainte cette fois que Sobieski vienne.

Il remplace les Turcs sous les remparts de Vienne ;

Dévore les Baskirs, les cavaliers du Don,

Qu'une loi sanitaire éparpille en cordon ;

Il chasse tous les rois ; entre ses mains fatales

Il tord les intestins des villes capitales ;

\\ brûle tout au feu de ses exhalaisons,

Trace la croix de sang sur toutes les maisons,

Charge les tombereaux et les noires litières

De cadavres portés aux étroits cimetières ;

Puis, quand il s'est repu, quand devant chaque seuil

11 a fait dérouler la tenture de deuil ,

Quand il ne trouve plus que des demeures vides.

Quand il a desséché, sous ses lèvres avides.

Tout ce qu'une cité peut contenir de pleurs,

11 s'éloigne en riant et va jouir ailleurs.

Qui l'eût dit! par ses fils à peine soutenue, La Pologne a battu des mains à sa venue ; Ce lamentable camp, par l'Europe oublié, Bénit le Choléra, son unique allié :

Dans ses remparts infects la noble Varsovie, Grâce au fléau qui tue, a prolongé sa vie ; L'auxiliaire impur, ô bizarre destin !

Au milieu de sa cour étouffe Constantin ; Sans le douteux appui d'un agent subalterne. Sans un bras de Judith il égorge Holopherne, Et l'autre Béthulie, étreinte par le Nord, Pousse des cris joyeux sous son Imceul de mort.

Ou va-t-il ce géant que le monde redoute? Qui connaît le secret de sa carte de route? Errera-t-il longtemps sur les Cercles germains? 0 terreur ! de ce globe il sait tous les chemins ! Agent mystérieux, accablant phénomène.

Il détruit tout calcul de la science humaine : En vain veut-on trouver le monstre aérien,

iSi NÉMÉSIS.

L'œil se perd dans la nue, il n'y rencontre rien. Le mal est sous son vol une horrible merveille ; Il dément aujourd'hui ce qu'il a dit la veille; Ce qu'il fera demain l'homme ne le sait pas : Tantôt en droite ligne il marche pas à pas ; Puis changeant tout à coup sa tactique de guerre. Gomme un cheval d'échec il bondit en équerre; Il aime à déjouer les systèmes de l'art; Si l'on dit : Ce fléau respecte le vieillard, Sur l'heure, au même jour, le Choléra s'avance^ Etouffe le vieillard et respecte l'enfance. Prouvez-vous que le Nord arrête ses progrès. Il s'installe à Dantzick sous cinquante degrés : Sous des cieux opposés le monstre s'acclimate ; Né sur le sol heureux qu'embaume l'aromate, Il s'ébat volontiers, dans ses horribles jeux. Au bord des lacs infects et des marais fangeux. Mais qu'il révèle bien l'infernale pensée Par qui sur les humains sa rage fut poussée. Quand il punit de mort, sur l'heure du délit, L'imprudent qui se rue aux voluptés du lit ! Le Choléra jaloux, dans son brûlant passage, D'une teinte verdâtre empreint son frais visage, Il glace ses pieds nus, brûle ses intestins, D'horribles visions trouble ses yeux éteints, Suspend des longs baisers la nocturne harmonie, Et change un cri d'amour en râle d'agonie. Oh! s'il est un pouvoir à qui tout est soumis. Une voix qui commande aux fléaux ennemis ; Si l'antique devise, aux jours de la souffrance,

Nous annonce que Dieu protège notre France , Reposons-nous sur lui dans un noble abandon ; Il étendra d'en haut son céleste cordon : Car la France doit vivre et doit être sauvée , Le ciel qui l'aima tant ne l'a pas réservée Pour servir de pâture à l'hyène des airs, Pour que ses sillons d'or se changent en déserts ; Elle a d'autres destins : sa féconde lumière Entre les nations doit marcher la première ; C'est bien assez pour elle et pour ses tristes fils D'avoir les sept fléaux exportés de Memphis, ' Politiques vautours, indigènes convives Qui trouvent leur festin dans ses entrailles vives, Endémique typhus, contagieux poison.

Qui depuis douze mois charge notre horizon. Oui , ne repoussons pas cet espoir prophétique ! Emporté par le Rhin aux flots de la Baltique, Le fléau de l'Iudus, l'effrayant Choléra, Sans toucher notre sol près de nous passera ; * Que vers le nord, suivant l'inclinaison polaire. Sur des peuples obscurs il verse sa colère ; Pour aller de Drontheim aux huttes des Lapons, Son gigantesque pied n'a pas besoin de ponts ; Pour regagner l' Indus, sa grande métropole. Le passage est pour lui tout ouvert sous le pôle,

1. Les sept fléaux sont évidemment ici les sept ministres qui gouvernaient alors la France.

S. On a raison de dire que nul n'est prophète dans son pays. Le fléau indien, bien loin de respecter la France, y a fait d'épouvantables ravages. A Paris seulement, il a emporté 18,402 personnes en six mois, sans compter la mortalité ordinaire.

Et bien mieux que Parry, le Colomb de ces mers, ^ Il franchira Bering sur ses glaçons amers. Laissons-le sur l'Asie en tous lieux habitée, Replier mollement son aile ensanglantée ; Qu'il se plonge à loisir dans les deux Océans, Ces bains que le soleil chauffe pour les géans ; Que ravi cette fois de son pèlerinage, Il ne repasse plus les grands flots à la nage ; Intrus dans notre Europe, il n'avait pas le droit De désoler, un an, ce pays trop étroit; Qu'il dessèche, en versant le feu de ses narines, Ce flottant archipel de planètes marines. Les Maldives, ces rocs qui scintillent de loin ; Qu'il infecte Ceylan où coule le benjoin, C'est son lot; de Wishnou le formidable archange A pour son lieu d'exil la presqu'île du Gange, Et pour cloison la mer, dont l'horizon sans fin S'étend du pôle sud aux glaces de Baffin. Puis, s'il faut à la mort son funèbre équilibre. Viennent les Attila sur notre France libre; Nos soldats, repoussant les Barbares du nord, Leur feront bien payer ce contingent de mort. Oui, puisque cette loi qui gouverne le monde Pécime, à temps réglé, la terre trop féconde. Qu'au moins du Choléra la guerre tienne lieu : La France ne doit pas mourir à F Hôtel-Dieu !

1. Le capitaine Parry est un des plus hardis et des plus habiles navigateurs modernes. C'est lui qui a cherché à découvrir un passage au nord de l'Amérique, pour aller gagner le Grand Océan. Le capitaine Parry est, jusqu'à ce jour, le marin qui s'est le plus approché du pôle arctique.

La raison a tort : trois juges de Charle^ X viennenl de le décider hardiment. Némétis a été déclarée journal politique. M. Barthélémy, qui a publié impunément deux cent quatre-vingt mille exemplaires de brochures satiriques sous Villèle, a été condamné à un mois de prison et deux cents francs d'amende après la révolution de juillet; son crime est de n'avoir pas payé cautionnement jwur publier des poèmes. M. Barthélémy jure sur l'honneur qu'il est de toute vérité qu'un pareil jugement a été rendu le 27 août, à 10 heures du matin, en plein soleil, à six pas de la Sainte-Chapelle et du Lutrin ; un beau drapeau tricolore flottant sur la tour du Palais.

Appel a été interjeté sur-le-champ.

Némésis vivra dix ans encore, s'il le faut, en satires, en brochures, en sonnets , en rondeaux . en poèmes épiques , avec ou sans cautionnement, comme il lui plaira. Et cela pour l'éternel malheur de M. Dupin.

M. Dupin peut se constituer inamovible sur son trône magistral ; mais il siégera, grâce aux verges de !\émésis, comme le Thésée du Tartare.

Infelix Theseu» tedet œternùmque sedebit.

Ce sera riuamoTibilité de l'enfer.

4 Septembre 4 831 ,

OD

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