‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 10 sur 93 · CHAPITRE III SOUS LE DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III SOUS LE DIRECTOIRE

Le Directoire est pour Lemercier, comme pour Paris, une période de dépression morale : chez le poète elle tourne au dévergondage littéraire. On dirait, à certains moments que Lemercier se pose non seulement en disciple mais encore en rival de Parny : on ne peut citer que les titres de ces pièces invraisemblables, qu'il songeait pourtant à publier dans l'édition de ses œuvres complètes : l'Anneau confié, Jupiter et Sémélé, le Paquet de verges. Principe naturel. Leçon de modération, le Délit flagrant. Appel au rendez-vous, etc. Un de ces morceaux est intitulé « folie lubrique » : le titre promet, et la pièce tient toutes les promesses du titre. Il y a là jusqu'à de véritables priapées, des bout- rimes « dont les mots, dit-il en note, étaient fort scandaleusement donnés dans une orgie de garçons ». Par une sorte de raffinement, les pièces les plus immorales sont précédées par un titre rassurant : ainsi, dans le « dialogue du moraliste et du débauché «, le moraliste a une singulière façon de prêcher la morale : il emploie le style ordurier. De même pour la

chanson intitulée « les deux missions divines d'une cantatrice et d'un prélat « ; on la chantait sur l'air « Te bien aimer, o ma chère Zélie ». Peut-être l'a-t-il composée pour son ami Talleyrand.

A côté de ces pièces simplement grossières ou obscènes, Lemercier en a écrit qui supportent la lecture, et qui rappellent les contes les moins pimentés de La Fontaine ; ainsi « le scrupule d'une innocente » . D'autres enfin ne sont que malicieuses, et peuvent se citer : sur son air préféré « Te bien aimer, o ma chère Zélie », Lemercier compose des stances pour célébrer la joie que lui cause le départ de sa maîtresse :

Mes adieux.

On n'attend plus l'heure de sa présence ; On ne craint plus d'en perdre le moment : Repos du cœur, charme de son absence !...

Mais quoi, tu prends pour sincères paroles Ces vers moqueurs sur ton cloignemcnt I De mon dépit ce sont vengeances folles, Je sens déjà que mon cœur les dément.

Où retrouver ton aimable folie ?

Ah I j'interroge amis vieux et nouveaux: Qui moins que toi peut craindre qu'on l'oublie ? Qui plus que nous comiaît ce que tu vaux ? etc.

J'ai supprimé la fin où, par un calembour très facile à comprendre, Lemercier donne le nom de la femme qu'il avait aimée, poétesse et mère de poétesse. On peut citer in extenso une autre petite pièce, dédiée à une inconnue : ces vers sont faciles, sans prétention, mais non pas sans charme :

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Formée en tout pour attacher, Bonne, spirituelle et tendre, Tu dois également prétendre A séduire ainsi qu'à toucher.

L'amour ne peut te reprocher Que quelques grains d'étourderie.

De caprice, joint à cela Ce penchant de coquetterie Qui fait trop valoir ce qu'on a.

Mais peut-être est-on moins chérie Sans tous ces petits défauts là.

Ce sont là ses passe-temps ; c'est ainsi qu'il se distrait de ses œuvres sérieuses ; ses poésies légères, et même plus que légères, ne sont qu'un repos après ses grands travaux dramatiques. Il donne d'abord le Tartuffe Révolutionnaire cpii, quoique postérieur à l'Ami des lois de Laya, et représenté après la Terreur, n'en est pas moins un acte de courage ; il « fait exactement fureur » , au dire de M™® Lemercier \

L'auteur de ce nouveau Tartuffe a du reste fait, depuis longtemps, ses preuves d'esprit et de bravoure, aussi bien dans sa vie privée que comme auteur. Un jour, à l'Opéra, quelqu'un prend la place de Lemercier sorti pendant un entracte : à son retour une querelle s'engage avec l'intrus : les voisins s'entremettent, et certifient à l'usurpateur que cette place est bien à M. Lemercier : « Qu'est-ce que ça me fait, moi? Je suis l'officier qui a rapporté les drapeaux d'Arcole. On me doit des égards. — Pourquoi donc ? répondit M. Lemercier. Un âne portait bien Jésus-Christ^ ».

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