CHAPITRE IV SOUS LE CONSULAT
Il y eut entre ces deux hommes, si bien faits pour ne pas se comprendre, une période de calme, de confiance, qui dura peu du reste, et dont on voudrait bien que Lemercier nous eût laissé l'histoire ; mais il n'a jamais voulu faire ses mémoires, disant que les écrire était pur orgueil, et mauvais calcul en somme, puisque, généralement, dans ces autobiographies on se rapetisse au lieu de se grandir, et que les mémorialistes nous trompent plutôt qu'ils ne nous renseignent ; il prenait comme preuve à Fappui ce qu'ils content de Napoléon : « Plusieurs d'entre eux n'attribuent la vigueur intellectuelle de Bonaparte qu'à des signes physicpies et superficiels, nous le figurent avec des yeux noirs, des cheveux noirs, lui qui avait les yeux d'un bleu pâle, la barbe rare et rasée comme celle de César..., et la chevelure lisse avec des cheveux d'un blond châtain ; de plus, selon que les chroniqueurs actuels sont plus ou moins bien élevés, ils lui prêtent dans leurs mémoires un langage philosophiquement emphatique, ou trivialement dialogué en jargon
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libéral et militaire, qu'il n'eut jamais, dans son naturel mesuré, sagace, attentif et judicieux. Je l'ai trop familièrement étudié de près pour n'être pas choqué des portraits qu'on en fait, et ne pas démentir les discours qui le travestissent ridiculement'. »
On voit que, même après la brouille, Lemercier a essayé d'être juste envers son ancien ami. Avant la rupture, il était très aimable, sans se montrer courtisan. Recevant du premier Consul les éloges les plus flatteurs après la représentation d\4gamemnon, Lemercier lui répondait, en style de l'époque : « Je suis heureux d'avoir réconcilié Agamemnon avec Achille. » Le poète est du dernier bien avec l'entourage de Bonaparte, avec Bourienne notamment.
Une fois même, le 4 nivôse an IX (26 décembre 1800), Lemercier donne au premier Consul une preuve de réelle amitié, qui touche le général d'autant plus vivement que l'explosion de la machine infernale venait de lui révéler combien il avait peu de véritables amis : « Le lendemain, raconte M""® Lemercier, il ouvrit tous les salons des Tuileries, s'attendant avec justice à voir une foule empressée arriver chez lui, pour se féliciter, avec sa famille, d'avoir conservé un homme alors nécessaire à la patrie, et si réellement grand... Il ne vint personnel personne le lendemain du 3 nivôse I M. Lemercier arriva seul, attendri. — Hé bien I vous voyez, Mercier, dit le Consul, ils me croient déjà mort ! Ah bah ! ils n'ont encore tiré leur poudre qu'aux moineaux. Je les travaillerai ferme. — Il s'étendit ensuite sur la mauvaise foi des journaux,