CHAPITRE V SOUS L'EMPIRE
La rupture éclate juste le jour où Bonaparte devient empereur. On trouve au Mss.CCXLIII,recopiésdelamain de Lemercier, tous les documents de rafTaire, et d'abord son brevet de la Légion d'honneur, ainsi rédigé :
Paris, ce 27 frimaire, an XII (19 décembre i8o3).
Le grand chancellier de la Légion d'honneur au citoyen Lemercier, homme de lettres.
Le grand conseil de la Légion d'honneur vient de vous nommer membre de cette légion : je m'empresse et je me félicite vivement. Citoyen, de vous annoncer ce témoignage de l'estime du grand conseil et de la reconnaissance nationale.
J'ai l'honneur de vous saluer.
R. G. E. Z. LACiÎpijDE.
P. S. — Vous serez prévenu du jour où vous devrez prêter le serment prescrit par la loi.
D'après une note marginale de Lemercier, « ce serment, dicté sous la République, durant le Consulat, engageait les légionnaires cà dénoncer et attaquer mortellement tout homme qui tendrait à établir ou à usurper une autorité
^O LA AIE ET LES œUVRES DE LEMERCIER
héréditaire en France » . Le jour même de la réception du brevet il remercie les membres du grand conseil en ajoutant « qu'il était flatteur d'être incorporé dans une légion où se trouvaient nommés de braves soldats français » .
Le i/i floréal an XII (4 mai i8o/i), Lemercier renvoie son brevet à Lacépède, et, pour bien mettre hors de cause le grand chancelier, il termine ainsi sa lettre : « j'ai l'honneur de vous saluer, et me félicite de rendre de nouveaux hommages à un savant illustre. » Par le même courrier il envoie la lettre suivante à celui qui n'est plus que pour peu de jours le premier Consul * :
Bonaparte,
Car le nom que vous vous êtes fait est plus mémorable que lestitres qu'on vous fait : vous m'avez permis d'approcher assez de votre personne pour qu'une sincère affection pour vous se mêlât souvent à mon admiration pour vos qualités ; je suis donc profondément alligé de ce qu'ayant pu vous placer dans l'histoire au rang des fondateurs, vous préfériez être imitateur.
Mes sentiments particuliers, plus que votre autorité, me font, à dater de ce jour, une obligation de me taire. Les vertus de la France parleront pour sa liberté de siècle en siècle.
Je fais passer à M. de Lacépède mon brevet de la Légion d'Honneur, ne pouvant m'engager par serment qu'à me soumettre aux loix, quelles qu'elles soient, qu'adoptera mon pais. Mon dévouement pour lui ne cessera qu'avec ma vie.
Ce i4 floréal an XIL N.-L. Le.mercier.
Par une malicieuse coïncidence, ajoute Lemercier, « cette lettre fut remise au Premier Consul dans la matinée
I. Cette lettre a déjà été publiée par C. Labitle et par M. Vauthier avec deux légères inexactitudes, p. 26-27.
sous l'empire 4i
du jour que le Sénat conservateur lui présenta le sénatusconsulte qui le créait Empereur : Inde irse ! »
Napoléon en effet entra en fureur : la nouvelle impératrice le raconta à M""* Sophie Gay : « Ducis et Lemercier, continua Joséphine, viennent de renvoyer à l'empereur la croix de la légion d'honneur : il regarde ce renvoi comme une grande insulte; mais ce qui explique sa colère, c'est l'adieu de M. Lemercier qui lui a dit à sa dernière visite : — Ah ! vous vous amusez à refaire le lit des Bourbons ? Eh bien, je vous prédis que vous n'y coucherez pas dix ans.' » C'était déjà assez cavalier; Népomucène est-il allé plus loin? Faut-il croire à la parfaite authenticité de l'anecdote suivante, que nous raconte M™^ Lemercier? Le jour même de la proclamation de l'Empire, Lemercier serait allé, malgré sa lettre de démission, au spectacle de la cour, « à l'entrée de l'orchestre, en face de la loge impériale. [Il] se tint debout appuyécontre l'appui des loges du rez-de-chaussée... En entrant dans sa loge, l'empereur... laissa par hasard tomber les yeux de son côté. Alors son regard rencontrant celui de l'auteur de la lettre exprima une telle surprise et un tel ressentiment que M. Lemercier, qui le fixait attentivement, m'a dit que ses yeux irrités lui semblèrent presque à deux reprises sortir étincelants de leur orbite ; mais sa pose en apparence calme ne fut point changée,... non plus que l'attitude ferme et modeste [de celui] qui était venu pour l'examiner. » J'ai peine à croire à cette petite scène si bien arrangée ; d'abord, du côté Lemercier, ce n'aurait
I. Mlle Sophie Gay, Salons célèbres (Si. Lévy, i864), p- aaS-aa/j.
plus été qu'une bravade de goût douteux après un véritable acte de courage et de dignité. Du côté Napoléon, il est assez probable que le nouvel Empereur ne se serait pas laissé ainsi braver. Le renvoi du ruban rouge suffit amplement à expliquer l'inimitié de Napoléon, et ses conséquences très fâcheuses pour le développement du talent dramatique de Lemercier.
Le poète, qui est dans toute la force de l'âge et de l'esprit, a beau entasser pièce sur pièce, une mauvaise volonté toute-puissante rend ses efTorts inutiles. Il ne réussit qu'à faire jouer son Plante ou la comédie latine, dont la lecture, en mai 1807, enthousiasmait Joanny : le 20 janvier 1808 a lieu la première. David conseille à Napoléon d'aller voir la pièce: l'Empereur assiste à la septième représentation. On s'empresse d'annoncer cet honneur à Lemercier qui répond froidement : « alors c'est la dernière fois qu'on la joue ». Et en effet la pièce est immédiatement suspendue*.
Comme M™* de Staël, comme Chateaubriand, Lemercier n'est pas l'ami de César, et sait ce que cela veut dire. L'inimitié du maître devient, chez les sous-ordres, une insolence servile. Plus d'une fois Lemercier doit esquiver le coup de pied de l'âne. Un jour, dit M™'' Lemercier, il rencontre un ancien terroriste qui, jadis, avait porté des têtes coupées au bout de sa pique, puis était entré dans la police secrète de l'Empire; et le mouchard, faisant du zèle: «Ah! vous voilà, Monsieur! Vous portez la tête bien haut ! — Cela se peut, Monsieur, mais je ne porte