‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 18 sur 93 · I. Labitte, II, ao · texte numérisé non relu

I. Labitte, II, ao

sous l'empire 43

que la mienne. » Sous une forme plus discrète et plus fine, c'est dans la haute société du temps, le même reproche adressé à l'incorruptible ami de la liberté ; des caractères comme celui de Lemercier sont gênants pour les gens qui s'accommodent volontiers avec la force victorieuse : leur seule présence est comme un reproche muet ; ils sont au moins ennuyeux pour ceux qui préfèrent à tout la vie facile; en 1809, l'intransigeant poète rime, pour son plaisir personnel, cette « réponse à un reproche amical de la belle dame Tallien, devenue princesse de^Chimay :

Thermidorine osa me dire :

« Paris blâme plus qu'il n'admire

Votre inflexible opinion

Qui, frondant le chef de l'Empire,

Vous coûte un double million

Dont vous dépouille ce haut Sire.

Excès de constance est délire. »

Ma réponse la fit sourire :

Pour vous garder, beauté divine.

Qui, par amour, ne s'endettra P

Le monde à peine accusera

Tel riche Seigneur que ruine

Une fille de l'Opéra

Qui l'enjôle et le trompera.

Ma folie, on l'excusera :

La Liberté, c'est ma coquine.

C'est justement la liberté qui lui manque, et l'air libre. Comme le dira plus tard l'auteur de la Préface de Cromwell, « peut-on exiger de l'oiseau qu'il vole sous le récipient pneumatique ? » Les pièces de Lemercier ne peuvent plus avoir de lendemain. Napoléon l'empêche depro-

[x!x LA VIE ET LES ŒUVRES DE LEMERCIER

fiter de ses succès au théâtre, même et surtout de ses insuccès, la meilleure école du poète, d'après V. Hugo qui s'y connaissait : ce qu'il dira dans la préface du Roi s'amuse à propos du tort qu'on lui fait une fois ou deux en passant est bien plus vrai encore de Lemercier qui se voit à chaque instant victime de ce déni de justice : telle pièce, « grâce à une violence ministérielle, n'aura eu qu'une représentation. Assurément le tort fait à l'auteur est grand. Qui lui rendra intacte et au point où elle en était, cette troisième expérience si importante pour lui? Qui lui dira de quoi eût été suivie cette première représentation ? Qui lui rendra le public du lendemain, ce public ordinairement impartial, ce public sans amis et sans ennemis, ce public qui enseigne le poète...'.»* » C'est là, essentiellement, en quoi Lemercier est victime de la haine de Napoléon ; à l'âge où il est encore perfectible, il ne peut corriger son talent original, mais bizarre, par la pratique du théâtre. Plus tard, après i8i5, il pourra produire, publier, faire jouer ses pièces, mais toujours avec une sorte d'arriéré. Il est comme un émigré de la littérature, car, de 1797, date de son Agamemnon, à i8i5, il n'a, lui aussi, rien oublié ni rien appris. Et il s'en rend tristement compte, très vite; en 1812, il rime cet apologue, qui n'a rien de gai au fond :

Un envieux hibou dit, entre autres nouvelles. Que du Pinde en nos jours les vieux aigles sont las.

Que les aiglons ne volent pas ; Mais il ne nous dit point qu'on coupe au nid leurs ailes. Pour que les seuls oisons soient aigles ici-bas.

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