I. Théâtre, II, 3A
sous l'empire 45
Plus tard, quand il peut enfin parler tout haut, il dit dans son « avis à mes contemporains » à propos de ses rapports avec Napoléon : « son inquiète et étouffante censure m'entrava de toutes les manières. » L'homme peut enfin respirer librement, mais son talent reste étouffé, ou dévié.
Lui, qui était avant tout écrivain dramatique, il est obligé, faute de mieux, de se rejeter vers la poésie épique pour laquelle il n'est pas doué, ou même vers les poésies « fugitives » qui ne sont que la menue monnaie de son esprit. Jusque dans ce domaine restreint sa verve n'est ni libre ni spontanée : on sent peser sur son inspiration l'arrière-pensée de la tyrannie qui le guette. Cette idée fixe ne le quitte pas, jusque dans ses traductions. Veut-il rendre ce vers de la Satire III de Perse,
Yirtutem videant, intabescantque relicta,
l'ombre de Napoléon se projette sur sa page, et il écrit, songeant à la tyrannie, au tyran :
O Dieux vengeurs, suprême espoir De la vertu persécutée, Qu'ils soient condamnés à la voir Et meurent de l'avoir quittée 1
Sa maison même n'est plus un asile sûr pour sa pensée. Le 19 octobre 18 12, il compose une pièce intime, touchante, « mon retour au logis » ; en regardant dormir sa femme et sa fille, il songe à ceux qui veillent :
Les uns, obscurs brigands, les autres, plus célèbres, Rêvant comme eux la guerre et ses exploits funèbres,
Servent des Alarics, vrais Goths ressuscites,
Dont la gloire en bûchers transforme les cités,
Et les nuits, s'enflammant sous leurs torches hardies,
Illuminent leur veille au feu des incendies.
On le voit, Lemercier ne porte pas les conquérants dans son cœur, mais il sait personnellement de quel poids ils pèsent sur les citoyens, même en temps de paix : entre i8o4 et 1 8 1 4 il ne faisait pas bon être rangé parmi les ennemis du pouvoir. Que faire? Attendre, comme il disait superbement à Napoléon en 1812 : « Eh bien 1 Lemercier, quand nous ferez-vous une belle tragédie? — J'attends, Sire. ^ » Attendre et se ménager, c'était là le conseil qu'il donnait à Talma en 1807 :
Pour nous charmer longtemps, il te faut longtemps vivre. Les trames de nos jours sont nos premiers tissus, Et toute gloire, enfin, se brode là-dessus.
Cette épître fut publiée. Jaime mieux citer une autre pièce restée inédite, une chanson en treize couplets, sur un « air poissard », et en style analogue ; elle fut chantée chez Talma, pour sa fête, le i5 janvier 1809 :
L'aut' jour de fêt' que par miracle S' distribuait 1' vin et 1' saucisson.
N'étant pas trop su' not' boisson.
Au gratis du grand espectacle J'allàm' claquer certain luron Qui s' chang' com' in caméléon.