‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 21 sur 93 · Labitte, II, 2i8; Yauthier, p. i42-i53; Jlllien, I · texte numérisé non relu

Labitte, II, 2i8; Yauthier, p. i42-i53; Jlllien, I

2. Géraud, un homme de lettres sous l'Empire et la Restauration, p. p. Maurice Albert, p. 217.

sous l'empire 49

née. Enrageant de se voir couper tous les chemins vers la gloire, vers la notoriété même, de se voir exclu de toute réputation par une sorte de blocus, le malheureux poète tente une dernière sortie vers le public : ne pouvant plus rien donner au théâtre, il veut faire au moins un cours de littérature. Mal disposé par la chute de Christophe-Colomb ^ le public, à l'avance, est hostile : pendant que le conférencier traverse la salle, très remplie du reste, pour parvenir jusqu'à la chaire, il a le désagrément d'entendre des réflexions comme celles-ci : « Ah 1 vous allez entendre un fier extravagant, qui va mettre à l'envers toutes règles, tous principes... — Vous savez, c'est un fou !... etc. » Peu à peu son incontestable talent en impose à l'auditoire : à la fin, dit M""^ Lemercier, ne pouvant le siffler, on l'applaudit avec une sorte de consternation. Merveilleux lecteur, comme du reste presque tous les auteurs dramatiques, il obtient de véritables triomphes, que de très bons acteurs lui envieraient. Un jour, déclamant le songe d'Athalie et les vers qui suivent :

J'ai \'u ce même enfant dont je suis menacée Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée, Je l'ai vu,

« il avait, nous dit sa femme, tellement établi l'illusion par sa manière de dire qu'au moment où il prononça ce mot : je l'ai vu ! en indiquant par hasard du geste et de l'œil un coin obscur de la salle, le public, comme fasciné, se tourna tout entier du côté que son regard avait involontairement désigné. » Mais qu'était-ce que de pareils

1. Labitte, II, 209 et suiv. — Pokel et Monval, p. 2/J1. SouRiAU. — Nép. Lem. 4

5o LV VIE ET LES OEUVRES DE LEMERCIER

succès pour l'homme qui rêvait de semblables triomphes pour ses propres vers ? N'est-ce pas une espèce de déchéance pour un auteur que de réussir comme un comédien? Qu'est-ce que l'auditoire d'un cours public pour l'homme qui a connu les enivrements du théâtre? Après l'ovation gigantesque da Champ-de-Mars, qu'était-ce que les applaudissements grêles de l'Athénée ? Et c'était à Tanimadversion de l'Empereur qu'il devait cette espèce d'enlisement ' !

Napoléon est-il allé plus loin dans sa haine ? Après avoir en quelque sorte emprisonné Lemercier dans sa vie privée, a-t-il poussé la vengeance jusqu'à ruiner son ancien ami ? Sa famille l'a prétendu ; lui-même l'aurait dit une fois au duc de Rovigo, qui le menaçait à propos de sa pièce de Camille défendue par le pouvoir : au ministre de la police qui lui crie « Monsieur, vous devez céder : l'Empereur est votre maître comme le mien», Lemercier aurait répondu : « Non pas, général, car il vous paye, et il me vole^ » Dans les notes biographiques réunies par sa fille et par sa veuve on trouve les détails les plus circonstanciés et les plus attendrissants : Napoléon aurait fait mourir de misère et de chagrin le père du poète, après lui avoir arraché un compromis désastreux, après

1. A l'actif de Napoléon, remarquons qu'il a permis au Moniteur de publier dans son n° du 28 octobre 1807, p. ii65, un fragment d'un chant sur la Lumière, sur l'œil humain : il y a en tout 1 14 vers, près d'une colonne et demie. On connaît pourtant le silence systématique du journal officiel sur les écrivains qui ne plaisaient pas en haut lieu.

Page 1