I. La duchesse de Dino
sous l'empire 59
d'une pièce de circonstance. On prétend même, dans la famille Lemercier, que la chanson les Charles, composée en 181 1 pour la fête d'une petite nièce de Talleyrand, n'a pas nui à la Restauration. Ces couplets n'ont pourtant pas l'air bien méchants : c'est, sur des timbres variés, une revue des différents Charles, saints, rois ou grands hommes :
Air : Or, écoutez, petits et grands.
Un Périgord sut tout le prix De Charles Y, roi dans Paris, Cousin dont la diplomatie Fit échec à forte partie, Mouvant tout par un esprit net Sans sortir de son cabinet.
Air : Il était un p'tit homme.
Ce Juif errant, qui rime Par son nom Ciiarlecpiint
A Coquin, En beaux hasards d'escrime A fait François Premier
Prisonnier,
Crispin-carabin
Pasquin-j acobin , Ce père Charlequint
Héros scapin Voulut mourir en Saint, etc.
A côté, de l'écriture de M"'' Lemercier, on lit ceci : « ... la leçon des Charles... influa plus qu'on ne croit sur les intrigues qui amenèrent enfin la rentrée des princes. »
6o LA. VIE ET LES OEUVRES DE LEMERCIER
On n'avait pourtant pas besoin de pousser Talleyrand à trahir Napoléon.
Sans faire de Lemercier l'Eminence grise du ministre, on le voit très solidement installé dans l'intimité de Talleyrand. Le prince est aux petits soins pour son poète : il lui envoie même son portrait ; il a la plus grande estime pour lui ; dans une formule (malheureuse du reste, parce qu'elle nous rappelle le mot de Napoléon à Berthier sur Talleyrand lui-même) il déclare à la femme du poète ceci : « M'' Lemercier est singulier : il marche en bas de soie blancs dans la boue sans jamais se crotter. » Chose bizarre, Lemercier professe la même estime pour son « patron ». On pourrait même dire qu'il nous révèle un Talleyrand un peu inattendu dans Mon retour au logis, écrit le 19 octobre 181 2 ; il termine cette longue rêverie par un éloge de « ce noble esprit » dont « l'illustre amitié » fait sa fierté :
Des simples vœux du cœur, il aime les peintures :
Il sait qu'aux pieds du Pinde, au bord des sources pures,
Notre coursier ailé se nourrit d'humbles fleurs;
Que leur parfum ressemble aux innocentes mœurs
Exhalant dans les vers leur douceur éthérée.
Encens qui plaît à l'âme et que respire Astrée.
Au digne fils du Goût, Pégaze, va sans bruit De ma veillée active annoncer l'heureux fruit, Afin qu'en ses loisirs secondant le Poète, Il lui garde une paix, sa plus chère conquête.
Le calme, recueillant tous les germes secrets, Féconde nos cerveaux non moins que nos guérets : Il fera prospérer les semences utiles Que jetteront en moi des entretiens fertiles,
soirs l'empire 6i
Où j'apprends par cpiel art la fine urbanité
Polit les traits piquants dont s'arme la gaîté,
Par quoi de vieux rébus ont des faces nouvelles,
Quel poids la raison donne aux graves bagatelles,
Par quels soins, éludant l'intérêt suborneur.
Négocie en discours le délicat honneur,
Et comment la fortune, alors qu'elle se joue.
Voit le sage rêver en dormant sur sa roue.
Un jour, grâce au repos, ma l)Te, mieux d'accord,
Redira ces secrets, leçons de Périgord,
Et ma libre louange, à ses honneurs mêlée,
Suivra dans l'avenir sa Clio dévoilée 1
La « Clio » de Talleyrand, cela veut-il dire ses Mémoires? Attendons, pour en juger, qu'ils soient tout à fait « dévoilés ». — Dans tout le reste du morceau, que d'éloges ! Je sais bien que c'est là style d'épître. Depuis Boileau, et malgré Voltaire, on est toujours grave et un peu vertueux dans une épître. En temps ordinaire, en style de tous les jours, les deux amis échangent des gaillardises, pour employer un mot poli ; un soir, en 1812, Lemercier lui récite un dixain sur une femme spirituelle, mais trop maigre, et sur une « Blondinelle » charmante de corps, mais bête ; et le prince de répondre : « la première que vous désignez ressemble à plusieurs que j'ai choisies à la cour, la seconde à celle à qui l'impératrice Joséphine m'a fait marier V » Lemercier conclut simplement : « le phlegmatique prince de Talleyrand était aussi spirituel que vif dans la conversation intime. »
Au moins, avec Talleyrand, on pouvait dire en toute sé-
I. Pour comprendre cette plaisanterie, lire M™« de Boigne, I, 43a et suiv.
curité du mal de Napoléon. C'est jDeut-ctre pour la même raison que ramilié de Lemercier et de Marmont alla grandissant, à mesure que baissait la fidélité de ce dernier pour l'Empereur. On connaît la formule lapidaire que le maréchal avait confiée à M""' de Boigne : « Quand il disait : tout pour la France, je servais avec enthousiasme ; quand il a dit : la France et Moi, j'ai servi avec zèle ; quand il a dit : Moi et la France, j'ai servi avec obéissance ; mais quand il a dit : Moi sans la France, j'ai senti la nécessité de me séparer de lui'. » C'était, plus justement peutêtre, l'histoire des relations de Lemercier avec Bonaparte Il avait, plus que Marmont, le droit de se séparer de Napoléon. Reste à savoir s'il n'a pas abusé de son droit, à la chute de l'Empereur. On voudrait un peu plus de générosité, de grandeur d'âme, chez l'auteur d'Agamemnon. Disons-le tout de suite : ce qui relève jusqu'à un certain point Lemercier à nos yeux, quand il insulte un vaincu, c'est que vaincu aujourd'hui, il peut redevenir vainqueur demain : un des amis de Népomucène, Blount, lui écrivait de Birmingham le i^ juillet i8i5 : « Voilà donc que l'homme dont nous avons parlé, mon cher Lemercier, a fait pour la seconde fois son exit de dessus le théâtre du Monde Politique, à moins qu'il ne se soit reculé pour mieux sauter, car, tant qu'on ne sait où il est, il faut s'attendre à tout. » Sous le bénéfice de cette circonstance atténuante, voyons comment Lemercier prend sa revanche, son ennemi étant à terre.
Sur un carnet de notes où il écrit au crayon des dates,