I. Mme DE Boigne, I, 34i
sous l'empire 63
des vers, des idées pour son cours de littérature, je trouve cette pensée : « Rien n'a fait mieux mesurer la faiblesse des cabinets de l'Europe que la souveraineté de B — . — , rien mieux la force des nations que sa chute. » Je regrette que Lemercier ne s'en soit pas tenu là. L'ancien ami du premier Consul aurait dû renfermer ses sentiments de juste rancune dans sa maison, dans son intimité. Malheureusement, en i8i4, au moment où commence la campagne de France, où les patriotes comme Carnot viennent se ranger près de celui c[ui représente le pays, Lemercier ne songe qu'à sa vendetta : il aiguise ses armes ; le 12 janvier, il commence son « Manifeste d'un poète français » :
Ce fourbe ose insulter à notre défaillance I
« La France a plus besoin, dit-il, de mon appui
Que je n'ai besoin de la France. »
Lâche I des nations le malheur et l'ennui, Sans elle que serait ta fortune aujourd'hui ?
Tu dois tout à notre vaillance.
Par toi l'Etat n'est plus, tu n'étais rien sans lui. Commençons par ta mort notre juste défense. . .
Ce manifeste reste inédit, attendant des temps pires pour l'Empereur et meilleurs pour le poète ; mais, trois mois après, il publie chez Firmin Didot une « Épître à Bonaparte, sur le bruit répandu qu'il projetait d'écrire des commentaires historiques m. L'œuvre est datée du 25 avril, et commence ainsi :
Tu vis, tu peux, répondre ) ainsi je puis t'écrire.
Le ton en est plutôt violent :
Ah ! Tartufe oppresseur, etc.
Ce qui me gâte surtout cette pièce, c'est une note où Lemercier revient encore sur la question d'argent. J'aurais mieux aimé qu'il protestât au nom de sa liberté violée. Je voudrais bien surtout qu'il ne fût pas de lui, ce Manifeste du Peuple Français contre les régicides, leurs adhérents et leurs complices, imprimé anonyme qui figure dans la collection de ses œuvres « signées ou non signées ». Il y est question de « l'ogre qui pour le malheur du monde échappa aux poignards de Cerachi, à'Arena et de Topino Lebrun,... le fils d'un huissier d'Ajaccio, l'assassin du duc d'Enghien..., et le strangulateur de Pichegru. » ^/ra/i^u/a/eu/- est presque une signature : on sait l'amour malheureux de Lemercier pour les néologismes.
On voit jusqu'où va sa haine pour l'Empereur. Si elle ne diminue pas son patriotisme, du moins elle atténue son culte du drapeau jusqu'à lui faire rédiger ses « Observations d'un Français sur une partie factieuse de l'armée française », publiées le i" août i8i5. Le plus emporté de nos pacifistes ne pourrait guère aller plus loin. Cuirassé par son animosité contre Napoléon, Lemercier ne souffrit pas moralement de la défaite de son pays. Il ne subit même pas les contre-coups matériels de l'invasion : l'auteur des Observations d'un Français obtint une sauvegarde du quartier général prussien le ii août i8i5.
N. Lemercier a presque tout ce qu'il faut pour être fort bien en cour auprès de Louis XVIII. Il est en bons termes avec des hommes qui ont su évoluer à temps, de TEmpire aux Bourbons, le duc de Valmy, Kellermann, le duc de Raguse, la duchesse, qui le comble d'invitations à dîner. Il reprend d'anciennes relations avec les émigrés ; de ce côté-là également pleuvent les amabilités, un peu plus finement tournées : le duc de Fi tz- James lui écrit : « Il y a trop longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous voir (car je ne compte pour rien une rencontre fortuite dans la rue). Voulez-vous nous en dédommager en acceptant un dîner d'amis pour jeudi prochain? M™* de Fitz-James le désire, et moi je vous en prie. Ne nous faites pas à tous deux le chagrin de nous refuser. » Il y a de l'amabilité de grand seigneur dans ce petit mot, mais rien de distant. Lemercier n'est pas de ces hommes qu'on protège, mais de ceux que l'on estime, et dont on recherche la sympathie. Une autre fois le duc annonce au poète qu'il va lui envoyer son « opinion » SouRiAu. — Nép. Lem. 5
sur la Compagnie de Jésus : « Je veux de la justice, même pour les jésuites, et que Ton soit libre d'élever ses enfants comme on Tentend... Si vous me désapprouvez, ce sera au moins, j'en suis sûr, avec la continuation de votre estime et de votre amitié. » On voit quel prix M. de Fitz- James attache au jugement de Thomme de lettres. C'est sur le même ton que le duc de Choiseul écrit au ménage Lemercier, et pareillement la duchesse de Maillé.
Pourtant Népomucène ne semble pas avoir fait la moindre concession à ces hautes amitiés. Il ne veut même pas exploiter son opposition à l'Empire en la transformant en fidélité anticipée aux Bourbons. La seule chose qu'il demande à la Restauration, ou plutôt à son ami Talleyrand, plus puissant que jamais, c'est un service qui n'a rien de personnel : pendant que le prince rédige la Charte, Lemercier va le trouver, et lui dit : « Vous avez longtemps désiré que je vous demandasse quelque chose. Le moment est venu : nous avons souvent pensé ensemble que la cause des proscriptions sanglantes de l'histoire c'est la confiscation. Dans la charte que vous préparez, abolissez-la. » Quelques jours après Talleyrand pouvait lui dire : « Etes-vous content de moi ? — Oui, car riionneur ne sera qu'à vous, et la joie intérieure est à nous deux '. »
Lemercier pourrait exploiter la faveur de Talleyrand : il ne veut rien pour lui-même. Il accepte simplement de
I. C'est M. de Salvandv qui raconte cette anecdote, en recevant V. Hugo à r.Vcadémie. Moniteur Universel, 5 juin iS^i.
la Restauration une place dans la Commission de la Propriété Littéraire. Le vicomte de la Rochefoucauld, aide de camp du Roi, chargé du Département des Beaux-Arts, lui écrit le i3 octobre iSaS un mot charmant: le vicomte prie le poète de l'aider dans son rôle de conciliateur entre le pouvoir et les gens de lettres. On envoie donc à Lemercier tous les arrêtés concernant la matière, depuis le décret de la Convention du 19 juillet 1798 jusqu'à l'ordonnance de police du 3 mars 18 12 sur le règlement de l'imprimerie et de la librairie, enfin les éléments du projet nouveau, les « Questions à résoudre sur la propriété littéraire en général ». Lemercier annote soigneusement son exemplaire. On le voit préoccupé de faire respecter à la fois les droits littéraires du public et les intérêts financiers des descendants de l'écrivain. Ainsi, pour le projet d'article 5, « Le droit des héritiers sera transmissible comme toute autre propriété pendant une durée de... » il met en note : « A perpétuité ». Mais en revanche il s'incline devant l'article 6 : « Si les héritiers pendant la durée de leur droit exclusif, et après l'épuisement de l'édition, étaient trois ans sans réimprimer l'ouvrage, toute autre personne, après les avoir mis en demeure de le faire, pourrait le réimprimer, sauf à leur payer la rétribution fixée par l'article /j. » — « Cet article est bon, dit-il, en cela qu'il garantit le droit du public au bénéfice de la publication, droit non moins sacré que celui de l'auteur... »
Le 29 décembre 1826 M. de la Rochefoucauld le remercie « pour l'exactitude, l'empressement et les lumières que vous avez bien voulu consacrer à cet important tra-
vail ». Le 2 janvier 1826, la Commission, frappée du bon sens de toutes ses réflexions, ordonne l'impression du rapport de Lemercier. Et c'est justice, car l'esprit le plus large l'anime, dans cette question spéciale comme dans toutes les autres.
Bien que tout ait changé autour de lui, bien des fois, depuis Louis XYI, il reste toujours identique à lui-même, n'ayant eu jamais au fond qu'une seule opinion politique : l'amour de la liberté, envers et contre tous. Même quand il s'agit de la presse, lui qui fut si souvent, nous dit sa femme, injurié, calomnié par les journaux, il se déclare nettement partisan d'une liberté mal comprise jusque-là : « En France, disait-il, jusqu'à présent on dénigre au lieu de critiquer, on outrage au lieu de blâmer, et l'on calomnie au lieu de juger. La guerre civile est dans les esprits. Toutefois, ajoutait-il, ce mal me semble un progrès. J'aime mieux de vaines paroles que la hache anarchique, ou la carabine de la Saint-Barthélémy, qui, peutêtre, à un siècle et demi de distance (.s/c) ont eu les mêmes moteurs. »
Sous la Restauration, comme sous l'Empire, il reste libéral, allié des libéraux, ami de Manuel, pour l'enterrement duquel il compose des vers. Il est en relations suivies avec la presse du parti, le Constitutionnel, le Courrier, le Pilote. Le 20 septembre 181 7, Firmin-Didot, vice-président de la 18'' section du Collège électoral delà Seine, lui annonce qu'il a été nommé, à la majorité des suffrages, secrétaire du Bureau . Dans que l'esprit remplit-il ces fonctions ? On peut le deviner par cette boutade rimée, les « Invitations des ministres à la Chambre de 18 17 »:
PREMIER MIMSTRE
Messieurs les députes, pour ouvrir nos travaux. Je vous invite tous à dîner aux Affaires.
LA MINORITÉ
Pardon I à votre table il ne nous siérait guères De voir vos alliés nous tailler les morceaux.