‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 25 sur 93 · SEPTIÈME MINISTRE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME MINISTRE

Que la Police, au moins. Messieurs, s'enorgueillisse De vous avoir !... j'aurai la presse et les journaux.

LA MAJORITÉ

Soit I en majorité dînons à la police.

Puis nous digérerons nos lois dans ses bureaux.

Qu'est-ce donc qui sépare si nettement Lemercier de la Restauration ? Ses idées philosophiques et religieuses. Sa philosophie est à peu près celle de Molière. Dans son

yO LA VIE ET LES OEUVRES DE LEMERCIER

« Protée désimbécillisé »,il ne se réclame que de la bonne nature. 11 s'élève pourtant au-dessus du matérialisme ; il rédige son « Testament » en véritable spiritualiste :

Je livre à vos scalpels mon informe dépouille Qu'un choc, dès le berceau, par malheur entama ; L'ardent amour pourtant de ses flèches l'arma, Et Phœbus à demi souvent la consiima.

Disséquez, s'il se peut, l'âme qui l'enflamma.

En matière de doctrine, il appartient au déisme voltairien. Dans ses fragments de poë mes inédits, il met en tête sa profession d'incrédulité : « Moi qui ne me fais point un honneur de mépriser la Philosophie, je crois que la sagesse fondée sur les sciences ne rend pas Athée et que les Religions que l'homme a faites et préchées ont voilé dans son àme la haute idée de Dieu. » Puis il représente ainsi la foi :

jNon moins calme en ses traits qu'une aveugle statue, La Foi, les yeux levés, sans prunelle et sans vue.

Voilà son système avéré. Mais n'a-t-il pas des idées de derrière la tête ? Ses papiers inédits renferment des indications précieuses là-dessus. Au fond le problème religieux préoccupe Lemercier plus que ne le feraient croire ses œuvres imprimées. C'est ainsi qu'au Mss. CCXLVII figure une note sur douze saintes des premiers temps du christianisme, avec des détails sur leur martyre. Quoique ses connaissances en histoire des religions soient un peu superficielles, le développement de l'Eglise le préoccupe. La question religieuse l'intéresse assez pour qu'il prenne part à un concours académique

sur un sujet pieux : au Mss. CCXLIV on trouve un Eloge de Gerson ; cet « éloge » n'est pas banal, car il se termine ainsi : « en m'efforçant de remplir la tâche désignée [par] l'académie toujours indulgente pour ceux qui cherchent le vrai, j'éprouve pour clore ce discours un embarras réel... L'éloge que je voulais en faire me paraît une critique ». En effet, il y a là bien des reproches. Lemercier fait ressortir « les erreurs oscillantes du caractère de Charlier » ; il blâme encore Gerson d'avoir trempé dans la condamnation de Jean Huss, et ajoute : « celui qui sanctionna et de ses vœux et de son influence la mort et les tortures d'un de ses semblables n'est point l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ... Mais l'avoir supposé capable d'écrire et de penser un ouvrage si admirable, prouve l'estime que les contemporains de Gerson fesaient de son talent comme écrivain, de la pureté et de la solidité de sa foi ». Le nom, l'image de Jésus-Christ, sans le hanter, se présentent pourtant, et souvent, à son esprit ; dans les Ages français qu'il dédie à sa mère malgré leur ton sceptique, à la suite de ce vers :

Enfants du même auteur, hommes, vous êtes frères,

il met en note : « Voilà ce que dit l' Homme-dieu, dont il faut sans cesse représenter aux fanatiques la tolérante morale, et les humiliations, et le patient martyre ; exemples toujours divinisés après la mort des justes par le respect des nations qui le méprisaient pendant la vie. » Ici, visiblement, il cherche à séparer Jésus-Christ de l'Eglise, en voltairien : une autre fois il semble hésiter : la sérénité de son scepticisme est un instant troublée par la

maladie des êtres qui lui sont chers ; il se demande s'il n'y a pas là une expiation, un châtiment I C'est le soir : sa femme et sa fille, toutes deux souffrantes, sont endormies ; il contemple sa femme, qui n'a qu'une ambition, être une bonne mère :

Ainsi brille une plante heureuse de fleurir Pour se parer des fruits qu'elle aime à nous offrir. C'est là le seul orgueil d'une tige modeste Dont la sève a besoin de la faveur céleste. Doit-il de la tempête attirer la fureur ? Et moi, né droit et bon, quelle coupable erreur D'un Dieu sur ma famille armerait le tonnerre ? Tranquille ami des arts, la lyre qui m'est chère Je ne la consacrai qu'à chanter les vertus. Si l'auguste Science en obtint des tributs, Si ma Muse a volé sur les ailes des sphères, Du monde ai-je voulu pénétrant les mystères En Prométhée impie autant qu'audacieux Ravir le feu sacré que nous cachent les dieux ? Fallait-il qu'un Vautour que leur fureur envoie De ma tendre moitié vint déchirer le foie ?

Devant la souffrance de celles qu'il aime, il hésite, inquiet, et se demande, comme le Napoléon de l'Expiation : est ce là le châtiment? Mais cette anxiété se dissipe en même temps que la maladie des siens. Sa tranquillité est rarement altérée. Il s'est fait une règle de conduite qui suffit à la paix de son cœur : « une de ses maximes favorites, dit sa fille, était qu'il fallait pardonner aux autres leurs fautes, mais n'en point commettre s'il se pouvait, soi-même. — De là une extrême douceur de relations. »

Lemercier n'est donc pas un énergumène. Il a ses convictions, mais il ne prétend pas les imposer. Sans partager le zèle religieux de la Restauration, il ne s'insurge pas violemment contre l'Eglise. Il ne tient qu'à travailler paisiblement. D'abord il reprend son cours de littérature qui lui avait valu tant de succès sous l'Empire. L'Athénée de Paris est devenu « Athénée royal ». Le 24 juillet i8i4, le secrétaire, Feugère, le prie de se joindre à la députa tion qui va aller « présenter ses hommages au Roi, son ancien protecteur ». Ducis, dans la lettre qu'on lira plus loin, à la date du 23 septembre, se félicite à la pensée qu'il pourra bientôt réentendre son ami. L'administration de l'Athénée prie Lemercier de redoubler de zèle, et de faire dorénavant deux leçons par semaine. Les Cent-Jours arrêtent tous ces projets. A la seconde Restauration l'amour de Lemercier pour les conférences s'est refroidi. Après avoir publié son cours, « l'un des plus beaux titres de sa gloire », écrit Métra à M™^ Lemercier, le poète pense qu'il a mieux à faire que des conférences, maintenant que le joug de plomb de l'Empire a cessé de peser sur sa pensée.

Il s'occupe d'abord de terminer sa Panhypocrisiadc, une de ses œuvres les plus bizarres, mélange incohérent d'ennui subtil et de fort belles choses, Arnault l'aime beaucoup ; ce qu'il préfère, c'est, au XIIP chant, la chanson des brigands : il veut relire tout le poème ! '. Llorente remercie Lemercier, le 4 mars 1820, de lui avoir envoyé ce livre, « que j'ai dévoré tout de suite,

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