‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 36 sur 93 · Année i83ii, t. XI, p · texte numérisé non relu

Année i83ii, t. XI, p

lOO LA VIE ET LES ŒUVRES DE LEMERCIER

pauvres. On connaît, aussi bien en littérature qu'en politique, des gens hésitants qui ne savent pas se décider, qui craignent d'opter. D'après La Fontaine :

Le sage dit suivant les temps, Vive le Roi I Vive la Ligue !,

c'est-à-dire : — vive le puissant du jourl — Lemercier, lui, a crié « vive le Roi » sous le nez des ligueurs triomphants, et « vive la Ligue » au moment où la royauté était victorieuse. Il a passé sa vie à agacer le public classique par des accès de romantisme avant la lettre ; il est redevenu classique au moment où, courageusement, l'école nouvelle convertissait le public à la théorie de la liberté littéraire. Après la Prélace de Cromwell, Lemercier a éprouvé le besoin d'écrire, lui aussi, son manifeste vers i838, sous le titre : « Avis d'un ancien contemplateur des révolutions de la politique et des beaux-arts ' » :

« La nature nous forme et nous modifie en tout, plus que les bonnes ou mauvaises doctrines, soit traditionnelles, soit nouvelles...

« Le naturel particulier fait les grands poètes, les grands écrivains et orateurs, et les grands artistes, plus que les leçons scholastiques de leurs époques, ainsi qu'il fait les héros guerriers, plus que l'étude des tactiques militaires dont ils surpassent les théories communes.

(( L'antiquité, dans les lettres et dans les arts, conserve

I. Cet inédit n'est pas daté, mais il est postérieur au mois d'août i838, puisqu'il y est question deRachel dont le triomphe commence le i8 août i838; cf. J. Janin, Bachel, p. Sg.

LEMERCIER ET LE ROMANTISME lOI

et conservera sa supériorité parce qu'elle fut inspirée par la nature qui nous laissa ses beaux exemples de choix pour modèles.

« La littérature, la sculpture et la peinture, du seizième jusqu'au dix-huitième siècle, qui émanent de ses principes les plus purs, prévau[dron]t toujours sur les innovations des systèmes gothiques, des caprices irréguliers, et de l'aveugle ignorance, même érudite.

« L'art des comédiens et de la mimique théâtrale résulte lui-même de la nature, qui en infusa l'intelligence... De nos temps, Talma, Desgarcins, Duchesnois, produisirent dans la tragédie les preuves de cette vérité. Préville, Mole, Comtat et M"* Mars les multiplièrent en attirant la foule aux chefs d' œuvre de Molière qu'on croyait surannés... M"® Rachel aujourd'hui fournit par ses débuts un même exemple, honorable à son guide, en ramenant la jeunesse vers Corneille, Racine et Voltaire, nos devanciers et nos maîtres.

« Or donc, zélé dévot de nos anciens demi-dieux, plutôt que néophyte des écoles du moyen âge, je crois fermement à la durée, non du médiocre mais du parfait CLASSIQUE, émané de la nature agrandie, et que je ne fais pas consister dans l'étroit asservissement aux règles des trois unités ; mais dans celle de l'action et des sentiments vrais et bien développés. Cette conviction m'empêche de croire à la solidité du hazardeux romantique, dont le nom même est vaguement et mal construit, et dont je ne connais encore rien de transcendant et de bon parce qu'il outre et fausse la nature.

« Toutefois mon orthodoxie de préférence n'est pas

exclusivement intolérante : elle ne condamne aucun essai des genres que ma foi dogmatique déclare subalternes et éphémères, tant qu'ils ne respecteront pas la beauté des formes et la réalité des caractères tracés exactement sur les personnages de l'histoire.

« En résumé, je crois à la divine résurrection périodique des Muses consacrées par le génie et la voix des temps, et non à la renaissance de leurs sœurs bâtardes, romanesques et pédantesquement plagiaires. La poétique de leur séminaire tend moins au progrès qu'à la rétrogradation vers le berceau grossier des spectacles d'Hérodiadeet des Mystères du crucifiement. »

Comme réponse à la Préface, ce manifeste manque de netteté, de décision, d'autorité. Ce que Lemercier était en théorie, il l'est en pratique. Tous ces flottements ont empêché ce grand, ce très grand talent, de s'éclaircir, de se purifier, de donner un chef-d'œuvre. Son attachement sentimental à des règles surannées que son esprit n'admettait plus complètement explique qu'il soit resté en tout à mi-chemin. Il n'a eu que des demi-audaces : c'est un Hugo qui n'a pas su se dégager à temps du classicisme de ses débuts, ou, pour tout dire, Lemercier est un Husfo raté !

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