‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 39 sur 93 · I. Revue de Paris, i83o, t. XVII, p · texte numérisé non relu

I. Revue de Paris, i83o, t. XVII, p

non comme une victime de la Restauration, du moins comme un homme qui n'en a rien accepté. A ceux qui attaquent sa candidature, il riposte : « supposeraient-ils que j'ai voulu servir les Bourbons ? Pourquoi dans ce cas ai-je refusé tout emploi, toutes faveurs sous leur règne, avec autant de persévérance que sous Napoléon ?» Il est un peu plus gêné pour répondre à une autre attaque : les bonapartistes lui reprochent ses « observations d'un français sur une partie factieuse de l'armée française » et publient contre lui un placard intitulé : « extrait d'un pamphlet publié en août i8i5 par M. Népomucène Lemercier, après la funeste journée de Waterloo, etc. » Il envoie aux journaux une circulaire où il tâche d'expliquer pourquoi il a écrit ces Observations^. Peine perdue : la candidature de Lemercier en reç. t le coup fatal. Il s'en consola plus ou moins en com josant le i'"' juillet une chanson à ce sujet, sur l'air « \n grenadier c'est une rose » . Le deuxième couplet est consacré au candidat :

Il parle pour les anarchistes Et vote pour les monarchistes :

C'est un patriote légal (6/s) Voilà le bon candidat libéral I

I. M'"« Lemercier, dans ses notes biographiques, essaye d'établir que les exagérations de la brochure sont ducs à son père, M. Edon, qui, chargé de faire imprimer le manuscrit pendant l'absence de son gendre, se serait permis d'en aggraver les termes. En réalité M. Edon n'avait rien changé au texte. C'est bel et bien le manuscrit qui a été imprimé fidèlement en i8i5, puis reproduit par les adversaires politiques de Lemercier en i83i.

sous LA MONARCHIE DE JUILLET IO7

On essaye une seconde fois de le faire entrer dans la politique, en 1887 ; le 2 septembre Garnier Pages lui écrit : « Mon cher Monsieur Lemercier, vous devez déjà savoir que nous nous occupons de la formation d'un comité de l'extrême gauche, modéré comme doit l'être un comité électoral, mais ferme comme vous l'avez toujours été : Cormenin et moi, le général Thiard, Le-

gendre et même Dupont, . . . David de l'Institut comme artiste, Broussais et Brouilhaud, professeurs de l'Ecole de Médecine... Je leur ai promis votre adhésion sans hésiter. » S'il accepta de faire partie de ce comité, ce que j'ignore, il refusa à coup sûr la candidature à la députation :

Qu'esl^ce qu'un Député ?... C'est un solliciteur.

Ce fait m'exclut de tout comice.

Electeurs, soit dit sans malice,

Deux fois par vous toisé, miré

Après interrogat serré,

Les brigues m'ont fait préjudice...

Sorti candidat libéré J'aurais peur d'être un repris d'injustice.

Même refus en 1889 :

Intrigants de Juillet, présumés politiques,

Escrocs des trois jours héroïques,

Dans ce siècle vous n'êtes rien Que seigneurs d'industrie et patrons de boutiques... D'une cour parvenue envieux domestiques,

Singes d'airs aristocratiques.

Et vous menez l'Etat !...

Il refuse les propositions de Bayeux, de Mézidon, en homme dégoûté par la politique, et désabusé de la mo-

narchie de Juillet ; il répond aux électeurs de Mézidon qu'il est découragé par « Timpossibililé que je pressens de changer ou d'entraver la marche d'un gouvernement qui s'est jeté dans une route funeste et contraire à celle que lui avait tracée la puissance nationale en Juillet i83o... J'attendrai pour servir une constitution vraiment légale qui ne soit plus un mensonge». Il ne se laissa tenter qu'une fois, dans l'arrondissement de Pont l'Evêque : à l'inauguration du monument de Vauquelin, il prononce un discours dithyrambique dont Aoici le début et la fin :

<( Honneur aux habitants de l'arrondissement de Pont-l'Evèque...

« Honneur ! honneur aux habitants de l'arrondissement de Pont-rEvêque ! gloire pour la Normandie tout entière ! ! Honneur à Vauquelin ! »

Il ne fut pas élu, malgré son enthousiasme subit pour Vauquelin et la basse-Normandie. Des caractères aussi entiers que celui de Lemercier ne sont pas faits pour les souplesses, les abdications de la candidature.

Pourtant il continuait à poursuivre partout sa chimère. La liberté, qu'il désespérait de réaliser en France, il cherchait à la propager à l'étranger. Il était membre du « Comité National Polonais de Paris ». Le 3o juillet i83i, on lisait sur un placard, affiché à Paris en l'honneur de la victoire des Polonais sur l'armée russe, que « M. Mercier, l'un des membres du comité polonais, a fait annoncer sur tous les théâtres que nos braves frères d'armes ont remporté une bataille qui doit terminer cette lutte admirable et sanglante ». Le 22 décembre i83i, le

sous LA MOMARCHIE DE JUILLET lOQ

Comité Polonais remercie le poète de sa « coopération généreuse ». Le 2 2 novembre 1882, au Comité central français-polonais, présidé par La Fayette, il lit un hymne « sur le deuxième anniversaire de la révolution polonaise » : on peut le chanter sur l'air Veux-tu devenir

ma compagne ?

4^ strophe.

en chœur

L'ordre qui règne à Varsovie C'est la paix des morts chez Pluton :

Au Nouveau ]Monde te convie La grande ombre de Washington.

Honneur au reste de tes braves,

Peuple noblement révolté

Qui t'es dit : « Opprobre aux esclaves ! »

Meurs ou conquiers la liberté.

7^ et dernière strophe.

Parcours, o nation bannie,

L'univers qu'émût ta valeur :

Deviens l'auguste colonie

De l'héroïsme et du malheur.

/ L'avenir est l'espoir des braves,

\ Le crime a sa fatalité.

en chœur < c< , , , ,

1 bur les cendres des cours esclaves

\ Dieu rassiéra la liberté !

Lemercier ne se contente pas d'assister aux fêtes intérieures du Comité, et de composer pour ces réunions des pièces de circonstance : il essaye de forcer la main du gouvernement et de l'amener à se compromettre diplomatiquement en faveur des Polonais : dans une plaquette de douze pages, intitulée Vœu d'un membre du

Comité Polonais adressé au gouvernement du Roi des Français, il dira : « ce vœu déjà fut indiqué dans quelques paroles prononcées à la tribune des députés par un homme écouté des deux mondes ; les généreuses initiatives émanèrent toujours de son âme élevée ; Lafayette souhaita que notre ministère reconnût le gouvernement suprême de la Pologne, et qu'il en reçût une légation diplomatique...

« En effet la cause des Polonais est la nôtre. . . Vœu juste, honorable, qu'exaucera le roi citoyen qui nous gouverne. Père d'une brillante et gracieuse famille, il tressaille aux angoisses de leurs familles... » Louis-Philippe tressaille, mais ne veut pas se compromettre. Quand il n'y a plus rien à espérer du pouvoir, quand la cause des Polonais est décidément perdue, Lemercier essaye au moins d'ameuter le sentiment public, de réserver les droits de l'avenir. Il publie dans le Corsaire une pièce intitulée « Rétablissement de l'ordre en Pologne » , avec ce refrain :

L'ordre règne dans Varsovie,

et cette fin :

Le despotisme est vieux : sa noirceur est profonde ; Jeune liberté ! marche, et triomphe de lui : De l'hydre féodale abats la tête immonde. Contre un faiix droit divin Dieu même est ton appui. Esclaves à jamais, ou vainqueurs aujourd'hui, Luttons ; et si ta loi sur l'équité se fonde, Maître alors de la paix, quand le crime aura fui, L'ordre régnera dans le monde I

Lemercier pouvait se rendre celte justice qu'il avait

sous LA MONARCHIE DE JUILLET III

fait tout ce qui dépendait de lui. Pour témoigner son zèle à la cause de la Pologne il avait même composé un mélodrame en trois actes, les Serfs Polonais, qui ne figure pas dans Quérard, et que nous trouvons, presque en entier, au Mss. CGXLVII : Ivan, jeune Polonais, fils du paysan Ivanowitz, a sauvé son maître, le comte de Lamoïski, qui se noyait, et qui est mort depuis. La comtesse Anna de Lamoïska, va épouser Ivan, quand, trompée par sa suivante Catherine, ancienne maîtresse d'Ivan, elle prend pour une trahison d'Ivan sa tendresse fraternelle pour Eudoxie de Czarowiska, cousine d'Anna ; Eudoxie, qui aime Ivan, se retire au couvent, tandis qu'Anna, furieuse, fait knouterivan: celui-ci se réfugie auprès de Roderik, chef d'une bande de paysans qui, ayant assez du knout, se sont révoltés. Anna, désabusée, vient se jeter aux pieds d'Ivan qui, se considérant comme déshonoré par le knout, refuse de pardonner, et se tue sous les yeux de son ex-fiancée d'un coup de pistolet.

Anna devient folle ; elle rôde toujours près de la chapelle funéraire d'Ivan : le gardien du monument est justement Roderik, ramené au bien par la mort d'Ivan. Pour guérir la folle, on lui envoie sœur Eudoxie : les deux cousines vont donc, à l'acte final, se trouver réunies près du tombeau de celui qu'elles ont aimé*.

C'était, on le voit, un mélodrame très noir, dans le genre de V Héroïne de Montpellier. Pour presser les répétitions de cette dernière pièce, Lemercier a l'idée, assez

I. M. Vauthier, p. 4^, note i, dit qiie la pièce a été représentée en i83o à l'Ambigu Comique.

étrange, de signer avec Frédéric le contrat suivant : « M. Lemercier, à titre d'hommage au talent et au zèle qu'il attend de M. Frédéric dans Texécution du rôle qu'il lui confie dans son nouvel ouvrage intitulé YHéroïne de Montpellier, s'oblige à lui faire remettre le quart de ses droits d'auteur pour chacune des représentations de ce drame. Ce droit sera payé directement tous les huit jours par M. Lemercier à M. Frédéric, et sans intervention des agents des auteurs.

« De son côté M. Frédéric s'oblige envers M. Lemercier, et ce indépendamment des obligations contractées avec le directeur, à se rendre exactement et activement aux répétitions, de manière que l'ouvrage puisse être joué vers le i5 octobre prochain.

« Bien entendu que le droit concédé à M. Frédéric ne s'étendra pas aux billets, et que M. Lemercier sera seul nommé sur l'affiche.

« Fait double à Paris, etc. »

Lemercier et Frédéric n'eurent pas à se partager d'opulents droits d'auteur : le critique dramatique de la Revue de Paris fait une analyse peu bienveillante du début de la pièce : « le bruit et les trépignements du parterre nous empêchent d'entendre le reste *. »

C'est le même insuccès pour la Journée des Dupes, suprême effort, ou plutôt dernière exhumation tentée par Lemercier. Cette comédie en cinq actes et en vers avait été reçue le 17 prairial an XII (6 juin i8od) et distribuée le 29 thermidor an XIII (17 août i8o5). Jamais

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