EN NORMANDIE I I Q
plus en pins Lemcrcier à mesure qu'il s'acheminait vers sa fin. L'ancien voltairien, tout en continuant à lancer des sarcasmes à l'Eglise, reconnaissait enfin l'importance transcendante du sentiment religieux. Dans son « avis d'un ancien contemplateur des révolutions de la politique et des beaux-arts », cpii date de la fin de i838, on trouve ce double état d'esprit : « un sentiment universel incline les peuples à la piété. On ne fait pas de religion éternelle, unique, en prêchant des dogmes d'abnégation que l'hypocrisie enfreint, et des maximes d'humilité que le sacerdoce transgresse lui-même. » Mais d'autre part on voit que cette vieille attitude d'animosité contre l'Eglise, dans laquelle il continuait à se raidir en public, n'était plus justement qu'une attitude. Ayant toujours respecté la piété de sa femme et de sa fille, il en avait subi la lente pénétration, surtout loin de Paris, clans le calme de la Normandie ; ce qui le prouve bien c'est que, le i*"" août 1887, l'évêque de Bayeux, M^'' Robin, remercie la femme du poète de lui avoir envoyé une certaine somme pour soulager l'infortune d'un prêtre ; l'évêque termine ainsi sa lettre : «je me trouverai heureux. Madame, d'entretenir de précieuses relations avec vous et Monsieur Le Mercier que j'ai tant à cœur de connaître plus particulièrement*.»
Je ne sais jusqu'oiî allèrent ces rapports ; mais bien certainement Lemercier continua, juscju'à la fin, à se
I. La lettre n'est signée que d'initiales, mais c'est Mg"" Robin qui était alors évêque de Bayeux. Cf. Abbé Laffetay, Histoire du diocèse de Bayeux, tome II, pièces justificatives.
préoccuper de la question religieuse. Dans son rapport sur les Concours de i8/ii, Villemain annonce que l'Académie Française a choisi « l'éloge de Pascal, difficile sujet, proposé dès l'année dernière, à la demande de notre illustre et regretté collègue, M. Lemercier'. »
I. Vu. T,EM AIN, D/scoîzrs et Mélanges littéraires (Didier, 1878), p. Sa^. — En i83o, l'éditeur Armand Aubrée publie les œuvres de Pascal avec une notice par Lemercier. Dans cette notice, on retrouve ce curieux mélange que nous avons signalé : haine pour la puissance temporelle do l'Eglise, et attraction pour le sentiment religieux. Sans doute il déclare qu'il aime Pascal, parce qu'il ne trouve chez lui « aucune politique sacerdotale » (p. xii). Sans doute, il veut faire rentrer dans le rang l'Eglise catholique dont l'auteur des Pensées prouve la divine prééminence : « Point de culte qui n'ait eu son Dieu inconnu, la morale pour doctrine, la charité pour maxime, des martyrs se faisant égorger pour sa gloire » (p. ix). En revanche, quel respect pour la vie religieuse de Pascal I « On dirait que se trouvent en lui trois êtres ensemble, un saint, un grand géomètre, un grand écrivain : mais on ne sait sous lequel de ces titres il parait le plus admirable « (p. ii-iii). Il ne lui reproche qu'une chose, c'est de vouloir prouver géométriquement Dieu : « La science humaine est folle de manier ce problème insoluble. La piété sage le respecte silencieusement » (p. vu).