LEMERCIER ET LA POSTERITE I
écrit mal tout en s'appliquant : au Mss. CCXLIV nous trouvons le manuscrit de sa notice sur Pascal : il est très raturé, très travaillé.
Qu'est-ce donc qui a sauvé jusqu'ici, et qui maintiendra probablement longtemps encore la réputation d'un aussi discutable écrivain ? La force de son esprit, et la beauté de son caractère. Dans ce caractère je n'ai pu découvrir qu'un point faible : sa trop longue rancune contre Napoléon, ne désarmant pas, après la mort de son ancien ami. Il ne se laisse pas attendrir même par la destinée du Roi de Rome. Il s'amuse à mettre en vers les bruits qui courent sur les causes de cette mort prématurée, il compose, avec une espèce d'acharnement, cinq pièces là-dessus ; voici tout ce que je puis citer d'une de ces élucubrations :
Le fils du grand Napoléon
Aimait Esther à la folie.
En sortant de ses bras, dit-on,
Le pauvre enfant perdit la vie, etc.
En somme il ne pardonne pas au duc de Reichstadt d'être le fils de son père. Quand, au moment du retour des cendres, on propose à l'Académie de mettre au concours l'éloge de Napoléon, Lemercier s'élève contre cette motion avec vigueur, presque avec violence ; il est frappé de paralysie au sortir de la séance, il meurt deux jours après, si bien que, suivant le mot de M. de Salvandy, « sa mort ressembla à une protestation » .
Sauf cette seule exception, l'âme de Lemercier est généreuse au plus haut point. Le meilleur critérium de la valeur morale d'un homme de lettres, c'est son altitude SouRiAu. — Ncp. Lem. g '
l3o LA VIE ET LES CEUVRES DE LEMERCIER
envers les débutants : Népomucène est populaire parmi la jeunesse de la Restauration parce qu'il lui réserve bon accueil. Gustave Drouineau lui écrit, le i/j novembre 1824, uniquement encouragé par « la bienveillance avec laquelle vous accueillez les jeunes gens en qui vous découvrez du zèle et quelques dispositions pour les lettres ». Lemercier pousse même la bienveillance jusqu'à l'héroïsme : il accepte d'entendre deux fois la lecture d\me « Jeanne d'Arc à Rouen » de d'Avrigny. Il prodigue aux jeunes gens ses conseils, son temps, et même son argent. Il est payé en reconnaissance exaltée. Je ne sais si Alexandre Dumas, qui considère Lemercier comme un « méchant petit homme ' » a jamais trouvé dans son courrier une lettre de remercîmenls comme celle que, revenu à Toulouse, Belmontet écrivait à Népomucène, le [\ octobre 1822, pour le remercier de tout ce qu'il avait fait pour lui à Paris, de l'argent qu'il lui avait prêté : « Il était sans doute de mon devoir de vous faire part de mon arrivée au milieu d'une famille où vous êtes chéri comme si vous lui apparteniez, et auprès d'un excellent père qui vous comble de ses bénédictions. Ah ! que l'éloge de la vertu est touchant quand il sort d'une bouche respectable. C'était des conversations interminables sur vos rares qualités, et mon père avait bien deviné mes plaisirs, puisqu'il me parlait toujours du brave homme : c'est le nom qu'il ose vous donner... » C'est très beau, pour un homme de lettres, que de savoir rester un brave homme. Lemercier dut éprouver une bonne petite joie intérieure en lisant la