‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 55 sur 93 · I. Mémoires, IV · texte numérisé non relu

I. Mémoires, IV

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suite de cette lettre : « Dans vos délicieuses conversations j'ai fait une grande expérience des hommes, et ma raison a vieilli de quelques années. Aussi je vous prierai de me permettre toujours d'aller me faire homme à vos nobles conseils, et de puiser dans vos leçons le goût le plus pur et la morale la plus saine. Il est peu d'hommes doués d'un véritable talent, qui sachent comme vous descendre jusqu'à des jeunes gens obscurs et les traiter presque comme leurs enfants. Aussi vous m'avez pour la vie entière. Je vous donnerais jusqu'à mon sang; et, comme votre âme est belle, vous n'en douterez pas... Si j'osais franchir la distance qui vous sépare de mon peu de mérite, je vous dirais que je vous embrasse de cœur et d'âme. — Adieu, respectable et bon ami. »

Lemercier fait un accueil presque aussi cordial même à des étrangers : Orloff, qui lui a envoyé son premier volume, reçoit en échange une lettre très flatteuse et trois ouvrages de Lemercier; touché d'une pareille gracieuseté, il repond au poète, le 21 novembre 1820 : « .. H me reste un seul désir, c'est celui de cultiver votre amitié et de m'en rendre digne. « Et en eff-et c'est une véritable amitié qui commence entre les deux écrivains.

En matière d'amitié Lemercier a une quahté rare • il est inébranlable quand il s'agit de ses amis ; il veut pour eux avec une volonté plus ferme que la leur; à un momenl il patronne la candidature de Dunoyer à une chaire au Collège de France : le compétiteur est Cousin. Dunoyer désolé de l'attitude hostile des amis de son concurrent' écrit à Lemercier qu'il se désiste, et le prie d'en prévenir Ihenard. Lemercier envoie au contraire à Thénard la

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lettre de Dunoyer en ajoutant au bas : « Mon cher ami, je prie Madame Thénard, qui est venue nous voir, de vous remettre cette lettre pour vous montrer la situation d'anxiété où Ton réduit M. Dunoyer. Je Tai empêché de se désister, et lai ai dit de persévérer dans ses démarches, ne fut-ce que pour faire tomber les faux bruits qu'on répand pour lui nuire aujourd'hui et peut-être à jamais. »

Enfin, dernier trait qui montre combien l'amitié de Lemercier était exquise : riche et généreux, il prête de l'argent à ses amis, et ne se brouille pas avec eux. J'ai retrouvé dans ses papiers un billet de deux cents livres, signé Talma, daté du 5 frimaire an Xlll (26 novembre i8o4) : pourtant la mort seule les sépara. Bigounaz, sur le point d'être nommé dans les bureaux de la maison du Roi, se trouve gêné : Lemercier lui prête cinquante francs, et d'une façon si aimable que le Bigounaz revient aussitôt à la charge : « Quand il faudrait vous imposer quelques privations, j'ose vous prier de le faire en faveur d'un ancien et fidèle ami. » Les archives de Lemercier sont pleines de preuves de sa générosité. Le 16 pluviôse an VIII (5 février 1800) il donne ses droits d'auteur aux indigents du I" arrondissement. Le 20 mars 18 18 il abandonne au Bureau de Charité du X'' une pension de douze cents francs qu'il touchait sur la caisse du Ministère de la Police à titre d'indemnité littéraire. Sa générosité se double d'une politesse raffinée quand il s'agit d'obliger directement quelqu'un : à Joseph Struard, qui s'est adressé à son bon cœur, il envoie, avec ce mot d'une exquise délicatesse, le double de la somme qui lui était demandée : « C'est un de mes amis qui vous la porte, et à qui j'ai dit

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que je vous la devais. Plaignez-moi de ne pas faire davantage pour vous, »

A cette charité ingénieuse, ajoutez une probité scrupuleuse dans sa vie littéraire. Pour ses querelles d'antériorité, de propriété d'un sujet, etc., il me semble avoir eu toujours le bon droit pour lui, sauf dans sa discussion avec Viennet : on lira plus loin la lettre du 26 septembre 18 19 ; même dans cette affaire Lemercier est irréprochable, car il fait mieux que d'avoir raison : il reconnaît qu'il a tort, et devient l'ami de son adversaire.

Népomucène n'a-t-il été qu'un excellent homme et un méchant écrivain, vir bonus dicendi imperitus ? C'était aussi un puissant esprit, et qui, en dehors de la valeur de ses ouvrages, donnait à ceux qui le voyaient l'idée de sa supériorité personnelle'. C'était cette impression-là qu'on ressentait en particulier à l'Académie, où il était sympathique, et influent. Il s'y était fait une place à part, dès le début, car il n'y était pas entré comme tout le monde ; Dupuytren, en le féhcitant de son élection, trouvait qu'il avait eu une singulière façon de soutenir sa candidature : « vos amis avaient craint que votre indifférence pour des démarches consacrées par l'usage ne nuisît à votre intérêt. » Une fois académicien, il s'occupe activement de toutes les questions petites et grandes qui sont la vie de l'Académie. Il se passionne pour les élections, même pour les prix : Casimir Broussais lui demande, le 4 août i833, son patronage pour un livre qu'il a présenté au concours Montyon. Le zèle de Le-

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