‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 57 sur 93 · I. GuATEAUBRiAiND, Mémoires d'Outre Tombe, I · texte numérisé non relu

I. GuATEAUBRiAiND, Mémoires d'Outre Tombe, I

LEMERCIER ET LA POSTÉRITÉ l35

toire littéraire. Sans développer cette idée, on peut s'en tenir à la formule philosophique que Casimir Delavigne a trouvée : « l'Académie a un grand avantage. Grâce à elle, quand on n'est plus quelqu'un, on est encore quelque chose » '.

Lemercier, par lui-même, était quelqu'un ; il est resté quelque chose pour toutes les raisons que nous avons énumérées, et aussi grâce à l'admirable dévoûment que sa femme et sa fille témoignèrent à sa mémoire. On connaît, sur les veuves littéraires, l'article exquis, bien qu'un peu cruel, de M. Jules Lemaître\ Je n'y ai pas trouvé la définition de ce que fut M""' Lemercier : celle-ci se contenta d'être curatrice à la mémoire de son mari. Défendre son cher disparu contre les attaques qui se font d'autant plus vives que l'attaqué ne peut plus se défendre lui-même, encourager les amis qui restent fidèles, empêcher l'oubli de déposer trop vite sa poussière grise sur les œuvres qu'on représente et qu'on réimprime moins volontiers, écrire ou préparer cette biographie définitive sans laquelle les anciennes réputations glissent peu à peu dans les limbes de la littérature, tel fut son rôle.

Pendant la vie de son mari elle avait tenu discrètement sa place dans l'existence du poète qui l'aimait; en 1887, il répondait à ceux qui nient la vertu des femmes :

Pourquoi d'une ironie amère Par vous l'hymen est-il flétri ?

C'est que de mon enfant chéri Vous ne connaissez pas la mère.

I. Legouvé, Soixante ans de souvenirs, I, Sg. a. Les contemporains, sixième série, p. 347-

l36 LA VIE ET LES OEUVRES DE LEMERCIER

Elle ne veut pas être connue ; elle se contente d'être aimée, et d'aimer son mari d'une tendresse vive : le 4 juillet 1820 elle finit une lettre ainsi: « je me mets toute entière dans ton souvenir comme tu occupes toutes mes pensées. » Vouloir les mêmes choses, détester les mêmes hommes, c'est la vraie tendresse; on verra, par sa lettre du 7 novembre i83i, quels sentiments elle professe pour Chateaubriand parce qu'il n'a pas l'heur de plaire, vers cette époque, à son mari.

Dans son entourage intime on connaît la valeur propre de son esprit et de son caractère : une de ses correspondantes, bon juge en matière de fermeté intellectuelle, M"* Tastu, aime « ces lettres, comme elle en sait faire, et qui laissent trace dans la pensée ». Sitôt maîtresse de sa fortune, par la mort de son mari, elle en donne une large part à sa fille, par un raffinement d'amour conjugal ; « la générosité de votre mère pour vous ne m'étonne pas, écrit M"^ Demarçay, le 3o juillet iSfio, à sa « chère Népomucie » ; il y a de la grandeur dans son caractère ; ce n'est point la femme ordinaire, la femmelette, telle qu'on en voit tant. La nature l'avait créée supérieure, et votre père lui a ensuite imprimé son cachet, en vivant si longtemps avec elle. Il ne pouvait lui aller que la fille de son Mari fût dans sa dépendance. » On comprend avec quel cœur elle s'attelle à la besogne qu'elle a assumée pour M. deSalvandy : chargé de recevoir le successeur de Lemercier à l'Académie, Salvandy est heureux d'être documenté et de recevoir les notes biographiques que lui a offertes M"* Lemercier; elle termine son travail par ce regret touchant : « une de mes plus sensibles douleurs, après

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