AMYOT
Ah I j'aime trop mes rois pour écrire leur vie, etc.
Ce drame a un mérite, à défaut d'autres : il est presque certainement antérieur au Charles IX de Chénier, car il ne renferme pas, tout au moins dans la partie qui nous reste, la moindre allusion à la Révolution. Comme forme, il est en progrès sur Méléagre : le style est très travaillé, sans être du reste assez net. On n'entend pas une seule fois là-dedans la sonorité du vers d'André Chénier. Ce que E. Legouvé a appelé « l'alexandrin infectieux de Voltaire » trouble la pureté du vers des derniers classiques en général, et en particulier de Lemercier, ce néoclassique, si bien doué du côté du talent, si médiocre comme virtuosité. C'est peut-être cette influence-là qui, outre d'autres raisons, a empêché notre poète, génie
embryonnaire, d'atteindre son plein développement. Je dis « peut-être », parce que l'influence de Voltaire sur lui n'est pas souveraine, n'étant pas unique; pendant sa période de formation littéraire, qui va jusqu'en 1789, Lemercier a trois autres maîtres, Delille, Ducis et Lebrun. Sur la même page qu'une autre pièce consacrée au troisième chant du poème De la conversation, et datant par conséquent tout au plus tôt de 181 2, je trouve cet hommage, écrit à quarante ans peut-être :
Delille, honneur du Pinde, ornement de la France 1 Contemple notre amour dans nos yeux attendris. Jouis des doux transports qxi'excite ta présence : Elle double aujourd'hui la valeur de nos prix. D'un triomphe certain cpie l'Avenir prépare, Reçois d'avance ici les garants immortels, Comme ils furent offerts à Sophocle, à Pindare, Couronnés par les Grecs dans leurs jeux solennels.
Quelle devait donc être la foi de Lemercier en Delille, alors qu'il n'était qu'un débutant ? Tout au plus pouvaitelle être un peu atténuée par son enthousiasme pour Lebrun-Pindare. Un autre Pindariste, un assez médiocre théophilanthrope, Chaussard, dans le testament où il priait Lemercier de publier ses œuvres choisies, « au nom de l'illustre Lebrun, notre commun maître », lui laissait ses deux trésors les plus précieux, un diamant de quinze cents francs, et « le buste de notre ami Pindare-Lebrun ». Lemercier dut être touché du legs, car il était bien persuadé que Lebrun valait en effet Pindare : il lui disait :
Aux solennités du Parnasse, Non loin de ces bords épineux,
jusqu'e:?^ 1789 II
Où des sources pures d'Horace Jaillissent des flots lumineux, Je vis le Dieu des deux collines Détacher les palmes divines Dont son front avait rayonné.
Le luth résonne : il se prépare A ceindre le front de Pindare...
Tu chantas ! tu fus couronné.
Il y a là plus qu'une erreur d'admiration : on trouve dans ces vers toute l'illusion de l'amitié ; Lemercier aimait Lebrun, et, chose plus curieuse, « Lebrun aimait M. Lemercier, nous dit-on ; en voici la preuve: M. Lemercier est le seul homme connu contre lequel Lebrun n'ait point fait d'épigramme'. »
L'argument est mauvais : Lebrun en a fait au moins une :
Lemercier est-il bien l'auteur d'Agamemnon ? La Prude répond non ; Ophis, non ; Pinto, non ! ^
L'amitié du vieux Ducis était plus sûre, et plus honorable. C'est un honneur, en effet, pour Lemercier d'avoir reçu la lettre du i4 janvier 1807 où le vieillard de 7/i ans ne craint pas d'étaler devant un confrère son amour filial resté jeune. On lira plus loin une partie de cette correspondance.
J'aurais pu n'en donner que l'essentiel, tout ce qui est littéraire, et supprimer le bavardage du vieux poète ; mais, en ne conservant que le côté documentaire, j'en aurais supprimé le charme, car, ce qu'il y a surtout de