‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 68 sur 93 · La retraite et lui · texte numérisé non relu

La retraite et lui

a. De s'oublier.

quelque fois profonds, sans qu'elle s'en doute. Elle m'aime de tout son cœur, sans trop le remarquer, et m[e le] dire. Il y a chez elle un « selon nature » qui me pl[ait, qui] me touche, et qui me ferait haïr les transports et rin[térêt] de bien des femmes. Ma sœur a dîné chez moi dimanche dernier ; nous dînons chez elle dimanche prochain. Voilà l'histoire de notre intérieur, mon cher ami. C'est un ruisseau sans murmure, et qui se cache sous Iherbe.

Ma santé est fort bonne, mon teint est re[ven]u ; mais les fièvres, mes maladies précédentes, ont ravagé en détail cette pauvre machine soumise aux outrages du Temps. Singula de nobis anni prœdantur eiintes. Il y a un certain chapitre des pertes successives, qui va toujours croissant. Ce sont des avertissements que le temps vous donne sur la route. On se demande ce qu'on a fait du petit bagage, et il est déjà parti d'avance, en attendant la grosse et dernière voiture. Quand j'ai quelque disposition à la mélancolie, je me dis : allons ! courage ! je vis seul. Je ne suis rien, rien, rien — et mon front se déride, et mon cœur se dilate. J'écoute amoureusement le silence dans ma retraite. J'ai entendu mes bustes d'Homère, de Sakespeare et de Thomas, me dire tout bas, il y a quelques jours, avec un petit murmure : il y a longtemps que nous n'avons vu Mercier. \ ous savez ce que cela veut dire. Venez donc les revoir, mon cher ami. Votre ceKule vous appelle ; que Julienne mette bientôt des draps à votre lit, que mon tourne-broche nous rôtisse un joli dindonneau. Que nous puissions causer et trinquer ensemble. Bonjour, cher Népomucène.

Le Père Jean François vous embrasse de tout son cœur.

Ducis.

Ma femme et ma sœur vous font leurs compliments. Sauriez-vous des détails sur la mort de notre confrère, le poëte le Brun ?

Venez, venez bien vite.

De DUCIS

Le (j novembre 1807.

A Versailles, le 9 Novembre 1807.

Mon cher ami, j'ai répondu à votre touchante lettre le 29 du mois dernier. Il faut que votre mal de poitrine vous force encore de rester à Paris, puisque je n'ai pas eu le plaisir de vous voir arriver dans ma retraite avec notre aimable troubadour Garât dont je A'oudrais bien entendre la musique sur ma romance du Saule. Ce mal de poitrine me fait toujours peur, et tellement que je désire et crains d'en avoir des nouvelles. Donnez m'en cependant, mon cher ami, et aussitôt, car j'ai l'âme trop inquiète.

J'ai appris avant-hier que notre cher ami Talma était malade, et même dangereusement. Eh ! mon Dieu, fautil être sans cesse alarmé sur la vie et la mort des personnes qu'on aime ? je vous en prie, écrivez-moi au juste dans quel état vous le trouvez. Notre grand et bon enfant

LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER lyS

ne devrait se permettre la fièvre des passions que sur la scène ; mais ces malheureuses passions ne nous demandent pas notre permission pour entrer et dominer dans nos cœurs. Ne sommes-nous pas pétris de faiblesses? — Dites-lui bien, quand vous le verrez, que je fais des vœux vifs el bien sincères pour sa prompte guérison et le parfait rétablissement de sa santé. Mais ajoutez que mon intérêt, comme auteur, n'y est pour rien, non, pour rien. Qu'il se conserve, qu'il laisse là le théâtre, s'il le faut. Il a assez bu dans cette coupe de la gloire ; qu'il boive tranquille, sous nos saules, dans la douce coupe de l'amitié. 0 mon ami ! comme nous gaspillons notre existence, nos jours, tous nos vrais trésors, pour des niaiseries brillantes, qu'il faut encore acheter bien cher de la concurrence et de l'envie. Je aous recommande encore, mon cher Népomucène, de ne point trop vous appliquer. Votre tête est active dans tous les sens ; elle remue beaucoup de choses. Modérez et disciplinez toutes ces forces pour les exploiter et les goûter mieux. Quand nous avons une partie faible dans notre corps, c'est là que l'ennemi accourt : qiiâ data porta, ruiint. Mais vous avez de la sagesse, et même quelques connaissances en médecine, et vous n'ignorez pas ce grand axiome : contraria contrariis ciirantur. C'est aussi celui de la morale, et même aussi du théâtre. Ainsi, mon cher ami, sur le travail, sur les impressions, sur la renommée, sobrii estote. Pardonnez-moi ce bavardage à cause des années et de l'habitude.

Ma sœur sort de ma chambre. Je lui ai montré votre dernière lettre. Elle vous remercie beaucoup de l'article

aimable de votre lettre qui la concerne. Elle m'a prié de vous en marquer sa reconnaissance. Elle vous invite, mon cher ami, à lui faire l'honneur et l'amitié de venir faire chez elle le mercredi onze de ce mois la Saint-Martin dans un dîner de famille où vous trouverez la sœur, ses deux frères le magistrat et le poëte, ma femme, trois jolies nièces, mère et filles, et quelques braves gens de nos amis. Le lendemain Jeudi, nous célébrerons la même fête, avec les mêmes personnages et la même joie dans ma bibliothèque qui est tout auprès de la chambre Népomucène où vous couchez. Si vous pouviez débaucher et emmener avec vous pour ces deux dîners de famille et de bonnes gens notre Amphion français, autrement dit Garât, rien ne manquerait à notre bonheur. Nous avons de quoi vous coucher tous les deux dans de bons lits et dans des chambres dont les cheminées ne manqueront point de bois. Vous trouverez des cœurs francs et sensibles, et dans nos manières et sur nos visages. Il est vrai que nous ne vous offrirons pas le luxe des tables actuelles. Mais nous vivrons comme des rats des champs avec la gaîté et la bonhommie des anciens temps et de l'hiver de la St. Martin. Si Garât ne peut pas vous accompagner, ce qui nous fera peine, venez du moins, mon cher ami, et faites le moi savoir d'avance par un petit mot. Mais ne perdez pas, je vous en prie, une minute pour me donner des nouvelles de votre santé et de celles de notre cher Talma. Vale et redama.

Joannes Franciscus Ducis.

LES CORRESPONDAjSTS DE LEMERCIER 1^7

De DUGIS

24 juin 1809.

à Versailles, le ai juin 1809

Mon cher Népomucène, je comptais vous voir à dîner chez moi avec M' de Balk et M' De Cosloquet. Ce dîner a été dérangé par celui que j'ai fait chez mon Curé à côté de M. le cardinal Maury. Nous devions y avoir M. de Roquelaure mon ancien confrère à l'Académie française, évêque de Senlis et premier Aumônier du Roi. Il ne s'y est point trouvé parce qu'il a été retenu à Paris pour donner la confirmation.

J'ai relu votre lettre du 28 mai dernier, mon cher ami. J'y ai vu le tableau de vos malheurs, de vos douleurs et de votre patience et de votre piété filiale envers votre bon et 1 respectable père. Voila le drame de la vie humaine ; heureux qui passe à travers, avec le courage et le mérite de \ la vertu.

, Mon amour pour la retraite est tout près d'être une ; passion dans le siècle où nous sommes, et au milieu de jnos peines particulières. Les vôtres m'ont fait faire bien des réflexions. Je pense, je souffre, et me tais. Une grande consolation pourtant me reste : mes deux santés ne sont pas mauvaises*. Je m'élève avee Bossuet. Mon déména-

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