I. Ducis
VOUS dites « ma femme » ! Les célibataires doivent jeter les hauts cris ! et notre belle voisine sera moins exacte à l'Athénée (à moins qu'elle ne se soit mêlée de quelques démarches). Nous sommes enchantées I car d'après ce qu'on nous mande, vous êtes bien heureux !
Vos fidèles amies Adèle Amore.
Aux Marches, le 20 Novembre !■■<= année du mariage de notre ami.
De Madame Sophie GAY *
'evner loi i.
M' de Chateaubriand m'a écrit ce matin pour me prier de lui rendre un service et de le recevoir à midi. Je lui ai fait dire qu'il pouvait compter sur mon zèle à l'obliger, et il est venu aussitôt m'inviter à vous témoigner tout ce que Aotre noble procédé envers lui lui inspire de reconnaissance^ Je l'en ai vu touchéjusqu'à l'attendrisse-
1. La lettre n'est pas datée, mais doit être de février 1811, puisqu'il y est question de la discussion du Génie du Christianisme, à l'Académie française, pour un des prix décennaux (Cf. Mémoires d'Outre-Tombe, Ed. Biré, III, et l'appendice V, p. 565-566). Au fond, la candidature de Chateaubriand à l'Académie est aussi en jeu.
2. Cf. VILLEMAI^•, M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, etc., p. 176-177. Lemercier, en philosophe, s'était montré sévère pour Chateaubriand; mais peut-être Suard avait-il surtout insisté auprès
LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER l83
ment. M'' Suard lui avait raconté tout ce qui s'est dit Jeudi à l'Institut, et il a éprouvé le besoin de vous faire parvenir ses remerciments par l'amie qu'il sait vous aimer le mieux. Je vous raconterai à notre première entrevue tout ce qu'il ajoute de digne de vous à ce premier remercîment. En attendant je suis bien fière de me trouver l'interprète de deux hommes tels que vous.
Mille choses tendres à cette bonne et bien chère convalescente.
Sophie G.
De Gabriel LEGOUVÉ.
i4 juin 1811.
Mon cher collègue, J'ai vos métamorphoses , que je viens de relire avec bien du plaisir ; il n'est pas possible de peindre le libertinage de la fable avec plus de grâce et d'esprit. Tous vos ouvrages d'un autre genre me manquent.
(le Chateaubriand sur la conclusion de Lemercier : celui-ci reconnaissait à l'auteur du Génie « une chaleur d'éloquence dans les sentiments nobles et purs, c[ui révélait ce que son talent aurait de supérieur s'il en réglait mieux l'emploi ». Le débat se termina le i3 février. Une semaine plus tard, le 20 février, l'Académie élisait Chateaubriand : Lemercier avait voté pour lui. (^'^illemain, ibid, p. 180 sqq). Cf. Paul Gautier, l'Élection de Chateaubriand à l'Académie française, /îcuu? //e6f/oma(/(uVe, aS mai 1908, p. 617 et suiv.
104 l'Es CORRESPONDANTS DE LEMERCIER
Est-il trop indiscret, car je ne voudrais pas vous les demander tous, d'oser vous prier de me donner votre belle tragédie d'Agamemnon, votre Pinto si piquant, votre Plaute, comédie très ingénieuse, et votre Ophis, belle peinture de TEgypte. Vous m'obligerez, car à l'exception d'Agamemnon, qu'on redonne, et où je crois avoir bien fait jouer le rôle de Clytemnestre à mon Elevé Duchesnois, le théâtre ne représente pas les autres ; il aime mieux nous livrer à de mauvaises caricatures comme Atnxerce, Mahomet deux, que nous faire jouir dOphis qui présente avec de grands tableaux une poésie pittoresque. Pourquoi ne donne-t-il pas aussi Roméo et Juliette de notre grand tragique Ducis ? Cela vaut un peu mieux que Macbeth avec sa somnambule.
On ne choisit pas bien dans ses belles tragédies. Je ne vous parle pas de moi, malgré le succès dAbel, dEtéocle, à'Epicharis et de la Mort de Henri / F ; je suis totalement délaissé par les comédiens, sans être, je crois, oublié du public. Il faut s'en consoler. Ils m'épargnent du moins les injures de M. Geoffroy. Je n'en fais pas moins des vers, car ils ne sont pas en état de me décourager. Je vous lirai bientôt un poëme assez considérable sur la naissance du roi de Rome, et qui ne ressemble pas à tout ce fatras de vers forcés qu'on a faits sur cet événement, et un autre d'un sentiment étranger aux circonstances : je désire vous consulter sur ces deux productions. Je ne suis pas joué aux français parce que je ne suis pas toujours à les importuner ; j'ai beaucoup d'affaires, de travaux étrangers à la scène, tels que mon cours de poésie latine au Collège de France, et le Mercure, pour lequel
LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER l85
je ne suis pas payé des mille francs par mois que je devrais recevoir, et je ne suis pas encore très bien portant. Le temps qui me reste, je l'emploie à la culture de cette belle poésie qui me dédommage ; comment perdrois-je des moments précieux à combattre, rue de richelieu, des manèges de coulisse ? Une de mes jouissances aussi est de relire les ouvrages tels que les vôtres qui m'ont tant frappé à la représentation, et de chercher, s'il m'est possible, à les égaler. Comment faites-vous pour accorder l'étude, les succès et le monde ? Au reste rien ne doit me surprendre dans un poëte qui joint, comme vous, l'imagination à l'exécution, le caractère et le secret de plaire dans la société.
Il faut nous voir, mon cher Lemercier. Je reçois quelquefois le Mardi ; seriez vous assez aimable pour me permettre de vous inviter à dîner, et l'accepter ? Instruit de votre réponse favorable, je choisirai un jour oii je vous réunirai à le Maire mon ami dont je viens de traduire en vers avec assez de succès le beau poëme latin sur la grossesse' et votre ancien ami Parceval, et je vous l'écrirai.
Recevez l'expression de ma haute estime et de mon entier attachement.
Le Gouvé.
I. Lemaire, le philologue, venait, à propos de la grossesse de Marie-Louise, de publier un Carmen in proximum et aiisplcatissimiiin. aiigustœ prœgnanlis parlum.
l86 LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER
De DUCIS.
I**" septembre i8i i.
Versailles, le i""' Août* 1811
Recevez, mon cher ami, mes compliments et mes félicitations sur l'heureux accouchement de Madame Lemercier et votre nouvelle et touchante dignité de père. Madame votre mère et Monsieur votre heau-père doivent être enchantés. Tous ces bonheurs sont ajoutés au vôtre. Avec votre cœur et votre tête, où pourriez-vous mieux vous réfugier que dans la nature et dans vos travaux ? Peines pour peines, puisqu'elles sont inévitables, c'est toujours le meilleur parti. Vos veilles en seront plus douces, et vos succès plus chers. Faites agréer, je vous prie, à Madame votre épouse, mes vœux pour que le père, la mère et l'enfant se portent bien. Sa santé va s'affermir par ce gage vivant de son amour pour vous, et de votre amour pour elle.
Je suis ici, vieux et solitaire, auprès de ma bonne femme. Nos lits sont voisins, et nos cannes sont ensemble. Mon cher Népomucène, songez quelquefois à mon hermitage et à l'hermite. Un mari est aussi un reclus. Il y a du monastère dans le mariage. Vous ne serez point si dé-
I. Ducis a dû mettre « i«'' août « par erreur, car le timbre à date de la poste de Paris porte : « 2 septembre 181 1 ».
placé dans votre cellule de la rue des Bourdonnais. C'est de là que je communique avec mes amis, et là que je dis encore un petit mot aux muses, et que je voudrais en dire bien davantage quand je souffre, car j'ai quelquefois besoin d'un soupirail au fond de mon âme ; et mon cœur a besoin de mon imagination.
Pourriez-vous, mon cher ami, me donner des nouvelles de notre bon ami Gérard qui a été torturé, et l'est peut être encor par un cruel rhumastiquequi irait si bien aux scélérats? J'ai un grand désir de le voir et de l'embrasser, ainsi que vous ; mais je ne puis quitter ma femme encore affaiblie et incommodée d'une chute qu'elle a faite à Paris, et qui ne peut pas s'accorder avec les voyages et les transplantations. Soyez heureux, mon cher Népomucène, soyez heureux en ménage, et plus que moi, dans le sein de l'ordre, les jouissances du talent, de l'amour conjugal et paternel, et des consolations domestiques. Vous avez dû tout apprécier de bonne heure. Je pourrais vous appliquer ce vers :
Canities animi me ntatn juvénile coronat.
Bonjour, mon cher ami ; je goûte ici dans le silence notre ancienne, douce, et constante amitié.
Jean-François Ducis.
SST
Mes amitiés à Gérard ; mes respects à sa bonne et tendre petite femme*.
I. La lettre était fermée à l'aide d'un cachet de cire rouge où l'on voit un arbre, un saule probablement, avec cette devise ; « Chantez le saule et la douce verdure. »
l88 LES CORRESPONDANTS DE LEMERGIER
De Madame DE PARNY
i5 septembre 1811.
Ma Cour neuve Mon mari devait aller vous porter nos félicitations, mais il est un peu malade. Croyez, mon cher Lemercier, que vous aurez beau laisser éteindre le sentiment que vous paraissiez nous porter, nous n'en conserverons pas moins un intérêt bien vif pour ce qui vous touche. Offrez nos civilités affectueuses à Madame Le Mercier, et donnez un baiser à cette jeune demoiselle, qu'il faudra désavouer tous deux, si elle n'est aimable et belle. Je lui accorde un très court délai pour satisfaire à ces obligations.
Louise DE Parny.
De DUCIS
20 mai i8i2.
à Versailles, le 20 Mai 18 u
Mon cher ami, j'ai répondu à votre lettre du 29 avril. Vous avez vu pourquoi je ne vous ai pas envoyé sur le
LES CORRESPOIN'DANTS DE LEMERCIER 189
champ ma pièce de vers adressée aux vieillards de la nation Helvétique. Le deux de ce mois, je priai la bru de ma femme, qui était venue passer quelques jours chez moi avec ses enfants, de remettre à Sauvo cet ouvrage. Nous étions convenus ensemble à table, chez moi, bien positivement, Agasse et moi, qu'à commencer par cette pièce de vers, toutes mes nouvelles poésies, restées encore dans mon porte feuilles, paraîtraient, à la suite Tune de l'autre, successivement, dans son Moniteur, de manière que, si elles réussissaient, elles pourraient inviter quelque libraire à se charger de l'impression de ce nouveau volume : tentative que j'ai crue fort innocente.
Depuis le deux de ce présent mois de mai, j'ai été surpris de n'avoir pas reçu un mot de réponse de Sauvo. Dans cet étonnement, j'ai écrit à Madame Peyre, la bru de ma femme, pour engager par elle Sauvo à ne pas me laisser si longtemps sans réponse. Je n'ai pas plus reçu de réponse de madame Peyre que de Sauvo, de sorte que je ne sais pas du tout où j'en suis. Et cependant il en résulte que je n'ai pas pu procurer ni à vous, mon cher ami, ni à Monsieur Thénard dont les intentions étaient si aimables et si honnêtes pour moi, cette pièce aux bons vieillards Suisses, que j'aurais été charmé de voir devenir publique, ainsi que les autres pièces toutes prêtes que j'aurais fait passer à Sauvo.
Dans le désir oiije suis de voir paraître tout ce nouveau volume de poésies diverses, et même mes tragédies dont les éditions sont depuis longtemps épuisées, afin i que le pubhc puisse les acheter quand on les donne, dans ï ce désir qui est un embarras, j'ai les mains liées, je ne
igO LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER
peux rien faire, tant que je n'ai pas un mot de réponse ni de Sauvo, ni de la bru de ma femme. Je suis donc obligé d'attendre encore. Mais comme je voudrais bien, mon cher ami, satisfaire votre désir et celui de iVr. Thénard, je vous ferai parvenir dans quelques jours, par le domestique de ma femme, Léonard, qui fait toutes mes affaires et commissions à Paris, la pièce de vers en question. Elle ne sera que pour vous, pour Madame Le Texier et pour M^ Thénard.
Quand j'aurai vu clair dans les intentions d'Agasse et de Sauvo, alors je prendrai un parti selon les circonstances. Les têtes du midi de la France sont poétiques, et inflammables, elles nous conviennent. Tarbes rit à mon imagination.
Je pourrais aussi prier M^ Campenon, auteur du charmant poëme de l'Enfant Prodigue, de me dire si son libraire ne pourrait pas aussi se charger de toutes mes oeuvres, 11 est ami d'Andrieux notre ami, et il pourrait mieux que moi négocier toute cette petite affaire.
Le Bel, imprimeur à Versailles et de l'évêché, m'a été recommandé comme imprimeur habile et comme très honnête homme par M^ l'abbé Le Héricé grand vicaire du Diocèse.
Mon bon ami Delatour a fait aussi à Paris quelques tentatives auprès de quelques libraires.
Mais le commerce est si déplorablement détruit, et nos presses et nos imprimeries et librairies sont dans un tel état de dépendance qu'elles semblent ne plus exister.
Ecrivez-moi, mon cher ami, ce que vous désirez que je fasse. Vous savez combien les rapports de notre amitié
sont une chose agréable et consolante pour moi. 11 ne me reste plus sur la terre d'autres plaisirs que l'amitié et la poésie. Sans ces deux appuis je languirais sous le poids de mes années, et de mes réflexions, et de mes expériences, quelquefois accablantes et douloureuses. Heu ! incolatus meus prolongatus est !
En supposant qu'Agasse et Sauvo veuillent me faire entendre par leur silence qu'il ne leur est pas possible de faire de leur Moniteur un moyen pour moi d'arriver jusqu'au public, Eh bien I nous mettrons du moins nos idées et nos peines ensemble.
Je dois faire un voyage à Paris au commencement du mois prochain. Il est nécessaire, parce que je dois y fixer le manuscrit d'une seconde Epître que j'adresse à Gérard, où je tâche [d'exprjimer toute ma reconnaissance à M"". Tournay qui a fait [mon b]uste en marbre, et à M. Pradier qui a fait ma gravure. [Ces] deux ouvrages doivent paraître au premier Salon, et il faut que mon Epître à Gérard soit publique auparavant, et je désire vivement qu'ils en soient contents et qu'elle réussisse.
Vous sentez bien que celte Epître sera encore lue et relue par notre impitoyable crayon rouge Andrieux ; que je vous la lirai chez vous, devant Mad''. Le Mercier, et que nous traiterons toute cette affaire à fond. Je me fais une fête de ce petit voyage parce que je verrai de bons amis, dont les cœurs et les têtes s'accordent si bien avec ma nature.
Bonjour, mon cher Népomucène ; votre dernière lettre m'a fait un vif plaisir. Je sens avec un tendre retour toute la vérité et tout le prix de l'ancien attachement que vous avez pour le vieux poëte allobroge.
Mes très humbles respects, et dévoûment, et hommage, à votre pure et tendre Joséphine.
Vale et redama.
Tuissimus Joannes Franciscus Ducis
SST
De DUCIS
a 5 août 181 2.
A Versailles, le 2 5 août 181 3
Il faut, mon cher ami, que je aous parle encor de ma santé, qui est ma première affaire. J'ai cru trop vite que mon vésicatoire me délivrerait à peu près des douleurs de mon rhumatisme ; mais les mouvements de mon corps, et les principaux, sont encore difficiles et douloureux. Le vésicatoire, avant que de me procurer une suppuration, encore très insuffisante, m'a cruellement brûlé le bras droit de ses charbons, et me l'a percé de ses pointes...
Nous voila, mon ami, au grand article, à ma liberté. C'est là où je vis, où je ne crains rien, où je n'espère plus rien des hommes. Sur mes quatre-vingt ans, je vois rouler tous les siècles, tous les peuples, toutes les grandeurs, tout ce qui commence, tout ce qui finit; une inscription, un mot suffit à tout cela : Vanitas !
LES CORRESPONDAIS DE LEMERCIER igS
Je suis très content que vous m'ayez fait parler à notre Compagnie, comme je le dois, avec respect et reconnaissance. Mais je suis ravi de n'être engagé sur rien. Oh ! mon ami ! Quel mot, rien ! Tout, ce mot tout m'afflige, m'accable. Rien ! Quoi ? Je ne suis rien ? Tout n'est rien! Je n'existe que dans un point, mais quel point ! Comme je suis libre ! comme je suis enchaîné ! Qu'est-ce que mon corps ? Comme je dis : cupio dissotvi I
Venons à notre Côte des deux Amants, — la jolie chose 1 ce petit ouvrage se place pour moi dans le lointain, par la douleur de mon rhumatisme et de mon vésicatoire. Il se rapprochera peut-être de moi quand je ne souffrirai plus. Mais je ne vois pas trop comment le saisir. Il y a là une prodigieuse difficulté. Ce peut être tant mieux, mais ce sera tant pis.
Vous ne m'avez rien dit dans votre lettre de la santé de Madame Le Mercier. C'est bon signe, mais cela ne suffit pas. Un mot qui dise comme [va] votre cœur. Mes hommages à votre Ange...
Bonjour, mon cher Népomucène.
A ma et redama.
Joannes-Franciscus Ducis.
SST
SouRiAu. — Nép. Lem. i3
igA LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER
De DUCIS
12 octobre 1812.
à Versailles, le 12 Octobre 1812
Mon cher Népomucène, je ne vous ai pas encore remercié de votre dernière lettre. J'ai vu avec un grand plaisir que vous étiez très content de ma Côte des deux Amants en Normandie. Vous n'y trouvez encore qu'une très heureuse esquisse, qui ne demande qu'à devenir un tableau charmant. Cependant, mon cher ami, je crois que c'est quelquefois un agrément très délicat dans les tableaux mêmes, que d'y laisser exprès, quand il le faut, quelque chose de l'esquisse, pour que le lecteur ait le plaisir de faire sur elle le tableau, pourvu que la prose et aucune langueur ne s'y fasse sentir, et que cela seconde la rapidité que le conte demande. Mais ce serait le sujet d'une importante conversation entre deux poètes qui trouveraient aisément des exemples de ces heureux secrets dans l'ingénieux et naïf La Fontaine.
J'avais encore à vous envoyer une note historique sur la Côte des deux Amants en Normandie : je la joins à cette lettre.
Je vous prie de donner à ma prose l'attention que vous avez donnée à mes vers.
Dans l'Epître que je vous ai adressée avec tant de plaisir, après ces deux vers :
LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER I qS
Tu vins voir quelquefois, dans les loisirs du Sage, Mon petit bois, mes fleurs, l'hermite et l'hermitage,
j'avais ajouté ces quatre vers :
Tu n'y trouvas ni grands, ni faste et dignités,
Mais le Somme et la Paix assise à mes côtés.
Rien n'y troubla nos goûts, notre entretien des Miises.
Du terrible et des riens comme moi tu t'amuses.
Et ensuite on passe à ce vers :
Aux tragiques accents, tu joignis les pipeaux. Né pour peindre les cours, etc.
J'aime assez ces quatre nouveaux vers, Je vous l'avoue, mon cher Nepomucène ; et si c'est votre avis, vous les ajouterez à votre Epître.
Je m'occupe actuellement avec beaucoup d'attention, à recueillir, prose et vers, tout ce qui doit former la matière de mon second volume de poésies. Mon projet est de le faire imprimer à Versailles et sous mes yeux. Je corrigerai moi même avec soin mes épreuves.
J'ai neuf épîtres à mes amis, mes deux petits poëmes, la Fête de la Vieillesse et la Côte des deux Amants, avec chacun leur envoi. Ajoutez à cela quatre cents vers, en pièces fugitives, parmi lesquelles vous trouverez ma petite ode, le Monde, que vous aimez.
Tout sera prêt pour cette impression quand j'aurai fait mes corrections à ma Côte des deux Amants, envoi et note historique. Je laisse actuellement reposer ma tête, qui a marché assez vile dans ce petit ouvrage, auquel vos suffrages et ceux d'Andrieux m'ont véritablement affectionné.
igÔ LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER
Mon mal est maintenant connu et déclaré, c'est la goutte, qui a fait souffrir notre épicurien Chaulieu et notre bon La Fontaine qui ne laissait pas que d'y avoir quelques titres. On a fermé mon vésicatoire qui m'a fait souffrir des douleurs cruelles et gratuites. Mais ma goutte, dont j'ai bien les symptômes, tumor, rubor, dolor, gêne encore mes bras, mes mains, mon cou et mes reins. On me crie pour consolation : — Bon I c'est la goutte : c'est le signe d'une longue vie I — Je sais que je suis malade, de ma condition d'enfant d'Adam, et je me soumets avec résignation à celui qui a fait le ciel et la terre, et qui, dans sa grande bonté, m'appellera, un jour, in terra viventium.
Il y a eu un événement dans notre petit ménage : Julienne n'est plus avec nous. Elle est actuellement boulangère à St Germain en Laye, avec son mari, qui s'est réuni à elle. C'est un très honnête homme, fort économe, fort laborieux, qui la rendra heureuse, qui en fera une bourgeoise, qui la mettra à son aise dès à présent et pour sa vieillesse. Ils ont un fils de quinze ans, excellent sujet, ayant appris le métier d'ébéniste, et demeurant encore chez son maître. Voilà une famille rendue à l'ordre et à son état naturel. Julienne est remplacée par une de ses intimes amies, Adélaïde, fille de notre portière, et dont nous sommes très satisfaits. On m'a caché le jour de son départ pour Saint Germain. Ma femme et elle ont beaucoup pleuré. Mon ami, je suis entouré de pauvres gens, mais de bonnes et droites natures, et je les aime mieux que toutes les puissances de la terre.
Je ne peux me reconnaître sur les brouillons de mon Epître sur l'Imagination. Il est absolument nécessaire que vous m'en fassiez faire une copie exacte sur la vôtre, car j'en ai besoin pour mon impression. Faites-la faire par une main sure et fidèle.
Jean-François Ducis.
SST
Mes très humbles respects à votre chère Alceste.
De GINGUENÉ
2/i novembre 181 2.
Comment ai-je été si longtemps, Monsieur, sans répondre à une lettre tout à fait obligeante que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire vers le commencement d'S^'®, si je ne me trompe, (car elle est sans date) et qui ne pouvoit que me flatter de toutes les manières, d'après le cas que je fais de votre suffrage et l'estime que j'ai pour vous? Elle me fut envoyée à la campagne, d'oii j'ai été plus d'un mois sans revenir. Je différai d'abord à vous répondre jusqu'à ce que j'eusse vu l'emploi que je pourrais faire du dixain que vous avez bien voulu m'envoyer sur notre Le Brun. Un travail urgent que j'avais à finir ne me permit point et ne m'a pas encore permis de faire ce dernier article où j'aurois voulu le placer. Puis est venu
igS LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER
mon déplacement ou mon retour avec armes et bagages, malles de livres, porte-feuilles, cartons, toute la bouquinerie à remettre ici en ordre. C'est un déménagement à faire tous les ans et qui finira, je crois, par me dégoûter de la campagne. Enfin, Monsieur, je me sens excusable, sans avoir cependant à réclamer que votre extrême indulgence.
L'approbation que vous donnez à mon travail sur la littérature d'Italie est à la fois très indulgent et très éclairé. Vous avez parfaitement vu et exprimé en peu de mots ce que j'ai voulu faire et ce que je crains toujours de n'avoir pas assez bien fait pour contenter des juges tels que vous. Je poursuis avec opiniâtreté, malgré tout ce qui se jette à la traverse, et si ma frêle santé ne s'y oppose pas, j'espère toujours mettre sous presse cet hiver les 3 volumes que j'ai promis. Il y en a déjà un de prêt. La matière est si riche que c'est de cette richesse même que je suis embarrassé. L'exécution de chaque partie est moins difficile que l'ordonnance et l'agencement du tout. Je suis très flatté que jusqu'ici vous n'en soyez pas mécontent.
Quant à Le Brun, je ne l'ai considéré dans mes trois extraits que comme poêle lyrique, et c'a été si longuement qu'il faut, de toute nécessité, que je mette tout le reste en un seul article. Il est commencé, et je vois avec regret qu'obligé de tourner très court, il me sera très difficile d'amener et de placer votre ingénieux dixain. J'y ferai pourtant mon possible, ayant été interrompu hier par une autre besogne. Je ne le finirai point pour cette semaine, et je ne puis encore répondre de rien.
Ce que je puis certifier sur ma vie, c'est le plaisir que m'a fait votre lettre, c'est le regret que j'aurois de m'ètre donné l'air d'un tort avec l'un des hommes de lettres que je connoisse, envers qui je suis le plus éloigné d'en avoir. C'est enfin le sentiment d'estime et de considération très distinguée dont fait hautement profession pour vous, Monsieur, votre tout dévoué confrère,
GUOGUENÉ.
A Paris, ce ai g""^" 1812.
De TALMA à DUCIS^
3 juillet i8i3.
Dresde, ce 3 Juillet 181 3
Mon ami, voila vingt jours que je suis ici, et je n'ai encore joué que deux fois : dans Œdipe, et Sémiramis. Je joue demain pour la 3** dans Aiidromaque . Après la
I. L'original de cette lettre, écrite par Talma à Ducis, se trouve dans les papiers de Lemercier, ce qui n'a rien de surprenant, étant donnée la grande affection de Lemercier, de Ducis et de Talma. Je la publie donc puisqu'elle rentre dans mon sujet, et qu'elle est fort intéressante. Une partie de cette lettre a été publiée, par M. Léon Séché, dans les Annales Romantiques de mars 1908, p. lo^-io.^, d'après une copie, probablement. — On connaît les relations de famille de Talma avec Ducis ; ce dernier avait marié son neveu à une sœur de Talma. Cf. Népomucène Lemercier, Notice sur Talma, p. 22.
reprcs"" à'Œdipe, que l'Empereur a >-ue, et dont il a été fort satisfait, il est parti pour Mayence. On l'attend ici aujourd'hui ou demain. La comédie française n'a pas cessé son service pendant son absence, et elle a joué pour S. M. le Roi de Saxe. Nous jouons au même théâtre que les Italiens et les Allemands, et la Semaine est partagée entre eux et nous ; c'est ce qui fait que j'ai joué si peu. Tout le monde s'ennuye ici à mourir. Le séjour de cette ville est fort triste, malgré la quantité de monde qui s'y trouve. La Comédie loge dans trois maisons différentes. Celle où je suis est la plus gaie, parce que Baptiste Cadet et ^lichot s'y trouvent logés et qu'ils disent et font des bêtises depuis le matin jusqu'au soir. Aussi suis-je un de ceux qui passent leur temps le moins désagréablement. Je fais quelques courses au dehors de la ville : les environs en sont charmants, et je m'amuse à y retrouver par ci par la quelque coin de Brunoi.
A propos de Brunoi, M"** Allart a-t-elle été s'y établir? l'y avez vous accompagnée? Je ne sais rien de ce qui se passe à Paris, car je n'ai reçu aucune lettre, excepté de M"* Bazire. Et la santé d'Euphrosine, comment va-t-elle? J'espère bien que son bon appétit n'a pas discontinué \
Nous ne savons pas quand nous partirons d'ici. On nous dit à ce sujet mille choses contradictoires ; tantôt on nous dit que nous partirons dans huit jours, tantôt que nous resterons encore ici un mois. Nous ne savons aucunes nouvelles, et nous n'apprenons les choses que par les jour-
I. Sur tous ces noms, de lieux ou de personnes, cf. la correspondance de Ducis publiée par Paul Albert.
naux de Paris. Tout cela me dérange fort pour mes affaires, et j'ai un besoin indispensable de gagner de l'argent celte année. Sur toutes les choses vagues qu'on me dit, j'ai à peu près tracé mon plan en deux thèmes. Si nous partons dans peu, alors je retournerai à Bordeaux pour y passer un mois ou six semaines ; je dois cela au directeur que mon départ pour Dresde a presque ruiné. Dans ce cas je repasserai par Paris, parce que c'est encore le chemin le plus court. Si notre séjour ici se prolonge, alors j'irai en droite ligne d'ici à Lyon, n'ayant pas assez de temps pour aller à Bordeaux, et ne voulant pas prolonger mon congé au delà du i5 octobre. J'ai parlé de cela à Bernard avant de partir, et depuis j'ai écrit à Ernest Vanhove, afin qu'il le voie et le prie de m'obtenir que je puisse m'absenter de Paris jusqu'à cette époque. Car sans ce surcroît de congé après le voyage de Dresde, je ne sais pas comment je pourrois m'en tirer. Si tu vois Ernest, recommande lui qu'il voye Bernard, et qu'il lâche de m'en avoir une réponse favorable et décision. Tâche de le voir toi-même, et de le presser sur cet objet.
M"* George a été assez bien ici dans Jocaste et Sémiramis ; mais elle a besoin de se tenir ferme pour avoir un succès complet à Paris, parce que le public attendra beaucoup d'elle. Je crois que Duchénois a tort de s'effrayer. J'ai trouvé George fort raisonnable en ce qui est relatif à l'arrangement qui peut avoir lieu entre elles, et je crois que sans se nuire elles peuvent toutes deux tenir leur place. Duchénois a des avantages que ne pourront effacer ceux que George peut avoir, et je trouve que celleci ne peut lui faire aucun tort, surtout si les journaux
202 LES CORRESPO^ÎDANTS DE LEMERCIER
veulent bien ne pas s'en mêler. Il faut que Duchénois attende avec calme la fin de tout cela. On dit ici qu'elle veut donner sa démission, et elle a tort. Et quoique George soit rentrée dans la place qu'elle occupait avant son départ pour la Russie, je crois cependant qu'il peut y avoir des moyens de conciliation entre elles, et qu'on pourra modérer cette faveur qui lui a été faite. Si tu le crois, tache de la calmer là dessus, et qu'elle attende mon retour. Je tâcherai de me mêler de cette affaire conjointement avec Bernard pour les arranger à l'amiable, et empêcher que le public et les journaux ne se mettent de la partie, ce qui serait pour toutes deux la chose la plus fâcheuse du monde. Adieu, mon ami, je t'embrasse de cœur. Baise bien fort Euphrosine pour moi, et dis lui que je l'aime bien. A toi.
De HAÙY
i6 décembre 18 13.
Paris, ce 16 Décembre 181 3
Monsieur et Célèbre Confrère, J'ai reconnu l'influence de vos bontés à l'accueil extrêmement flatteur que j'ai reçu ce matin de M. Denon, lorsque je me suis présenté chez lui. Il se fera un plaisir de me procurer des morceaux de granité, tels que je les désire pour mon étude, et pour l'accroissement de la col-
LES CORRESPONDANTS DE LEMERGIER 2o3
lection minéralogique du Muséum. Vous venez de me donner, Monsieur et célèbre confrère, un témoignage de votre empressement à obliger, et à la fois de l'intérêt que vous prenez aux progrès de l'histoire naturelle. Je ne suis pas surpris de cet intérêt, non plus que de l'assiduité avec laquelle vous assistez aux séances de notre classe. J'ai lu le beau poëme où votre génie a su allier si heureusement les Sciences avec les Muses. Agréez l'assurance de ma vive reconnaissance, et de la considération très distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être Monsieur et Célèbre Confrère,
Votre très humble et très obéissant serviteur Haïjt.
De SUARD
25 février i8i4.
Institut de France Classe de la langue et de la littérature françaises,
Paris, le 25 février /Si 4.
Le Secrétaire perpétuel de la Classe.
J'ai reçu, mon cher et aimable confrère, vos deux lettres de Caen ; je ne vous croyais pas si loin de nous.
20 à LES CORRESPO'DANTS DE LEMERCIER
Je souhaite que vous trouviez dans ce pays de sapience plus de repos que dans notre capitale, où nous éprouvons toutes les inquiétudes que peut offrir une ville qui a failli d'être prise de vive force, et qui n'est pas encore tout à fait à l'abri de toute insulte, quoique le danger semble s'éloigner tous les jours davantage : on nous annonce de nouveaux succès de la part de l'Empereur'. On parle d'armistice; on parle d'un rapprochement avec l'Empereur d'Autriche, ce qui semble présager une paix prochaine ; elle sera la bien venue, quoi qu'elle coûte: Dulce nonien pacis. Mais ce n'est pas ici une place commode pour parler de politique ; ce n'est pas non plus un moment favorable pour parler de littérature. Les Muses s'effraient de ce spectacle continuel de soldats en moustaches et de conscrits en veste, et de ces tristes processions de prisonniers, de malades et de blessés, qui remplissent chaque jour nos boulevards, et qui y ont remplacé les masques du Carnaval.
J'ai, suivant votre désir, présenté dans la séance d'hier, Mr. Chenedolé comme un des candidats pour la place vacante. Je ne connais pas son poëme du Génie de l'homme ; mais j'en ai vu dans les journaux des fragmens, ainsi que des morceaux d'une traduction en vers de VEneide ; j'y ai trouvé le caractère d'un vrai talent, et, à ce qu'il me semble, une manière plus large et plus originale que je ne l'ai remarqué dans la plupart des poètes modernes qu'on cite et qu'on loue dans les feuilles du jour. Je le trouve donc très digne de figurer parmi les prétendans à l'Académie ; mais quand je l'ai proposé, on a fait une
1. Napoléon venait de battre les alliés à Montereau le i8 février.
LES CORRESPONDANTS DE LEMERGIER 2o5
objection à laquelle je n'ai pu répondre. L'académie exige résidence, plus rigoureusement encore qu'un évêché. M'' Chenedolé réside-t-il à Paris, ou se propose-t-il d'y élire son domicile ? Voilà sur quoi il faudrait édifier la classe avant jeudi de la semaine prochaine ; mais peut-être se déterminera-t-elle, en considération des circonstances actuelles, à différer le jour de l'élection.
Agréez, Monsieur et cher Confrère, les assurances de mon très sincère attachement.