‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 71 sur 93 · SUARD · texte numérisé non relu

SUARD

De DUCIS

i4 et i6 avril i8i4-

à Paris, le ih avril i8i4

Mon cher Népomucène, Le miracle s'est opéré. A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris. Oui, mon cher ami, mon cœur nage dans la joie. Il me semble qu'une meule énorme est tombée de mon cou, et que l'air s'est épuré dans la nature.

Ma femme et moi nous sommes arrivés avant hier de Versailles pour dîner à Paris, Hier, M"" le Comte d'Artois a traversé celte capitale à travers l'ivresse et les acclamations d'un peuple immense, et les cris de « Vive le Roi », et le chant de « Vive Henri quatre, Vive ce roi vaillant »

etc. M^ le Comte d'Artois était en habit national, sur un cheval blanc, avec sa cocarde blanche, adoré et adorant, en pleurs devant des yeux en pleurs. La scène se passait dans le Ciel, à Notre Dame, où se chantait le Te Deum. Moi, j'étais dans ma chambre, avec ma goutte, mon nuage épais sur la vue, et tout le poids de mon âge, disant avec des larmes : Nunc dimittis servum tuum, Domine, etc.

Notre Roi, Louis i8, est encore à Londres: on l'attend assez prochainement. Je ne sais pas bien ce qui se fait dans ce Sénat qui a tout loué et tout signé. On dit que l'abbé Mauri et Renaud de Saint Jean d'Angeli ont pris la fuite. Je vis retiré dans ma petite chambre au sixième étage, où vous m'avez vu. Je viens d'y lire votre lettre qui m'a été du baume dans le baume de l'allégresse publique.

Le jeune Alexandre Russe est l'idole de Paris, des femmes et des guerriers. Quel prodige nous a amené de si loin une victoire si douce, si généreuse, si humaine, si raisonnable et brillant d'une gloire si pure.

Ce Samedi i6

Je reprends ma lettre, mon cher ami. Tout continue à marcher bien. C'est un système de douceur qui régit tout dans ce moment pour affermir et faire reconnaître l'autorité d'un Roi légitime, qui succède au plus affreux et au plus vil des tyrans. Il boit, mange, dort et digère. C'est un monstre et un gueusard.

On dit que le Roy sera ici dans quelques jours. M"", le Comte d'Artois charme tout le monde par une raison

touchante et aimable. Ses dispositions sont toutes sages et populaires, et il répond que celles du Roy son frère sont aussi prononcées. Ce sont des fruits qui ont crû sur le sol sanglant des révolutions et sous le ciel terrible des tempêtes. Ce qui nous annonce qu'une constitution protectrice des rois et des peuples est promise à nos vœux et aux besoins de la France, c'est que toute l'aristocratie du Faux bourg S*-Germain et ailleurs est vraiment furieuse contre cette Constitution qui a été acceptée si vainement par son frère. Il leur fallait un Roi qui ne fut Roi que pour leur offrir ... dans sa main un royaume de terre promise qu'ils continuassent à dévorer en foulant à leurs pieds un peuple vaillant, laborieux et industrieux, couvert de leur méprisable mépris. Un Roi, l'ami de son peuple, et plein du gouvernement anglais qu'il a été à portée d'étudier, fait frémir cette caste exécrable, qui n'est devenue que plus insolente, cpi a toujours dit et dira toujours non est aliud prœter nos, et qui aimait le Monstre qui lui convenait, et qui le suivrait encore, si le misérable pouvait rompre sa chaîne. Mon ami, voilà le fond de cette grande affaire, toujours la même depuis Marins et Sylla. Ecrivez-moi combien de temps on est en route pour arriver à votre vallée. Je vous ferai voir votre chère Joséphine et sa petite contre mon cœur*. Le gueux ! Il a osé abdiquer I

s ST

I. Une miniature, probablement, que lui avait donnée Lemercier.

2o8 LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER

De DESTUTT DE TRAGY

25 août i8i4.

à Paris ce a 5 aoust i8ii

Mon cher confrère, nous vous avons bien regretté lorsque nous avons été présentés au Roi. Mais nous vous regretterions bien davantage si vous n'étiez pas à notre petite cérémonie annuelle pour l'ouverture de nos cours*. Vous savez que c'est vers le i5 de g^", et qu'il est d'usage que le professeur de littérature fasse ce jour là un discours sur tel sujet qu'il lui plaît, qui occupe l'attention environ une demie heure ou trois quarts d'heure, — l'annonce des cours et ce que l'on peut dire sur l'établissement n'étant que Taffaire d'un moment. Nous espérons que vous voudrez bien prendre cette peine et faire ce plaisir aux auditeurs. Gomme vous voyez, je m'y prends d'avance pour vous en prier comme si votre facilité de travail ne m'était pas connue. Mais je ne veux troubler vos loisirs et vous importuner que le moins possible. Cependant je tiens beaucoup à ce que je vous demande. — Permettez moi donc d'y compter comme je vous prie d'être assuré de ma haute estime et de mon attachement.

Le C* Destutt de Tracy.

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