I. Dans la Panhypocrlsiade
De VIENNET
26 septembre 1819.
Monsieur Vous m'avez fait un crime d'avoir pris un sujet que vous aviez déjà traité ; et je m'en suis excusé sur mon ignorance avant d'avoir approfondi la chose. Instruit que vous aviez plusieurs ouvrages reçus avant les miens à la Comédie française, je trouvais fort possible que l'un de ces ouvrages fût intitulé Clovis ; et le reproche, quoique injuste, pouvait avoir quelque fondement à vos yeux. J'ai sçu depuis que vous aviez publié ce que vous appelliez un mauvais procédé de ma part, et que pour m'en ôter le fruit, vous aviez pris la résolution de substituer ce Clovis à votre Camille, Un souvenir confus m'a poussé au secrétariat de la Comédie- J'ai demandé les registres, et j'ai vu en effet que votre tragédie de ce nom était reçue du 5 février i8i5, et que la réception définitive delà mienne ne datait que du 17 Juillet 18 16. Mais si vous aviez voulu consulter le registre des réceptions à correction, vous auriez vu que ce même Clovis avait été présenté et reçu le 12 Mars 181 3, que j'avais par conséquent une antériorité de 28 mois, et vous n'aviez peut-être pas alors le dessein de vous occuper de ce personnage historique. Si j'ai mis un si long intervalle entre les deux réceptions, c'est que j'ai fait la guerre en Allemagne, que
aSO LES CORRESPOJJDANTS DE LEMERCIER
j'ai été pris à Leipsick, et que j'étais captif en Suède lors que vous composiez votre tragédie.
Je pourrais, Monsieur, en vous opposant vos propres idées, et par une juste récrimination, vous accuser d'avoir voulu enlever à un auteur inconnu un sujet qui fesait le fondement de sa réputation ; mais ces principes ne sont pas les miens. J'ai trois ouvrages reçus au théâtre ; on peut s'emparer de mes héros; le public et la postérité sont là ; tant mieux pour celui qui aura mieux fait I les tragiques grecs ne s'en fesaient point scrupule ; et nous discutons depuis des siècles sur le mérite des trois Electres. Mais dès qu'un procédé pareil devient un crime à vos yeux, dès qu'il peut le devenir aux yeux de vos amis, il m'importe beaucoup d'en être lavé ; et je m'en fie à cette réputation de loyauté que vous vous êtes justement acquise. Au reste. Monsieur, il est temps que ce débat finisse. L'inquiétude dans laquelle je vis depuis dix jours n'est point mon élément. J'en ai passé quatre ou cinq dans mon lit; et j'y étais encore mercredi, lorsque vous avez, seul, débattu vos droits devant le Comité. C'est beaucoup pour moi d'attendre encore jusqu'à jeudi prochain, mais il le faut ; je m'y résigne, et je supplie ces messieurs et vous de ne pas différer davantage une décision qui permettra du moins à mon esprit de s'arrêter sur quelque chose.
Agréez, Monsieur, les sentiments d'estime et de considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre très humble et très obéissant serviteur
VlEN?îET
Place de la Magdeleine, n" k.
Paris, a5 Sept. 1819
Au baron * 23 septembre 1820.
Mons. le B.
Je reçois une lettre de bureau, signée de vous, qui m'annonce que le conseil des ministres n'a pas voulu laisser représenter un ouvrage plein de vrais sentiments monarchiques et patriotiques. Des hommes entièrement attachés au roi, à sa famille, et au païs, hommes doués de hautes lumières, m'ont encouragé adonner au public ma tragédie sur Charles six, pour l'attendrir sur d'illustres infortunes : le conseil des ministres en juge autrement et exerce lui même la censure à l'égard d'une personne qui a tout sacrifié aux opinions delà plus stricte lo^ïauté. Je me résigne jusqu'au moment où l'on sera mieux éclairé.
Veuillez agréer les assurances du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être
M"", le B. Votre très etc.
N. L. Lem.
P. S. Mon manuscrit m'est parvenu avec la lettre que vous me faites l'honneur de m'envoyer. J'y trouve peu
1 . C'était le directeur Général de la Police. D'après la Grande Encyclopédie, ces fonctions furent remplies du 29 septembre i8i5 au 20 décembre 182 1 par Angles.
de ratures faites par les censeurs : il en est une qui me paraît juste au 5® acte ; la voici :
Mais roi français, je hais un roi de l'Angleterre
Ce vers doit être changé en ces termes plus convenables :
Mais né français, je dois combattre l'Angleterre.
Le reste n'a nul danger et correspond aux sentiments de tous les vrais français.
De ROYER COLLARD
A Monsieur N. L. Le Mercier, de l'Institut.
Ce I" juin-
Monsieur, Je me suis trouvé malheureux de n'avoir pu obéir sur le champ au vif sentiment de joie et de reconnaissance qu'a fait naître en moi votre lettre et l'envoi qui y était joint. Je vous remercie du fond du cœur de cette distinction ; votre approbation ressemble au témoignage d'une bonne conscience.
I. Sans millésime, mais postérieur à i8io d'après la suscription de la lettre puisque Lemercier n'entra à l'Institut qu'en i8io.
Je VOUS prie, Monsieur, d'agréer l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Roter Collard.
De ROYER COLLARD
i6 octobre 1820.
Paris, ce 16 S^re. i8ao
Monsieur
Une indisposition m'a empêché de vous remercier plutôt de l'envoi que vous avez eu la bonté de me faire. Je suis très sensible à cette distinction. J'ai lu et j'ai relu votre tragédie ' ; il est inconcevable que la représentation en ait paru dangereuse. Je ne suis pas digne de la louer comme ouvrage de l'art ; mais je suis homme, et le pathétique est fait pour moi, comme pour les connoisseurs. J'ai reconnu, dans ses plus nobles traits, l'auteur d'Agamcmnon.
Je vous prie. Monsieur, d'agréer l'hommage de ma considération la plus distinguée.
Roter Collard.
a. La démence de Charles VI.
De BOISSY D'ANGLAS
19 octobre 1820.
Bougival, 19 SI»™. 1820
J'ai reçu, Monsieur et illustre confrère, avec beaucoup de reconnaissance, et lu avec beaucoup d'intérêt, votre nouvelle tragédie. J'ai trouvé qu'elle était digne de l'auteur d'Agamemnon, et c'est dire beaucoup. Mais j'ai trouvé aussi qu'elle était digne d'un bon Français, et c'est dire bien davantage. La haine de l'oppression étrangère y domine d'un bout à l'autre avec autant de talents que de noblesse et d'énergie, et vous avez mérité également le suffrage des amis des lettres et celui bien plus honorable encore des amis de leur pays. Vous avez rendu fort théâtral le rôle du malheureux Charles VI, qui aime aussi sa patrie toutes les fois que la raison lui revient, parce que, en effet, c'est le premier sentiment que la raison peut (?) re-inspirer à un roi, le seul peut être qui, joint à la bonté, puisse le rendre intéressant sur la scène. Votre Isabelle, ou Isabeau, comme on l'appelait, est fort odieuse, mais ce n'est pas votre faute, et il faut vous savoir grè de l'avoir peinte comme Thistoire : je pense bien que ce n'est pas à cause d'elle et pour Aenger son horrible mémoire, qu'on a défendu la représentation de votre tragédie ; il faut donc chercher une autre cause de cet
acte d'autorité, et la censure a eu tort de mettre le public dans cette obligation. Cependant, en ma qualité démembre de l'Académie des Inscriptions et belles lettres, je ne puis pas convenir que cette Isabelle, si criminelle d'ailleurs, ait eu le double projet de faire assassiner le Dauphin sur le pont de Montereau par le duc de Bourgogne, dans leur fatale entrevue, ni le duc de Bourgogne par les amis du Dauphin. Je crois que le duc de Bourgogne avait le dessein de se saisir du Dauphin pour le livrer à Isabelle ou pour le garder lui-même en otage ; je crois que c'était tout, et que le reste fut amené par les circonstances et par une défense légitime et naturelle. Mais si la Reine n'a pas eu le projet que vous lui prêtez, elle en était bien capable, et vous n'avez fait qu'user du droit qu'a tout poëte dramatique de s'écarter de la vérité historique, lors qu'elle n'est pas plus démontrée que ne l'est celle que j'invoque, et que ce qu'il y ajoute n'a rien de contraire au caractère donné des personnages qu'il fait agir. Du reste, mon cher et illustre confrère, je ne doute pas que votre ouvrage n'ait un grand succès lorsqu'on le jouera, car il faudra bien qu'on le joue, et alors on vous tiendra compte de la persécution dont il est l'objet.
J'ai été chez vous lors de mon dernier voyage à Paris. J'avais à vous remercier de votre aimable visite, et des témoignages de votre flatteuse bienveillance. Je n'ai pas eu le bonheur de vous rencontrer. Je serai sans doute plus heureux, ou du moins je l'espère lors de mon premier voyage, et alors j'aurai de nouveaux remercîments à vous renouveler. Veuillez en attendant, mon cher et illustre confrère, accepter les nouvelles assurances de ma
considération la plus distinguée de mon dévoûment et de ma reconnaissance.
BoissT d'ânglas.