CHAPITRE III
L'anberga dn Cygne.
La campagne que l'on traversait était solitaire et silencieuse. A cette heure avancée, pas une lumière ne trahissait l'existence d'habitations humaines, et cette lanterne, errant comme un feu follet sur le grand chemin, ne devait attirer l'atlention de personne. A peine si quelques aboiements éloigna troublaient, par intervalles, le calme morne de la nuit.
John, toujours absorbé par la même pensée,
cherchait si, au milieu de ces ténèbres, il n'aurait pas encore quelque lumineuse manifestation de Suzanne. Karl, qui le surveillait sournoisement du coin de Tœil, devina sans peine ce qui préoccupait sa dupe, et crut qu'il serait de bonne politique de le distraire par quelque interrogation adroite.
« Qu'est-ce donc, monsieur Hartley, que cette auberge où nous allons passer la nuit ?
— Ah ! l'auberge du Cygne ? répondit John d'un ton indifférent ; c'était une excellente maison autrefois, car elle s'élève au point de jonction de deux routes importantes ; mais depuis l'établissement des chemins de fer elle a beaucoup perdu, et les dames Swift ne prospèrent pas...
— Vous connaissez ces dames, à ce qu'il paraît ?
— Tout le pays les connaît... D'intéressantes créatures ! La plus âgée avait épousé le frère de Tautre, M. Swift, un savant et habile ingénieur. Lors de la découverte du pétrole en Amérique, Swift, qui était pauvre, fut des premiers à partir pour les États-Unis, afin d'exploiter la nouvelle industrie. Il laissa ici sa jeune femme, alors enceinte, et sa sœur miss Jenny, qui avaient une vive affection l'une pour l'autre. La spéculation de l'ingénieur fut des plus heureuses ; en très peu
de temps il réalisa une fortune considérable aux États-Unis, et voulant en faire profiter sa famille, il s'embarqua avec tout ce qu'il possédait pour revenir en Europe. Le navire sur lequel il avait pris passage périt en mer, les uns disent par une tempête, les autres par une espèce de machine infernale qu'un scélérat avait placée à fond de cale*, et Swift fut englouti ainsi que sa richesse. »
S'il eût fait jour, le nabab eût pu remarquer que son compagnon était devenu subitement très pâle. Cependant Karl demanda avec un accent très calme :
« Comment s'appelait le navire sur lequel se trouvait cet ingénieur? Le savez-vous, monsieur Hartley ?
— Je l'ai su autrefois... mais c'est un nom bizarre... Si vous y tenez, les dames Swift vous le diront... Toujours est-il que les pauvres femmes faillirent elles-mêmes mourir de chagrin en apprenant l'épouvantable catastrophe. Pour comble de malheur, le petit Samuel, l'enfant qui était né peu de temps après le départ de son père» eut, à la même époque, des convulsions terribles. Il y échappa, grâce aux soins dévoués de sa mère et
l. Voyez la noie à la lin du volume
de sa tante, mais il devint muet, et l'on doute qu'il recouvre jamais la parole,.. C'est néanmoins un enfant charmant, plein d'intelligence, et j'ai plaisir à le caresser, quand je m'arrête par hasard à l'auberge du Cygne... A la suite de ces malheurs, Mme Swift et miss Jenny, sa bellesœur, ont pris la direction de Tauberge, oii, je vous le répète, elles ont bien du mal à joindre les deux bouts. »
Karl avait écouté ce récit avec attention et demeurait pensif, comme s'il eût cherché quel parti il pourrait en tirer plus tard. Toutefois il ne dit rien et l'on continua d'avancer.
Bientôt on atteignit une hauteur d'où Ton devait, pendant le jour, apercevoir une grande étendue de pays. La brise, en ce moment, venait d'emporter un des nuages pluvieux qui couvraient le ciel, et un faible rayon de lune tombait sur le paysage. On ne pouvait en distinguer les détails, mais on entrevoyait, à quelque distance de la route, une masse sombre de vieux bâtiments que surmontaient des tours majestueuses.
Ce ne furent pourtant pas ces antiques constructions qui attirèrent les regards du nabab ; il étendit le bras vers une lumière qui brillait dans une direction opposée et semblait provenir d'une habitation.
NÉRIÛAH. 39
« Voilà Tauberge du Cygne, dit-il ; et je crois qu'on y est encore debout.
— Fort bien, répliqua Karl ; mais pourriezvous me dire encore, monsieur Hartley, ce que c'est que cette espèce de château fort qui s'élève là à notre gauche ?
— C'est le château de la reine Edith... On en parle dans l'histoire de l'Angleterre et il s'y est passé toutes sortes de grands événements, plus tragiques les uns que les autres... Ma chère Suzanne, qui lisait volontiers les vieilles légendeà, aurait pu vous en conter long sur les puissants personnages qui l'ont habité, sur les crimes qui s'y sont commis. Elle aimait à le parcourir, à se promener sous les vieux arbres de l'avenue... On assure qu'il y revient des Esprits malfaisants «t que les habitants du château périssent tôt ou tard de mort violente ; aussi est-il à vendre, et on ne trouve pas d'acquéreur... Deux fois déjà on a baissé la mise à prix ; le sollicitor, qui est chargé de la vente et qui habite le village où nous allons nous arrêter, se désole de cet état de choses.
— Le château est-il encore occupé ?
— Par quelques domestiques seulement...
L'ancien propriétaire, qui affectait de se moquer de la lugubre tradition, a été trouve un beau
matin, dans sa chambre, le cœur traversé d'un poignard ^ Les uns ont dit qu'il s'était tué luimême ; d'autres, qu'il avait été assassiné ; l'affaire n'a jamais été éclaircie. Il y a deux ans de cela, et le château n'est pas vendu encore, à cause des Esprits qui hantent, di4;-on, les galeries et les tours... »
Le médium interrompit brusquement son interlocuteur.
« Je ne m'étonne plus, reprit-il comme en se parlant à lui-même, mais de manière que John ne perdît pas une seule de ses paroles, de la façon impérieuse dont Mme Suzanne s'est exprimée lorsqu'elle m'a enjoint de venir au-devant de son mari pour le retenir dans ces parages ! — Oui, mon cher monsieur John, ajouta-t-il en se tournant vers le nabab et en lui saisissant la main, il faudra braver la puissance de ces esprits malfaisants ! Peut-être même devronsnous les obliger de coopérer à notre œuvre.
Mais pourriez-vous surmonter vos sentiments de terreur, si vous vous trouviez seul, à l'heure de minuit, pendant des nuits sans lune peut-être, au milieu des ruines où ces êtres effrayants onl élu domicile ? »