CHAPITRE VIII
La Toix incoimiiet
A l'heure indiquée, John Hartley, qui avait congédié immédiatement le petit Samuel, se rendit au « sanctuaire » où Karl Tattendait
Ce « sanctuaire », situé dans une des pièces les plus reculées du cb&teau, avait une décoralion lugubre, qu'une demi-obscurité rendait plus lugubre encore, il était entièrement tendu de
velours noir, avec des ornements d'argent représentant des emblèmes funéraires. Fenêtres et portes disparaissaient derrière ces draperies, si bien qu'on se fût cru dans un tombeau. Au centre, se trouvait une table d'ébène, au-dessus de laquelle une lampe d'argent était suspendue à la voûte. La lumière insuffisante de cette lampe permettait seulement d'entrevoir, dans les diverses parties de la salle, des meubles antiques aux formes bizarres, des statuettes monstrueuses semblables à celles que John se souvenait d'avoir vues dans les pagodes hindoues, des symboles mystérieux dont un adepte de la prétendue science spirite eût pu seul expliquer le sens.... à moins qu'ils n'eussent pas de sens du tout. L'ensemble de la salle était morne, funèbre, et une àme plus fortement trempée que celle de John eût éprouvé une impression profonde en pénétrant dans cette espèce de tombeau.
Karl vint recevoir le nabab à la porte ; après quoi il tira le verrou et laissa retomber la tenture noire. Il avait repris cet air solennel et fatal qu'il affectait quand il se livrait à ses opérations spirites.
« Il importe, dit-il en conduisant John vers un fauteuil, que nous ne soyons dérangés par personne. Aussi Mme Jellous a-t-elle profité de l'oc-
casion pour aller visiter la ferme des Oaks, qu'elle ne connaît pas encore, et j'ai donné Tordre aux domestiques de n'approcher de cette salle sous aucun prétexte.... Toute intervention profane pourrait troubler les redoutables mystères qui vont s'accomplir ici. »
Le nabab, très intimidé, fit un signe d'acquiescement et s'assit à la place indiquée, tandis que Karl occupait un autre fauteuil devant la table, sous le rayon lumineux de la lampe.
(c John Hartley, reprit le médium à voix haute après un moment de silence, je vais tenter, comme je vous l'ai dit, l'œuvre magistrale de la matérialisation de feu Suzanne Harlley. J'ignore encore si je réussirai d'une manière complète, c'est-à-dire, si Suzanne voudra bien se montrer a nous telle qu'elle était pendant sa vie ; j'ai seulement la certitude qu'elle ne refusera pas de répondre aux questions.... Néanmoins, je dois vous demander, dès à présent, si vous êtes disposé à exécuter ses ordres, quels qu'ils soient, et quand même ils devraient vous imposer de cruels sacrifices ?
— Maître, répliqua John, j'ai affirmé déjà que j 'était prêt à faire tout ce qui me serait commandé par Suzanne.... Je répète cette promesse... ce serment I
— C'est bien... ne Toubliez pas, quand Theure sera venue. »
Il ajouta, après une nouvelle pause :
«Je vais commencer les évocations.... Vous ne devez pas avoir peur, quoi qu'il arrive. L'Esprit de Suzanne, malgré votre coupable attachement à des souvenirs qu'elle répudie et peutêtre à des personnes qu'elle condamne, est plein de bienveillance pour vous et sans doute il va vous donner un signe éclatant de son indulgence.
— Oh ! je sais bien, reprit John avec enthousiasme, que ma chère Suzanne ne peut être irritée contre moi ! Elle voit le fond de mon cœur, elle doit comprendre....
— Paix I interrompit Karl avec autorité ; il est temps! »
Prenant une pose théâtrale, il tendit le bras vers la lampe et dit très haut :
« Lampe, tu brilles trop... Diminue ton éclat ^ »
Avec la soudaineté qui caractérise un « coup de feu » à la rampe d'un théâtre, la flamme pâlil, s'abaissa et devint un simple point lumineux, qui ne permettait même plus de distinguer la table placée au-dessous.
Alors, au milieu des ténèbres, le conjurateur