‹ NéridahChapitre 25 sur 52 · Voyez la Dole à la fia du volume · texte numérisé non relu

Voyez la Dole à la fia du volume

prononça une formule dans une langue inconnue et inintelligible. A mesure qu'il parlait, on voyait de légers serpents de feu voltiger en Tair * ; des étincelles de diverses couleurs brillaient çà et là pour s'évanouir aussitôt ; les têtes de mort en broderie d'argent qui ornaient les tentures, s'illuminaient par intervalles, puis disparaissaient. Tout cela avait lieu dans le plus profond silence; on n'entendait absolument que la voix du médium répétant la mystérieuse formule.

Comme le nabab, très effrayé malgré sa promesse, observait ces prestiges, Karl se tut, la conjuration étant finie sans doute, et une odeur suave de roses fraîchement cueillies se répandit dans toute la pièce ^

Karl, que l'on ne pouvait voir dans l'obscurité, s'approcha du nabab et, lui posant la main sur l'épaule, lui dit d'un ton de ravissement :

ce Réjouissez-vous.... Tout marche à souhait... Suzanne agrée votre hommage ; elle vous en donne ce signe éclatant que j'espérais de sa bienveillance. »

Puis, élevant le bras :

« Lampe, dit-il, éclaire-nous. »

La flamme revint avec la rapidité qu'elle avait

] . Voyez la Dotë à la fin du volume.

mise à s'éclipser, et versa sur la table, placée audessous d'elle, un flot de lumière. Alors apparut sur cette table une immense corbeille, en filigrane doré, toute remplie de roses, d'une fraîcheur surprenante et d'une espèce que John n'avait jamais trouvée en Angleterre.

« Ah ! je reconnais ces fleurs ! s'écria le nabab, transporté à son tour ; elles sont semblables à celles que nous allions cueillir, Suzanne et moi, sur les coteaux des Nilgheries, là-bas dans rinde !

— Vous avez raison, Hartley, dit Karl avec gravité ; ces fleurs proviennent certainement de la vallée de Cachemyre. »

Prenant la plus bello rose, il la remit à John, qui se pencha pour la sentir el pour déposer un baiser sur ses pétales satinés. Quand il se redressa, la magnifique corbeille s'était évanouie ; il en restait seulement la fleur qu'il tenait à la main.

ce Sans doute, dit Karl en souriant, Suzanne a voulu témoigner que son présent était pour vous seul.... Maintenant le signe que nous espérions est donné, et, selon toute apparence, nous allons obtenir des manifestations plus significatives encore. »

11 eut l'air de réfléchir; puis, voyant John pres^

ser avec émotion la rose des Nilgheries contre ses lèvres, il reprit :

« La complaisance évidente de l'Esprit de Suzanne à votre égard m'encourage à tenter une expérience... Qu'est-il besoin d'un médium, c'est-à-dire d'un intermédiaire, entre TEsprit de votre femme défunte et vous? Je désire que vous l'interrogiez en personne, et j'ai la certitude qu'il répondra.

— Cher maître, dit John tout palpitant de joie, croyez-vous vraiment.... Mais comment dois-je m'y prendre ?

— Rien de plus simple.... Vous allez vous asseoir dans ce fauteuil, qui est là devant la table; vous tournerez votre visage vers l'orient, indiqué par cette tête de chimère sur la draperie, et vous n'aurez qu'à demander à voix très haute : « Esprit, es-tu ici? » Si l'Esprit répond, ainsi que je Tespère, vous n'aurez plus qu'à l'interroger, comme si vous étiez seul avec lui.... Tenez, continua Karl, j'ai une telle confiance dans le résultat de votre tentative, que je ne crois même pas nécessaire de commander à la lampe de diminuer son éclat. L'Esprit a tant de bonté pour vous, il est, si j'ose me servir de cette expression, si bien apprivoisé déjà, qu'il ne saurait s'effrayer de cette grande lumière. »

Ainsi encouragé, John alla s'asseoir dans le fauteuil et prit Ja pose indiquée, tandis que Karl restait debout derrière lui, en apparence pour l'assister au besoin, mais en réalité pour exécuter plus sûrement certaines manœuvres indispensables.

Après un moment d'hésitation, le nabab demanda , d'une voix un peu tremblante mais forte :

« Esprit, es-tu ici ? »

Aussitôt une voix, qui n'avait rien de féminin, mais dont, au contraire, le timbre était éclatân et comme métallique, répliqua :

« Je suis ici. »

• Karl fît un soubresaut; cette voix ne venait pas de la direction où il l'attendait, et elle avait un caractère de nature fort alarmante.

John demeurait interdit par la soudaineté de la réponse ; la voix reprit, sans qu'on lui eut adressé de question nouvelle :

« Oui, John Harlley, je te vois, je t'entends, et je veille sur toi avec sollicitude ! »

Karl était livide, et si le nabab se fût retourné en ce moment, il aurait pu s'apercevoir que le malencontreux médium, tout frémissant, chancelait sur ses jambes. Cependant la colère dominait encore chez Karl sa mortelle anxiété.

« Que (lit donc celte stupide créature? pensait-il en songeant à Mme Jellous; ce n'est pas là ce qui était convenu ! »

John Hartley reprit avec entraînement, en joignant les mains :

« Suzanne, chère Suzanne! Il est doue vrai que tu veilles sur moi?.... Eh bien, hâte-loi de m'apprendre par quel moyen doit s'opérer la matérialisation, afin que je puisse contempler les traits, t'admirer, te serrer dans mes bras! »

Comme Ton lardait à répondre, Karl prit brusquement son parti.

« Monsieur Hartley, dit-il avec résolution, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire que je ne m'explique pas encore.... Retirons-nous.... La séance est finie. »

Saisissant John par la main, il voulut Ten- Iraîner hors de la salle ; mais, avant que John eût eu le temps de se lever, la voix se fit entendre de nouveau et dit, avec un timbre à la fois railleur et menaçant :

« Non, la séance n'est pas finie.... John Hartley, écoute mes paroles: ce n'est pas le médium, que je vois auprès de toi, qui opérera la matérialisation de la pauvre Suzanne; mais deux heures ne seront pas écoulées que tu verras arriver l'homme qui doit donner à chacun ici sa

récompense.... Préparez- vous tous à le recevoir !

— Esprit, s'écria John, je voudrais apprendre encore...

— Adieu ! reprit la voix, adieu... adieu^»

Et chacune de ces paroles était mpins distincte, comme si Ton s'éloignait rapidement.

Karl ahuri, consterné, ne savait quelle contenance garder; le nabab, au contraire, paraissa au comble de la joie.

« Vous l'entendez, cher maître, reprit-il, un aide puissant nous arrivera dans deux heur res... Celte œuvre, qui vous semblait si difficile, va s'accomplir. Celui que nous attendons est sans doute aussi un habile médium et vous ne manquerez pas d'êlre d'accord ensemble.

— Je vous ai dit, répliqua le spîrite d'un ton saccadé, qu'il y a dans tout ceci quelque chose d'incompréhensible. Nous sommes, je le crains, victimes d'une noire machination... »

En ce moment un bruit effroyable s'éleva dans les parties du ch&teau les plud reculées. C'éfait comme un roulement de tambours, des meubles qui se heurtaient avec fracas, des piétinements sur le plancher, de longs cris et des gémissements lamentables.

Ce vacarme, partant de tous les points à la

'Ile cunlenan e garder [1 — 10

fois, mit en alarme la domesticité du ch&teau. Hommes et femmes couraient en s'appelant avec inquiétude; aucun d'eux ne savait la cause de ce bruit mystérieux. Plusieurs, affolés par répouvante, vinrent frapper à la porte du « sanctuaire » pour prendre les ordres du nabab.

Karl ouvrit et, enchanté d'avoir un moyen de gagner du temps, demanda de quoi il s'agissait.

Davy qui, sur la proposition de Karl lui-môme, était arrivé de Londres depuis deux jours, et qui accourait avec les autres, annonça qu'il se produisait des bruits extraordinaires dont on ne pouvait se rendre compte.

« Parcourez, dit Karl brusquement, toutes les pièces de la maison, et si vous rencontrez quelque personne étrangère...

— Nous l'avons fait déjà, monsieur, répliqua Davy humblement; mais on ne voit personne, et le fracas se produit dans des pièces fermées à clef.

— Tout s'expliquera sans doute... D'ailleurs, c'est fini et on n'entend plus rien. »

Eu effet, le calme le plus complet régnait maintenant dans le ch&teau.

« C'étaient des Esprits ! dit John Hartley ; il ne saurait y avoir le moindre doute à cet égard .

— Des Esprits ! » répétèrent Davy et les autres sur tous les tons de la surprise et de Teffroî.

Les récits qu'ils avaient entendu faire sur les apparitions dont ce vieux château était le théâtre, leur revenaient en mémoire, et les moins timides jetaient les yeux autour d'eux pour s'assurer si, malgré le soleil, des spectres, fraîchement sortis du tombeau, ne se montraient pas.

« Oh ! ces bruits n'annoncent rien de fâcheux, reprit John dont la joie était expansive ; ils prouvent plutôt... Mais, ajouta-t-il d'un ton différent, puisque nous avons la paix à cette heure, que chacun retourne à son ouvrage, et qu'on se tienne prêt à recevoir un hôte d'importance qui doit arriver aujourd'hui. On disposera la meilleure chambre de la maison et on recommandera au chef de cuisine de préparer un dîner délicat. »

Les domestiques, ainsi rappelés à leurs fonctions habituelles, se retirèrent, non sans échanger tout bas force commentaires sur ce qui venait de se passer.

Karl et le nabab se retrouvèrent seuls dans le sanctuaire.

Le médium dit tout à coup à John :

« Monsieur Hartley, avez-vous au doigt la bague magnétique que je vous ai donnée et qui

permet de distinguer les faux prodiges des véritables ?

— Non, maître ; elle est restée dans ma chambre.

— C'est une grande faute, et ainsi s'explique peut-être comment vous pouvez être dupe de certaines illusions... Eh bien, pour l'heureuse fin des choses qui s'accomplissent et de celles qui se préparent, il importe que vous soyez muni de ce talisman.

— Je vais le chercher.

— Allez vite... Je vous rejoindrai chez vous tout à l'heure. »

A peine John fut-il parti, que le médium, qu dissimulait mal sa vivo agitation, souleva une tenture, et ouvrit une petite porte cachée dans la boiserie. Celle porte donnait accès dans une sorte de couloir qui semblait tourner autour de la pièce. Une personne en sortit, toute pâle et tremblante. C'était Mme Jellous, qui, certainement, ne revenait pas de la ferme des Oaks.

Karl la foudroya du regard.

« Madame, dit-il avec violence, êtes-vous donc folle? Pourquoi n'avez-vous pas suivi scrupuleusement mes instructions ?

— Pardonnez-moi, maître, répliqua la som-

nambule éperdue ; il n'y a nullement de ma faute. Je ne comprends pas ce qui a pu faire manquer toutes nos combinaisons... Au moment de l'arrivée de M. Hartley, lorsque j'ai gagné mon poste, là dans le couloir de la boiserie, j'ai trouvé nos machines bouleversées. L'appareil optique, au moyen duquel je devais voir dans la salle, le cornet acoustique qui devait me permettre d'entendre les questions, le porte-voix qui devait me donner la facilité d'y répondre, tout avait disparu, tout avait été arraché, anéanti. Je ne pouvais vous avertir de ce contre-temps, car M. Hartley était là et je n'avais pas la liberté de bouger. Or, pendant que je restais dans les ténèbres, réduite à Tinaclion, j'ai entendu auprès de moi cette voix étrangère qui répondait à vos demandes.... D'où venait-elle? Qui était celui qui parlait?... Encore une fois, ce serait à croire à l'existence des Esprits.

— Sotte ! répliqua Karl avec impatience; mais, s'il en est ainsi et s'il n'y a pas de votre faute dans cette affaire, évidemment nous avons un ennemi acharné, qui s'étudie à traverser nos desseins. Déjà hier au soir, ce rire railleur qui vous a tant effrayée, quand vous jouiez le personnage de la reine Edith, était produit par ce personnage.... Le petit muet n'est pour rien dans l'af-

faire.... Plus de doute à présent! Quelqu'un a. deviné nos plans et travaille à les ruiner. Ce « quelqu'un » est sans doute l'individu dont on annonce l'arrivée pour aujourd'hui avec tant de solennité !

— Et vous ne soupçonnez pas, Karl, qui peut avoir intérêt....

— Eh ! ma chère, cela saute aux yeux ; c'est ce vieux fou de docteur Hartley, qui s'est brouillé avec son frère à cause de nous et qui a recueilli dans sa maison la petite Néridah. Je pensais bien qu'il ne nous oubliait pas, et voilà pourquoi je voulais brusquer les choses; mais mille difficultés de détail m'ont empêché jusqu'ici.... Oui, le fai est certain, ces machinations proviennent du docteur Hartley ... Quel est son plan à lui? Je l'ignore, mais nous devons tout craindre.

— Alors, maître, dit Mme Jellous très effrayée, il serait périlleux d'en attendre le résultat. Songez que le docteur est en rapport avec le chef de la police de Londres.... Peut-être ferions-nous sagement de quitter sur-le-champ ce pays.

— Je ne l&cherai pas prise si facilement, dit Karl d'un air d'obstination; les quelques mille livres sterling que nous avons tirées d'Hartley, ces derniers temps, ne sauraient nous sufQre quand on a, comme nous, convoité toute sa co-

lossale fortune. D'ailleurs, j'aime la lutte, vous le savez.... Je ne suis point de ces spirites vulgaires qui s'aplatissent devant la cour*. Je veux voir ce médium fameux qui me défie au combat, je veux me mesurer avec lui.... Je tiendrai bon jusqu'au dernier moment, et puisque nous voilà avertis, nous pouvons triompher !

— Écoutez-moi, Karl : vous allez m'accuser encore de faiblesse, de l&cheté; mais maintenant je suis convaincue que la lutte tournera contre nous.... Le plus sûr est de fuir sans hésiter.... de fuir à l'instant même !

— Ce serait lâche, et de plus nous donnerions ainsi des armes contre nous... On se mettrait à notre poursuite dans des conditions déplorables.... En outre, j'ai besoin de quelques jours afin de réaliser les valeurs en ma possession ; ce maudit sollicitor ne m'a pas 3oldé jusqu'ici les mille livres, pour ma part dans la vente du château.... Enfin, je vous le répète, je ne redoute pas le combat qui s'annonce, et vous ne connais. sez pas encore tout ce dont je suis capable, ma chère Jellous.... Autant vaudrait essayer d'enlever à un lion la proie sur laquelle il a posé sa griife, que de me faire renoncer au

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