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CHAPITRE IX

Le cofltst qui parle.

Tout le cbAteau était en rumeur pour la réception de l'hôte dont John avait annoncé la venue. Nul ne pouvait deviner qui allait arriver, et le maître du logis n'en savait pas plus que ses gens à cet égard; mais on avait l'ordre de tout préparer en vue d'uQ personnage éminent qui allait paraître, et chacun s'escrimait de son mieux pour lui faire honneur.

Karl, comme nous l'avons dit, était allé rejoin-

dre le nabab dans sa chambre, et avec force paroles mystiques essayait de lui prouver que l'événement du sanctuaire avait pour cause rintervention jalouse d'un Esprit de ténèbres. Mais John Hartley, toujours si crédule, si docile et si maniable, écoulait avec une distraction évidente. Tout en pressant contre ses lèvres la rose des Nilgheries, il tenait de l'autre main la montre de Suzanne et la consultait fréquemment du regard :

« Allons ! allons ! maître, dit-il enfin avec un sourire amical, je vois ce qui vous offusque... Vous êtes un peu jaloux de ce médium auquel semble être réservé le succès de la matérialisation de Suzanne !... Cependant, si cet inconnu réussit, comme on l'annonce, votre gloire ne saurait en être diminuée. C'est vous qui le premier avez abordé cette œuvre difficile, et ma reconnaissance pour vous restera la même. Je connais votre désintéressement; mais, quoi qu'il arrive, je veux assurer votre fortune, afin que vous puissiez vous livrer désormais à vos travaux spirites sans en être détourné par des préoccupations misérables. »

Malgré la bienveillance de ces paroles, Karl sentait déjà tout ce qu'il avait perdu de terrain dans l'esprit du nabab, et il se disposait à répon-

di*e avec vivacité, quand John ajouta, en regardant toujours sa montre :

« Réellement, maître, il pourrait bien y avoir du louche dans cette affaire.... La voix a annoncé qu'avant deux heures Thomme prédestiné serait ici ; or, dans quelques minutes, les deux heures seront expirées et Thomme ne parait pas. »

Comme il parlait encore, un son métallique, d'une puissance extraordinaire, retentit dans tout le château ; il semblait être produit par un de ces énormes gongs, si communs dans l'Inde et la Chine, dont, amëre ironie! Mme Jellous s'était servie pour recevoir John, la première fois qu'il avait frappé à la porte de la maison de Nelson-square. Personne ne pouvait dire où se trouvait l'instrument, mais le son se propagea, en éveillant mille échos, sous les voûtes, à travers les vastes salles et les longs corridors du manoir de la reine Edith.

Hartiey se leva d'un bond.

«C'est lui! s'écria-l-il avec un accent de triomphe. Esprits, pardonnez-moi d'avoir douté! »

Au même instant, la cloche de la grande porte annonça un visiteur.

« Quand je disais! poursuivit John; eh bien!

monsieur Karl, il faut aller au-devant de lui,,.

Nous ne pouvons faire moins pour un maître aussi éminent dans la science spirite !

— Soit, » dit le médium cherchant à dissimuler sa p&leur et son dépit.

Il avait espéré que le visiteur ne paraîtrait pas, et qu'il serait dispensé lui-même de connaître son mystérieux rival.

Pendant que Ton descendait Tescalierde pierre, il murmurait :

« Ma foi ! ce gaillard entend joliment la mise en scène, et il doit avoir de nombreux complices dans la maison !... La lutte sera rude.... Il s'agit de jouer serré! »

On traversa la cour et on se dirigea vers une voûte, qui conduisait autrefois au pont-levis du château ; mais, depuis longtemps, le pont-levis avait été remplacé par une porte massive que Karl, pour des raisons à lui connues, recommandait de tenir toujours soigneusement close. Un domestique, répondant à l'appel de la cloche, faisait tourner en ce moment un des lourds battants sur ses gonds.

Violemment surexcité, John s'attendait à voir apparaître quelque chose d'étrange et d'inouï dans l'encadrement lumineux de la voûte, un cortège fantastique, un char colossal comme celui de Jaggernaut, un archange monté sur un

hippogriffe, que sais-je? tout au moins, un chevalier du moyen âge, couvert de fer et la visière baissée, avec cimier et panache au sommet de son casque. Karl lui-même avançait le cou avidement, et si ses idées n'étaient pas aussi romanesques que celles de John, il n'avait pas moins une opinion bizarre de l'être inconnu qui allait se montrer.

L'un et l'autre ne tardèrent pas à être désappointés. La personne qui s'élança sous la voûte, dès que la porte fut ouverte, et qui se dirigea vers la cour après avoir dit un mot au domestique, était un grand et beau jeune homme, élégamment vêtu. La fraîcheur de son costume n'annonçait pas qu'il eût fait un long voyage, et il marchait d'un pas délibéré, le sourire sur les lèvres.

Il s'avança vers John sans hésiter; avant que le nabab eût pu s'en défendre, il se jeta à son cou et l'embrassa, en s'écriant :

ce C'est moi, mon oncle... Et je vous aime toujours! »

On a deviné Alfred Hartley.

Si prévenu que fût John contre son frère, il éprouva un vif sentiment de plaisir, en reconnaissant ce neveu qui lui avait rendu de si grands services dans l'Inde et qui était autrefois le pro-

tégé de Suzanne. Il lui rendit ses caresses avec effusion; cependant il ne put s'empêcher de lui dire:

« Tu es le bienvenu, Alfred, quoique ce ne soit pas toi que je m'attendais à voir ici à cette heure !

— Il me semble pourtant, mon oncle, répondit Alfred toujours souriant, que mon arrivée vous a été annoncée par des signes nombreux et passablement clairs.... On a dit que je serais chez vous dans le délai de deux heures ; voyez, ajouta-t-il en élevant la main vers la vieille horloge du château, il s'en faut encore d'une minute que le délai soit expiré I »

John recula d'un pas, en regardant Alfred d'un air ébahi.

ce Que dis-tu ? s'écria-t-il ; c'est toi que désignaient ces voix et ces prodiges? Tu es devenu un médium, toi dont le père refuse de se rendre à l'évidence et ne croit même pas aux Esprits ?

— Oncle John, je vous le répète, je suis celui que vous attendez, et je vous en donnerai bientôt des preuves... J'arrive de l'Inde, ajouta Alfred d'un ton plus grave, et je viens au nom de ma tante Suzanne Hartley, que j'aime et vénère comme un ange de Dieu, pour vous protéger et pour opérer une œuvre de justice... J'ai h&te d'accomplir ma mission ! »

Pendant que Toncle et le neveu échangeaient ces paroles, tous les domestiques de la maison accouraient dans la cour, afin de voir l'étranger que leur maître attendait avec tant d'impatience. Davy était encore parmi eux et reconnut Alfred, qu'il avait vu souvent dans Tlnde. Il apprit à ses compagnons qu'il s'agissait tout simplement d'un proche parent du nabab, et comme il n'y avait plus rien de merveilleux dans cette circonstance, la plupart retournèrent à leur service. D'ailleurs, John ne tardavpas à prendre le bras d'Alfred, et ils entrèrent dans le grand salon du rez-de-chaussée.

Karl, qui les suivait, disait en hochant la tète:

« Comment le fils du docteur peut-il être au courant de ce qui vient de se passer ici? C'est à se demander, avec Mme Jellous, si vraiment les Esprits n'existent pas I En tout cas, l'affaire s'embrouille terriblement, car ce gaillard a pour lui l'influence de la parenté, d'une amitié ancienne. 11 a connu Suzanne; il sait où il va.... Tandis que moi, maintenant, je suis dans les ténèbres.... J'ai été peut-être imprudent d'attendre! »

Dans le salon, John, qui, malgré ses préoccupations, était décidément enchanté de revoir son neveu, proposa de faire servir quelques rafraîchissements.

n — Il

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a Merci, mon bon oncle, répondit Alfred ; quoique je vienne de loin, je ne boirai ni ne mangerai avant que je n'aie accompli Tœuvre pour laquelle je suis ici... Et vous vous souvenez que, d'après la voix de l'autre monde, cette œuvre doit être terminée aujourd'hui.

— Tu veux parler de la matérialisation de noire chère Suzanne? s'écria le nabab dont les yeux brillèrent; ah ! ce sera le comble de mes vœux !... Et vraiment, mon cher Alfred, je comprends que le succès de cette difficile entreprise te soit réservé, à toi qui aimais tant ta pauvre tante et qui étais tant aimé d'elle... Toutefois nous ne devons pas être injustes envers Thomme supérieur qui a obtenu déjà des résultats importants... Tu connais sans aucun doute , ajouta-t-il en prenant Karl par la main, mon ami Karl, le médium le plus illustre de toute l'Angleterre?

— Oui, oui, oncle John, répondit Alfred qui s'inclina avec une politesse railleuse; je connais très bien M. Karl... Je le connais mieux que vous ne le pensez, qu'il ne le pense lui-môme,... et je l'estime selon son mérite. Peut-être, avant que nous nous séparions, lui en donnerai-je des preuves décisives. »

Le nabab ne soupçonna pas l'ironie qui se cachait dans ces paroles, mais que Karl comprit

1res bien, ce qui rendit son air encore plus sombre.

« A la bonne heure, reprit-il ; ainsi vous allez réunir vos efforts pour atteindre le but auquel nous aspirons tous. Passons, si vous le voulez bien, dans la salle des évocations, que Karl appelle « son sanctuaire ».

En cô moment, Mme Jellous, en toilette riche mais sévère, entra dans le salon. On sait que, malgré sa corpulence, elle était assez belle femme, ' et elle affectait un air majestueux.

« Ah! dit le nabab toujours avec bonne humeur, voici notre digne somnambule, à laquelle il faut aussi, mon cher Alfred, que je te présente... Madame Jellous, c'est mon neveu Alfred Harlley, qui me revient de Tlnde, sur Tordre des Esprits 1 »

Mme Jellous s'inclina avec embarras. Quant à Alfred, il salua en affectant une excessive politesse.

« J'ai entendu beaucoup... beaucoup parler de Mme Jellous, répliqua-t-il, et je me félicite de la voir ici. Elle représente fort bien, dans ce vieux manoir, l'ancienne propriétaire... Edith, la femme du Confesseur. »

John ne comprit encore rien à cette allusion ; mais Mme Jellous devint loute pâle. Elle se glissa derrière Karl et lui dit à l'oreille :

< Nous sommes perdus ! »

Karl fit un mouvement dont il était difficile de comprendre le sens, mais qui indiquait une violente colère-

(c Madame Jellous, dit-il tout haut, votre présence nous serait inutile, et vous pouvez, si cela vous plaît, remonter dans votre chambre.

— Pourquoi cela? s'écria Alfred qui tenait à ne pas perdre de vue en ce moment une femme aussi rusée que la somnambule; je n'ignore pas quels services elle vous a rendus, mattre Karl ; elle pourra nous en rendre de nouveaux pour ce qui nous reste à faire... »

Et il ajouta ironiquement :

« Elle est si lucide ! Elle a tant d'affinité avec les Esprits ! »

Ces quelques paroles, prononcées d'un ton calme et simple, mais si menaçantes au fond, achevèrent d'enlever à Karl ses velléités de résistance :

« Toute réflexion faite, monsieur John, dit-il brusquement, il ne me convient pas de prendre part à des opérations où je n'aurais sans doute à jouer qu'un rôle secondaire... Allez avec votre neveu, qui est un médium si puissant, dans la salle des évocations, et trouvez bon que je m'abstienne de vous y accompagner. »

Il fît mine de sortir; mais Alfred se plaça résolument devant lui.

. « Ce serait une offense pour moi, maître Karl, dit-il; et d'ailleurs, que penserait de vous mon bon oncle John, si vous refusiez ainsi votre concours à la manifestation complète de la vérité?

— Alfred a raison, reprit le nabab; ne me laissez pas croire, maître, qu'un homme tel que vous peut éprouver une mesquine jalousie....

Vous me feriez douter de votre pouvoir. »

Karl se mordit les lèvres.

a Soit, répliqua-t-il ; allons au sanctuaire.

— Passez le premier, ainsi que Mme Jellous, dit Alfred avec une politesse affectée dont le sens n'échappa ni à Tun ni à l'autre, et hàtonsnous, car la journée s'avance, et nous pourrions être interrompus d'une manière peutêtre fâcheuse. »

Pendant qu'on longeait un corridor conduisant à la salle des évocations, Karl eût bien voulu échanger quelques mots avec la somnambule, qui marchait toute tremblante à son côté. Mais il sentait le regard perçant d'Alfred fixé sur lui, et les deux complices demeurèrent silencieux l'un et l'autre.

On atteignit le sanctuaire. Karl, en sortant deux heures auparavant, en avait emporté la clef,

comme il faisait toujours, de peur qu'on ne vînt déranger ses appareils, et il ne doutait pas que, dans cette pièce, si habilement machinée par lui, il ne trouvât moyen d'opérer encore quelque prodige pour réduire au silence le terrible neveu du nabab. Aussi, ayant ouvert la porte, enlra-t-il d'un air confiant et relativement assuré. Il se sentait sur son terrain et avait presque honte de ses défaillances.

Personne, en effet, n'avait pu pénétrer dans cette pièce depuis qu'il en était sorti et il lui sembla que les choses se trouvaient absolument dans l'état où il les avait laissées. Les volets restaient fermés derrière les tentures noires aux ornements d'argent, et la salle n'était éclairée que par la lampe suspendue au plafond, au-dessus de la table d'ébène. Un silence morne y régnait, comme à l'ordinaire, et un tapis épais étouffait le bruit des pas.

Le nabab, en franchissant le seuil de ce lugubre appartement, ne put se défendre d'une sorte de respect religieux et se tut. Alfred Hartley donna prestement un tour à la serrure et mit dans sa poche la clef que le médium, troublé, avait oublié de retirer; puis il s'écria d'un ton délibéré :

« Oh! oh! quelle forte odeur de roses on sent

ici! Il doit y avoir des fleurs cachées quelque part.

— Mon neveu, dit John, ces roses, qui venaient des Nilgheries, étaient un présent de Suzanne; mais on ne les a vues qu'un moment, bien qu'on les sente encore... Une seule m'est restée, c'est celle qui est à ma boutonnière.

— Vous moquez-vous, mon oncle? dit Alfred avec gaieté; ces fleurs doivent être encore ici, j'en ai la certitude... Vous allez voir ! »

11 s'approcha de la table d'ébène et toucha un bouton caché dans les élégantes sculptures du meuble. Aussitôt le dessus de la table s'ouvrit et la corbeille en filigrane doré, toute pleine de roses exotiques, apparut à la place qu'elle avait occupée et où Karl l'avait mise pendant que John détournait la têle. Elle était restée couverte jusque-là par une draperie, entourant la table et retombant jusqu'à terre.

Le nabab se retourna vivement vers Karl, qui devenait de plus en plus livide.

Mais Alfred ne jugea pas à propos de triompher pour si peu. Il poursuivit, avec un imperturbable sang-froid :

« Je vous disais bien, oncle John, que l'Esprit n'avait pas remporlé ses roses ! Ensuite, elles peuvent ne pas venir d'aussi loin que les Niighe-

ries... Smilh, votre ancien jardinier, qui demeure à moins d'un mille d'ici, avait reçu de la part de ma bonne tante Suzanne, des graines de ces fleurs, dans un temps où vous n'étiez plus propriétaire de la ferme des Oaks... Il en a semé dans son jardin, et la première fois qu'en vous prônant à cheval, vous passerez près de la maison de Smilh, vous pourrez demander à voir ses belles plantations de rosiers ^ »

Alfred parlait comme s'il &e fût agi d'une chose fort simple et fort naturelle. Il n'en produisît que plus d'impression sur son oncle, qui continuait de regarder Karl avec un embarras à peine moins grand que celui du médium.

« Tout ceci est bien étrange, reprit le nabab; j'avais cru jusqu'ici... Il doit y avoir dans celte affaire quelque influence fâcheuse, quelque intervention d'un Esprit de ténèbres!... Karl n'est pas moins un médium de premier ordre, qui a oblenu pour moi d'importantes et précieuses manifestations. »

Alfred se redressa et répliqua d'un ton magistral :

« Mon oncle, il y a, vous ne l'ignorez pas, de

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