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bien dans son cerveau, qu'il ne voyait plus, n'entendait plus, ne comprenait plus rien aux événements. Aussi ne répondait- il pas, et il fallut qu'Alfred montrât son oncle à Tofficier de justice.
« Monsieur John Hartley, reprit le constable respectueusement, j'ose espérer que vous ne vous opposerez pas à l'exécution d'un ordre de sa gracieuse Majesté la reine, et que vous m'auloriserez à arrêter chez vous un grand criminel qui est venu y chercher asile?
— Un grand criminel.... chez moi! répéta John, qui, n'ayant plus affaire à un Esprit, mais à un constable en chair et en os, recouvra un peu de sang'froid. Qui est-il? Comment s'appellet-il?
— Il s'appelle Marc Fehrenbach, sujet allemand, répliqua le constable en jetant un regard sur le warrant dont il était porteur.
— Je ne connais ici personne de ce nom.... Et de quel crime est accusé ce Marc Fehrenbach?
— Il en a commis un grand nombre que les investigations de la justice feront mieux connaître; mais le principal, celui pour lequel il est poursuivi en ce moment, est d'avoir fait périr, au moyen d'une de ces machines infernales qu'on nomme « rats », le beau navire anglais le Kirbeck,
assuré pour une somme supérieure à sa valeur par une compagnie indo-américaine, et d'avoir causé la mort d'une quarantaine de personnes embarquées sur ce navire. Pendant longlemps le coupable a pu se soustraire aux recherches les plus actives. Mais on a découvert récemment qu'il s'est réfugié en Angleterre, et enfin on a acquis la ccrtilude....
— Ajoutez, monsieur le constable, interrompit Alfred, que j'ai bien été pour quelque chose dans ces découvertes, moi qui étais chargé par la compagnie indo-américaine de suivre la piste (le ce coquin.... Et il s'est trouvé que j'avais toutes sortes de raisons pour cela.
— S'il en est ainsi, répliqua le nabab, je n'aurai garde de m'opposer au warrant de Sa Majesté.... Ah! il s'agit du destructeur du Kirheck!.., Si l*on arrête Marc Fehrenbach, ce sera une grande consolation pour mes bonnes voisines, les dames Swift, et pour ce cher enfant, que le crime d'un scélérat a rendu orphelin ! »
En même temps, il posait la main sur la lêle blonde du petit muet, qui venait de prendre place auprès de lui.
Le constable s'inclina en signe de remerciement.
« A présent, dit-il, que j'ai Taulorisation du
maître de cette demeure, il n'y a plus qu'à exécuter Tordre que j'ai reçu. »
Se tournant vers Karl, il lui toucha Tépaulo de sa baguette :
« Marc Fehrenbach, dit-il, je vous arrête au nom de la reine ! »
Karl fit un saut en arrière et s'appuya contre la muraille.
« Je ne m'appelle pas Marc Fehrenbach, s'écria-t-il ; je suis sujet allemand, il est vrai, mais je n'ai pas d'autre nom que Karl.... Demandez plutôt à Mme Jellous ! »
La somnamtjule, suffoquée par la frayeur, put seulement balbutier :
« Je.... je ne Sais pas. »
Karl lui jeta un regard étincelant ; mais l'attention du constable s'était tournée vers la compagne habituelle du spirite.
«Ah! c'est vous, dit-il en l'examinant delà tôte aux pieds, qui êtes Mme Jellous, la somnambule d'Egyptian-Hall?.... Je suis chargé auss de vous conduire devant le shérif du comté pour que vous donniez des explications sur cer tains agissements de sorcellerie et d'escroquerie; et à moins que vous ne puissiez fournir caution pour une somme qui sera fixée par le shérif....
— Cette caution je la fournirai, s'écria l'exccl-
lent John ; et j'espère que la pauvre femme pourra se laver des soupçons qui pèsent sur elle. »
Néanmoins le constable toucha de sa baguette l'épaule de Mme Jellous, en prononçant la formule sacramentelle :
« Suivez-moi.... au nom de la Reine ! »
Mme Jellous se renversa sur le canapé, en proie à une violente attaque de nerfs. Mais on ne s'inquiétait pas de ses gémissements et de ses convulsions.
Karl, toujours appuyé contre la muraille, une main cachée dans ses vêtements, dit au nabab, d'un ton qui n'avait plus sa jactance ordinaire :
« Et moi, mon bon monsieur Hartley, n'interviendrez- vous pas aussi en ma faveur? N'offrirez-vous pas caution au juge pour qu'il me laisse en liberté provisoire? Je ne suis pas le destructeur du Kirbeck ; je suis votre ami, je vous ai donné de nombreuses preuves de mon dévouement comme de mon pouvoir, et c'est pour cela que votre famille, surtout votre neveu, me persécute avec tant d'acharnement.... Dites, ne dois-je pas compter sur votre bienveillant appui? »
John n'était pas habitué à entendre l'audacieux Karl lui parler sur ce ton humble et suppliant ; d'ailleurs, son épuisement le rendait moins ferme que jamais, et il parut hésiter.
« Mon oncle, s'écria Alfred, vous laisseriezvous prendre encore aux paroles mielleuses de cet affronleur, de ce scélérat? Outre les crimes horribles qu'il a commis d'autre part, ne vous a-t-il pas abusé par son charlatanisme, par ses faux prestiges, par ses infâmes calomnies contre Suzanne, contre la douce et innocente Néridah ? Il vous a trompé, il vous a menti, et en vous trompant, il vous a fait commettre, à vous-même, des actions injustes et mauvaises.... Votrejègne est fini, Marc Fehrenbach, poursuivit-il avec véhémence en s'adressant au spirite ; vous n'avez jamais été un médium, mais un vil escamoteur, et la justice vous prouvera encore que vous êtes un escroc, un voleur et un assassin.... J'ai eu le bonheur de tourner contre vous toutes les fourberies dont vous vous serviez contre mon oncle et d'en employer d'autres, qui vous étaient inconnues ; je vous ai battu avec vos propres armes,... Acceptez votre défaite ... Si vous avez vraiment le pouvoir surnaturel dont vous vous targuez, on ne doit concevoir pour vous aucune crainte ; les Esprits vous tireront de la prison du comté, et.... qui sait? vous sauveront peut-être de la corde ! »
Tout autre que Karl eut été accablé par ces énergiques accusations; mais il élait endurci
depuis longtemps contre l'injure et le remords. II écoutait à peine Alfred Hartley ; tout son espoir était dans John, dont il connaissait l'incurable faiblesse à son égard, et il pensait encore que le nabab allait intervenir pour le tirer de ce mauvais pas. Aussi dardait-il sur lui un regard perçant, le regard que le serpent darde pour fasciner et attirer sa proie.
« John ! John ! dit-il, répondez.... M'abandonnerez-vous après que je vous ai donné tant de preuves d'amitié, de respect et de véritable abnégation ? »
Le nabab s'agitait d'un air de malaise, sans répondre. Ayant rencontré le regard doux, clair, caressant d'Alfred, qui contrastait avec l'œil étincelant de Karl, il détourna la tête.
a Que la justice ait son cours ! » dit-il.
Cette espèce de sentence porta au comble l'exaspération de Karl ou plutôt de Marc Fehren* bach. Il poussa un cri de rage ; et, avant que les policemen chargés de veiller sur lui eussent pu s'y opposer, il tira son poignard qu'on n'avait pas songé à lui enlever et s'élança vers John, en disant d'un ton farouche :
« En ce cas, justice pour tous ! »
Ses mouvements étaient si vifs et si rapides que John n'aurait pu lui échapper si quelqu'un
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ne se fût jeté dans les jambes de Karl, et ne Feût renversé sur le plancher en tombant avec lui. Au même instant, une voix argentine, inconnue de tous les assistants, s'écria avec l'accent de la terreur et de la colère :
« Assassin ! »
Au milieu du désordre causé par Faccès de frénésie de Karl, cette circonstance ne fut pas remarquée. Les policemen se précipitèrent sur le misérable avant qu'il eût eu le temps de se relever, le garrottèrent et lui passèrent les menottes. Karl écumait, rugissait, cherchait à mordre; mais sa colère était maintenant impuissante.
Pendant ce temps, Alfred avait dégagé le petit Samuel tout froissé et tout sanglant, qui venait de sauver John en se cramponnant aux jambes du meurtier. Le pauvre enfant, à peine debout, fixa sur le nabab des yeux effarés, et en le voyant sans blessure, quoique un peu pâle, il dit d'une voix embarrassée, mais distincte :
a Mon ami John, je suis content »
Le miracle que les médecins avaient annoncé comme possible venait de s'opérer; sous le coup d'une violente émotion, le muet avait recouvré la parole.
Malgré les vives préoccupations du moment, John et son neveu furent frappés de surprise.
— L*enfant parle ! s'écria le nabab en prenant Samuel dans ses bras.
— Oui, il a parlé 1 dit Alfred tout joyeux; voilà, mon onde, un prodige plus étonnant que tous ceux de Marc Fehrenbach ! Mais Dieu devait bien cette consolation aux pauvres dames Swift ! »
Samuel baisait les mains d'Alfred et du nabab, et disait de sa voix encore incertaine et hésitante :
« Le méchant ira en prison..., et moi je parle.... Ma mère et tante Jenny seront bien heureuses! »
Le constable et les policemen se disposaient, en effet, à conduire Marc Fehrenbach et Mme Jellous à la prison du comté ; mais la somnambule paraissait incapable de marcher, aussi bien que le soi-disant médium, qui était soigneusement attaché. Les gens de justice se trouvaient donc dans un grand embarras, quand John, toujours humain, dit avec effort:
« Eh bien, qu'on attèle pour ces malheureux le char-à-bancs, et qu'ils emportent ce qui leur appartient. »
Marc Fehrenbach gardait un silence farouche; mais Mme Jellous, éperdue et tout en larmes, s'écria :
« Merci, monsieur Hartlcy; vous avez tou-
jours été bon et je déplore cruellement.... Mais j'ai été trompée moi-même sur bien des choses. »
Les policemen l'entraînèrent, ainsi que le principal coupable, et les domestiques suivirent la troupe, afin d'activer son départ.
John resta seul dans la salle des évocations avec son neveu et le petit Samuel. Il était anéanti; renversé dans un fauteuil, il semblait n'avoir plus la force de se mouvoir ou même de parler. Enfin, des larmes abondantes vinrent soulager son cœur. L'enfant, assis sur un tabouret à ses pieds, le regardait en balbutiant des paroles caressantes, tandis qu'Alfred, penché sur le dos^ sicr du fauteuil, disait doucement :
«Pauvre oncle, quelles horribles secousses!.... Pardonnez-moi; malgré mon affection pour vous, j'ai dû frapper fort.... bien -fort.... afin de vous arracher aux intrigues d'un scélérat.
f — Oui, tu as frappé très fort, Alfred, répliqua John en lui tendant la main languissamment, et
je me sens brisé Tu as agi envers moi comme
envers un enfant mutin, qui ne veut ni voir ni comprendre.... Tu m'expliqueras plus tard les choses qui me semblent obscures.... Un mot seu* iement: ce Karl n'était donc pas un vrai médium? '
— Non, mon oncle, mais un vulgaire escroc
qui visait à s*emparer de votre fortune, après vous avoir séparé de votre famille.
— Et toi, Alfred, toi qui m'es arrivé d'une façon si extraordinaire, toi qui as vaincu Karl et qui l'as couvert de confusion, n'exerces-tu aucun pouvoir sur les Esprits ? »
Alfred ne se pressa pas de répondre ; il croyait son oncle revenu des folies du spiritisme, et voilà que le nabab semblait retomber dans sa fatale erreur.
— Pourquoi cette question? demanda-t-il.
— Parce que, répliqua John en donnant de nouveau libre cours à ses larmes, si cela n'était pas, je regretterais de ne plus être trompé.... Oublies-tu, Alfred, que cette Suzanne, qui m'a été ravie d'une façon si cruelle, était mon orgueil, ma joie, mon existence entière, qu'aujourd'hui encore elle occupe nuit et jour ma pensée, que la douleur me tuerait si je n'avais l'espoir de me rapprocher d'elle, ne fût-ce qu'un instant? Ainsi s'explique pourquoi je croyais si facilement aux promesses, aux fourberies de ce faux médium. Il me parlait sans cesse de ma Suzanne adorée; il évoquait sa radieuse image, il obtenait qu'elle m'écrivît, il me mettait en communication avec elle....
— Et il vous poussait à renier sa fille qu'elle
aimait tant! interrompit Alfred avec chaleur. Ah ! mon oncle, comment avez-vous pu penser que Suzanne, si bonne et si loyale, aurait été capable.... Tenez, poursuivit-il en souriant, j'ai plus de pouvoir que ce misérable Karl ; je vous montrerai Suzanne jeune, fraîche, belle et aimante comme autrefois !
— Que dis-tu ? s'écria John, dont Tœil brilla; tu accomplirais ce prodige, la matérialisation de Suzanne? Je verrais ma bien-aimée avec ses yeux bleus, sa bouche souriante, ses blonds cheveux...,
— Vous la verrez.
— Où? quand?.... Pourquoi pas ici, à l'instant même? »
Le nabab s'était levé avec animation ; mais ses jambes se dérobaient sous lui. Alfred lui prit le bras.
« Pas maintenant, mon oncle, dit-il d'un ton affectueux; vous avez aujourd'hui éprouvé trop d'émotions pour qu'on puisse sans danger vous exposera des émotions nouvelles.... Allons! consentez à rentrer dans votre chambre.... Samuel et moi, nous allons vous y conduire.... Vous vous reposerez, vous vous calmerez.... Vous en
avez tant besoin ! »
Il l'entraînait vers la porte, tandis que le
jeune parçon soutenait, de l'autre côté, la main du nabab posée sur son épaule.
« Tu veux me tromper, Alfred, disait John Incapable de résister ; tu veux éluder ta promesse.... Quand verrai-je Suzanne?
— Eh bien, mon oncle, ce soir.... dans quelques heures.... quand vous aurez repris un peu de force et que vous serez en état de supporter des agitations inévitables. Jusque-là, ne songez à rien, ne vous souvenez de rien, ne parlez pas, ne bougez pas, je vous en supplie...
— Ainsi, c'est entendu.... ce soir.... Tu as dit ce soir ! »
On était arrivé dans la chambre que John occupait, et son neveu l'obligea de se coucher tout habillé sur un lit de repos. Le pauvre nabab obéissait comme un enfant ; il n'avait plus l'énergie de vouloir ou de ne pas vouloir. A peine fut-il sur le canapé que ses yeux se fermèrent, il tomba dans un état d'accablement qui tenait de l'évanouissement et du sommeil.
On le laissa seul, et Alfred, après avoir recommandé à un domestique de rester dans l'antichambre pour veiller sur lui, après avoir annoncé qu'il reviendrait bientôt, se dirigea avec Samuel vers l'auberge du Cygne.
Chemin faisant, il disait à Tenfant, qui gazouillait avec timidité comme un jeune oiseau :
a Cher petit, ta mère et ta tante vont être bienheureuses du miracle qui vient de s'opérer en ta faveur.... Mais il est un autre miracle plus difQcile encore.... Prions Dieu de Taccomplir ! y*