CHAPITRE XII
La reclmte.
Le soir était venu. John Hartiey, retiré dans sa chambre, se reposait des violentes agitatioas de la journée, et on avait tout lieu d'espérer qu'un sommeil réparateur allait rendre la force à son organisation épuisée, le ressort à son intelligence abattue.
Alfred et Néridah, seuls dans la grande salle du château, qu'éclairait une lampe au globe dépoli, s'entretenaient à demi-voix des évène-
ments arrivés depuis quelques heures. Alfre redevenait sombre et soucieux; il n'écoutait qu'avec distraction sa jeune cousine, pour laquelle il avait néanmoins tant d'estime et d*affection. Parfois il prêtait l'oreille aux bruits qui s'élevaient dans cette antique et vaste demeure, ou bien il promenait autour de lui des regards inquiets, comme s'il eût redouté quelque fait nouveau, dont peut-être il ne se rendait pas exactement compte encore.
Néridah, toute au bonheur de la réconciliation récente, ne remarquait pas cette préoccupation et s'abandonnait naïvement à sa joie.
« Ah ! mon cher Alfred, disait-elle, combien je vous remercie de votre intervention si habile, si courageuse et si dévouée ! Sans vous, qu'allaitil advenir de mon pauvre père, de moi-même?
Vous nous avez rendus l'un à l'autre, et ma digne mère Suzanne vous bénit sans doute du haut du ciel 1 Grâce à vous, son mari bien-aimé, sa fille chérie pourront encore espérer de beaux jours. Mon père, dont la raison a été si longtemps obscurcie par les intrigues et les faux prodiges de ces scélérats, est enfin complètement désabusé ; il a vu l'abîme où on l'entraînait, où nous allions tous périr, et il n'éprouve plus qu'horreur et mépris pour les misérables.,. »
Alfred secoua tristement la tête.
« Il m'en coûte, cousine Néridah, dit-il en soupirant, de troubler votre confiance ; mais peutêtre mon pauvre oncle n'est-il pas aussi complètement désabusé que vous le supposez... Ce n'est pas en quelques heures que peut se guérir une intelligence aussi ébranlée, aussi malade que la sienne! L'évidence elle-même est impuissante contre certaines faiblesses de l'esprit, et, lors même qu'elle semble avoir produit tout son effet, on doit craindre des retours subits, inexplicables, de dangereuses rechutes. Tenez, s'il faut vous dire toute ma pensée, notre malade, à la suite des faits qui viennent de se précipiter, a été ahuri, fasciné, entraîné.... Nous avons agi sur son cœur plutôt que sur sa raison.... Heureux d'être réuni à sa fille, de pouvoir l'aimer sans remords et sans crainte, il s'est abandonné à l'impulsion qu'il recevait, il déteste ces gens, qui voulaient creuser entre vous et lui un abîme infranchissable ; mais ils ne conservent pas moins à ses yeux un prestige extraordinaire, je l'ai reconnu à des signes certains. Leur pouvoir est malfaisant, et pourtant il croit à ce pouvoir, après en avoir été si longtemps victime....
— Quoi ! cher Alfred, mon père, malgré les explications si précises et si lumineuses que
VOUS avez données, pourrait-il persister dans une semblable croyance? Karl et Mme Jellous sont de vils imposteurs, il en est bien convaincu maintenant.
— Je désire me tromper, Néridah, néanmoins je crains fort que votre père ne considère encore Karl comme un puissant médium, qui commande aux Esprits, et sa complice, Mme Jellous, comme une somnambule possédant la faculté merveilleuse de lire dans le passé et dans l'avenir. J*ai déconcerté leurs intrigues et j'ai moi-môme fait usage des découvertes de la science moderne pour les combattre; mais je ne connais pas tous les tours de passe-passe qu'ils ont pu employer en mon absence, et peut-être éprouverais-je quelque difficulté à en fournir sur-le-champ une explication. Soyez sûre que, lorsque mon oncle John sera capable de réfléchir et de revenir sur lui-même, ces considérations, qui cadrent si bien avec les tendances de son esprit vers le merveilleux et le surnaturel, amèneront quelque réaction funeste.
— Que pouvons-nous craindre à cette heure, Alfred? Ces méchants sont au pouvoir de la justice; on les a conduits à la ville, où ils resteront sous bonne garde, en attendant qu'ils soient jugés et condamnés.
— Néridah, ils ne sont pas partis encore. Ils se trouvent, en ce moment, à l^aubergedu Cygne, où Ton exerce sur eux une extrême surveillance.... Et ils partiront seulement par le train de minuit, qui doit les conduire à Londres. Or, tant que je les sais dans le voisinage, je redoute quelque caprice de notre cher et malheureux malade.
— Allons! allons ! cousin Alfred, malgré votre raison supérieure, vous vous effrayez de chimères.... Mon père est bien tranquille dans sa chambre, où il se remet de ses cruelles émotions. Demain matin, quand il s'éveillera, il ne ressentira plus que du mépris et de la colère contre ceux qui Tout torturé d'une manière impitoyable... :>
Comme miss Hartley achevait ces paroles, la porte S'ouvrit brusquement et John, en robe de chambre, les cheveux en désordre, Tœil rouge et hagard, se précipita dans la salle.
« Malille.... maNéridah! s'écria-t-il avec égarement ; ah ! ils ne me Font pas enlevée de nouveau.... Ce n'était qu'un rêve.... Néridah! mon enfant... l'enfant de mon adorée Suzanne! »
Et il serra sa fille convulsivement contre sa poitrine, pleurant et riant à la fois.
Alfred se tourna vers sa cousine, d'un air triste
et qui semblait dire : « Vous voyez que mes craintes se réalisent ! »
Toutefois il essaya de prendre un ton jovial.
<c Eh bien! oncle John, s'écria-t il, que vous arrive-t-il encore?... Il ne s'agit pas, je le suppose^ de quelque nouveau tour d'escamotage ; les escamoteurs ont autre chose à penser pour le quart d'heure I »
Le nabab laissa voir de la confusion, qui ne tarda pas à se changer en une terreur véritable.
« Ne parle > pas ainsi, Alfred, répliqua-t-il ; qui sait bHIs n'ont pas des moyens de voir et d'entendre ce que nous disons et ce que nous faisons?
— Ainsi, mon oncle, reprit Alfred avec une sorte de découragement, nous en sommes toujours là ! Je croyais vous avoir prouvé, de la manière la plus claire et la plus précise, que Karl et sa complice, outre les autres crimes qu'ils ont pu commettre antérieurement, n'étaient que des jongleurs et des escrocs.... Voyons! que s'est-il passé pour bouleverser de nouveau votre cervelle?
— Rien, mon garçon, répliqua John avec un redoublement d'embarras; seulement, tout à
Jabn se précipita dans la salle.
l'heure, pendant que je reposais dans ma chambre, j'ai vu en songe le maître.... c'est-àdire Karl, et Mme Jellous, qui venaient, avec une bande d'Esprits malfaisants, arracher de mes bras ma chère Néridah.... Je me suis éveillé en sursaut; et, prenant le rêve pour la réalité, j'ai éprouvé une mortelle inquiétude. J'avais tort, puisque voici Néridah... dont la ressemblance avec sa mère devient chaque jour plus frappante... Ah ! je ne veux plus me séparer d'elle désormais ! »
Tout en parlant* il dévorait sa fille de baisers.
« Et moi, cher père, répliqua Néridah en riant, je ne me laisserai pas emporter loin de vous, soit par des êtres humains, soit par des Esprits.... Je me défendrais, je vous l'assure, je vous défendrais vous-même! »
Et elle rendait au nabab ses caresses.
« Chut! chut! mon enfant, reprit John; pas de bravades, je t'en prie.... Cet homme et cette femme pourraient en avoir connaissance, et ils seraient capables, pour se venger....
— Ah! mon oncle, s'écria Alfred, êtes-vous encore persuadé qu'ils en ont le pouvoir?... Mais, si l'un et l'autre avaient une puissance surnaturelle, le premier usage qu'ils en devraient faire
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lie serait-il pas de se débarrasser des policcmen, d'échapper à la prison, de se soustraire au supplice qu'ils ont mérité?
— Alfred, dit le nabab avec agitation, je te remercie des services que tu m'as rendus....
Tu ne saurais pourtant toi-même nier le pouvoir qui s'est manifesté par tant de marques éclatantes. Â la vérité, Karl n'a pas réussi dans ce qu'il appelait a la matérialisation » de Suzanne. Grâce à ton savoir, à ton habileté, à diverses circonstances favorables, tu l'as convaincu d'imposture aujourd'hui ; mais, antérieurement, il avait accompli une foule de prodiges dont il te serait impossible de donner aucune explication.... Ainsi, n'est-ce pas une chose merveilleuse que Karl et Mme Jellous m'aient fait retrouver la montre perdue?... Plus tard, dans mon hôtel à Londres, le médium ne m'a-t-il pas fait toucher la main glacée de Suzanne défunte, tandis que lui, assis devant moi, avait ses deux mains posées sur la table? Ne nl'a-t-il pas présenté des lettres de l'écriture de Suzanne? ne m'a-t-il pas fait apparaître, pendant que nous voyagions en chemin de fer, l'image radieuse de ma femme, telle qu'elle était aux Nilgheries peu de temps avant sa fin tragique? En dépit de toute ta science, Alfred, en dépit de ton affection pour
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Néridah et pour moi, lu n'as pas démontre comment ces événements étranges avaient pu s'opérer, et puisque tu ne peux le démontrer encore, tu ne dois pas être surpris que je croie à une influence surnaturelle. »
Alfred se leva impétueusement.
« Mon oncle, s'écria-t-il, votre aveuglement me désole.... Si Mme Jellous vous a indiqué où se trouvait votre montre, c'est que celte montre avait sans doute été dérobée par Karl, son complice.... On a pu imiter récriture de Suzanne, et la chimie a des procédés nombreux pour faire reparaître sur le papier une écriture invisible.... Mais, je Tavoue, je ne connais pas bien toutes les circonstances dont Taction a été si pernicieuse sur vous, et je ne chercherai pas à expliquer sans examen plusieurs d'entre elles. Seulement, comme dans beaucoup de cas le prétendu médium et la soi-disant somnambule ont été pris en flagrant délit d'imposture et de mensonge, il faut en conclure que dans tous ils ont mis la même mauvaise foi, la même subtilité.
— Ah ! reprit John d'un ton triomphant , tu conviens donc que bien des choses, en tout ceci, passent ta compréhension comme la mienne ? »
Alfred se promenait d'un air désespéré dans la
salle, en se frappant le front. Il semblait chercher un moyen de combattre cette obstination maladive de son oncle. Tout à coup il s'arrêta.
« Eh bien ! oncle John, demanda-t-il, si j'obtenais de Karl et de son associée qu'ils vous fissent eux-mêmes l'aveu de leurs supercheries, ne consentiriez-vous pas enfin à reconnaître votre erreur?
— J'avoue que si « le maître » ou Mme Jellous affirmait nettement, en ma présence.... Mais tu n'obtiendras pas cela d'eux.... Aussi bien, ils sont loin sans doute, et peut-être n'aurons-nous pas l'occasion de les revoir de sitôt.
— Grâce à Dieu, ils sont encore à l'auberge du Cygne, et j'espère.... Mon oncle, attendez ici avecNéridah, et tenez-vous prêts tous les deux à me rejoindre chez les dames Swift au premier appel. Je vais amener avec moi le domestique Davy, à qui j'ai certains éclaircissements à demander, et je vous enverrai chercher par lui, s'il y a lieu.... Vous, chère Néridah, ajouta-t-il en baissant la voix, restez auprès de votre père.... Consolez-le, encouragez-le, soutenez-le,... Je vais jouer notre dernière partie, et puissions-nous la gagner!.... A bientôt. »
Et, tandis que Néridah s'asseyait auprès du nabab, dont elle prenait les mains et à qui elle
adressait d'affectueuses paroles, Alfred sortit précipitamment pour se rendre avec Davy à Tauberge du Cygne. .
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