CHAPITRE XIV
Un» demi-heure plus tard, presque tou3 les personnages importants de cette histoire, sauT Karl, qu'on entendait parfoîss'agiterdans la pièce voisine, se trouvaient réunis dans la chambre où l'on gardait Mme Jellous. John Hartley et Néridaii s'étaient rendus en tout hâte à l'invitation d'Alfred, ainsi que le docteur Henry, qui avait été prévenu la veille par un télégramme, et qui venait d'arriver au chMeau. Il y avait là aussi
le lieutenant du shérif, Davy, les dames Swift et même le petit Samuel, qui avait dit à Alfred, dans son langage encore imparfait :
« Ami, j'ai vu... je sais... je parlerai. »
On apporta des sièges pour les assistants, qui, tout en causant entre eux, s'assirent en cercle autour de Mme Jellous. Elle se montrait fort troublée par la solennité de ces préparatifs, car la spirite repentie comprenait que les réticences et les mensonges ne lui serviraient guère devant tant de témoins de ses actes coupables.
John s'était assis entre son frère et Néridah. Il paraissait un peu confus ; toutefois, malgré l'influence qu'exerçaient sur lui les lumières supérieures du docteur Henry et d'Alfred, malgré le babil affectueux et gai de sa fille, ses traits fatigués conservaient une expression d'incrédulité, presque de défi, et sa contenance semblait dire : « Nous allons bien voir! »
Quand tout le monde eût pris place, Alfred, qui avait l'initiative dans cette sorte sorte d'enquête, dit à la somnambule :
ce Êtes -vous toujours disposée, madame, à répondre avec vérité et précision sur les agissements de Karl? »
Comme elle se taisait, le lieutenant du shérif ajouta rudement :
«El souvenez-vous, ma chère, que si vous ne répondez pas d'une manière satisfaisante, dans une heure d'ici vous allez partir par le train avec... l'autre. »
Cette menace réveilla les alarmes de Mme Jellous.
«Oui, oui, répliqua-t-elle en se redressant tout à coup et avec un accent déterminé; on n'a (lu'à me poser des questions, je ne veux plus rien cacher. »
Un grand bruit s'éleva dans la chambre voisine, d'où Ton entendait sans doute ce qui se passait dans celle^îi ; une voix rauque et irritée
s'écria :
«Je vous le défends I... Misérable créature, si vous trahissez mes secrets^ je vous étranglerai de mes propres mains, je vous tuerai, je*.. »
Le lieutenant du shérif frappa à la cloison.
« Policemen de garde, cria-t-il avec auto^ rite, faites taire ce coquin.. ^ S'il ne se taitpas^ mettez-lui un bâillon ! »
On entendit encore quelques exclamations furieuses, puis le bruit d'une lutte, enfin le calme se rétablit.
« Hum! dit le docteur en se tournant à demi Vers son frère, le puissant médium ne parait pas 1res rassuré sur ce que l'on peut raconter de lui !
— Quel homme affreux! » murmura Néridah en se pressant contre son père.
En entendant les menaces de son complice, Mme Jellous avait pâli affreusement. Elle cacha son visage dans ses mains et flt entendre ({uelques sanglots étouffés. Mais bientôt elle releva la téta, et, convaincue sans doute de plus en plus que des aveux complets pouvaient seuls la sauver, elle fit signe à Alfred qu'elle attendait ses ordres.
Alfred, après avoir invité du gesle les assistants à garder le silence, dit & voix haute :
« Il importe d'abord, madame, que nous sachions à quoi nous en tenir sur certains événements auxquels vous avez pris une part personnelle... Et, pour commencer, comment cette montre précieuse, que mon oncle John avait perdue dans une gare.de chemin de fer, est-elle revenue entre ses mains ?
— Elle avait été dérobée par Karl, qui est un prestidigitateur des plus adroits, répliqua Mme Jellous sans hésiter; mais il semble avoir voulu se servir de ce bijou pour entrer en rapport avec le nabab plutôt que pour en tirer directement bénéfice. Il inspira à M. Hartlcy l'idée de me consulter et me prévint, par un iélc- {rrammc, de la visile que j'allais recevoir. Aussi,
lorsque M. Hartley se présenta chez moi, me futil possible, à la suite de quelques tours de physique et de fantasmagorie, habituels dans noire état, de l'appeler par son nom et de lui faire croire que nos Esprits familiers m'avaient révélé le but de sa visite. Je le remis au lendemain pour lui donner une réponse définitive. Le soir, Karl accourut chez moi, comme il me l'avait annoncé dans son message. Je lui racontai avec les plus grands détails tout ce 'qui s'était passé, et il me prescrivit ce que j'avais désormais à dire et à faire; ce fut lui qui se chargea d'aller cacher la montre dans un tronc d'arbre, où, sur mes indications, H. John se rendit le lendemain en toute hâte. Il n'eut pas de peine, gr&ce aux indications que je lui donnai dans mon prétendu sommeil somnambulique , à découvrir l'objet auquel il attachait tant de prix. »
On se tourna vers John pour savoir ce qu'il pensait de ces explications si claires et si franches. II s'agita d'un air de malaise:
« Ënfln Karl n'était pas un voleur, murmurat-il; il désirait seulement... »
Alfred fronça le sourcil d'un air de mécontentement en entendant cette exclamation échappée au nabab.
<c Ce ne serait pas une excuse, s'écria-t-il, niais
une circonstance aggravante, car le pire de tous les voleurs est celui qui veut vous dérober votre raison, votre bonheur, votre repos.... Mais continuons. »
Et s'adressant à Mme Jellous :
« Je passe sur certains faits de moindre importance dans lesquels vous avez été fK>ur Karl une coopératrice zélée; mais vous ne niez plus, n'est-ce pas, que tout récemment, dans l'apparition du parc, vous ayez joué le rôle de la reine Edith?
— J'essayerais en vain de le nier, puisque vous étiez présent et que vos rires inattendus m'ont cruellement déconcertée... Du reste, on a dû trouver dans mes effets, au château, le costume dont je me suis servie pour jouer le rôle de cette reine d'autrefois.
— Oui, et en dehors de vos aveux, ce serait là une preuve décisive pour vos juges... Dans quel but votre associé Karl multipliait-il ainsi les prestiges, les escamotages et les mascarades autour de mon oncle?
— Il ne me disait pas tout, et il se défiait de ce qu'il appelait ma pusillanimité; mais les faits parlent assez d'eux-mêmes. Il voulait impressionner vivement M. John llarlleyi le circonvenir, le détacher de su fille Unique, aliu de
s'emparer de Timmense forlune du nabab. »
Encore une fois, tous les yeux se fixèrent sur John, qui ne put s'empêcher de tressaillir. « Vous l'entendez, mon oncle? reprit Alfred, et vous voyez que je ne m'exagérais pas vos dangers.
— Les monstres! murmura Néridah; me séparer de mon père ! »
En disant ces mois, elle se rapprocha du nabab, et par un geste charmant elle s'empara de sa main, que John lui laissa prendre.
« Maintenant, reprit Alfred, il est facile de comprendre les moyens que ce misérable Karl a employés pour atteindre son but. Sachant la tendresse, la vénération profonde de mon oncle pour sa femme défunte, il a exploité ce sentiment si sacré et si pur, il a promis de « matérialiser » Suzanne, c'est-à-dire de la faire apparaître en chair et en os, telle qu'elle était durant sa vie. J'ignore jusqu'où il serait allé pour aVoir l'air de réaliser cette œuvre, contraire aux lois éternelles de la nature, à la volonté de Dieu ; mais il soutenait sa folle prétention par des jongleries dont quelques unes sont d'une adresse vraiment extraordinaire. Il montrait à mon oncle des écrits qui semblaient tracés par la main de Suzanne; il évoquait pendant un voyage
Timage charmanle de la sainte femme qui repose là-bas dans Tlnde, à l'autre extrémité du monde...
— C'est vrai, c'est vrai ! interrompit John hors de lui; j'ai reconnu l'écriture de Suzanne, j'ai reconnu ses traits chéris et aussi son joli costume hindou, quand elle s'est manifestée à moi sur les talus et au milieu des arbres du chemin de fer.... Voilà ce que j'ai vu, de mes yeux vu, personne ici n'osera dire le contraire.
— Vous avez dû être abusé, répliqua]encore Alfred, par quelque tour de fantasmagorie adroitement exécuté. Cependant je ne vois pas bien, je l'avoue, par quel procédé...
— Je le sais peut-être, moi, dit Davy, qui jusque-là s'était tenu à l'écart et qui s'approcha timidement.
— Vous, Davyl s'écria Alfred; vous m'avez avoué, en effet, que vous vous étiez laissé endoctriner par cet intrigant et que, sans le vouloir, vous lui aviez facilité les moyens... Allons! paillez avec hardiesse; vous aussi vous étiez un croyant du spiritisme et mon oncle ne pourra être qu'indulgent pour vous, si vous confessez honnêtement vos torts. A la vérité ils ne proviennent que d'une aberration de votre esprit, d'une erreur de votre jugement, et non d'un
calcul d'intérêt personnel... Vous n'êtes donc pas tout à fait sans excuse.
— Eh bien, monsieur, reprit Davy les yeux baissés, je conviendrai que j'avais une grande admiration pour M. Karl, dont on disait tant de merveilles à Londres, et qui me tourna complètement la tête, comme à tant d'autres. Ce fut moi qui lui contai ce qui s'était passé aux Nilgheries à propos de mistress Hartley, de miss Néridah, et je lui répétai tous les bruits qui avaient couru là-bas dans l'Inde. Mais je ne les lui contai que comme un exemple de la méchanceté de certaines gens et sans lui cacher la colère que j'éprouvais en songeant qu'on avait pu les répandre. Il me chargea de plusieurs commissions, dont je m'acquittai exactement,^sans bien comprendre ce que je faisais. Entre autres choses, il voulut avoir de l'écriture et une photographie de mistress Suzanne et, comme je connaissais, dans la chambre de mon maître , le meuble où il conservait les souvenirs de sa défunte femme...
— Misérable ! s'écria John avec colère, tu as osé...
— Oh I rien n'a été soustrait, monsieur, répliqua Davy avec empressement; j'osai bien ouvrir une cassette^ dont la clef était à la serrure; juais je me bornai à prendre une photographie
de mistress Suzanne, pendant qu'elle était aux Nilgheries, et aussi quelques lettres sans intérêt, signées d'elle, et je remis le tout à M. Karl.... Lettres et portraits ont été replacés dans la cassette, où sans doute ils sont encore, et M. Karl ne les a gardés que pendant quelques heures.
— Et ces quelques heures, reprit Alfred, lui auront suffi pour copier le portrait, et pour étudier récriture de Suzanne afin de l'imiter, au besoin, dans ses caractères essentiels. Aucun des écrits attribués à ma pauvre tante n'a été conservé, grâce à la prudence de Karl; mais, soit qu'ils aient été tracés sur une ardoise, soit qu'ils aient été faits sur papier avec une de ces encres sympathiques si connues en chimie, et qui, invisibles d'abord, redeviennent visibles au moyen d'un réactif spécial, ils ne peuvent être que l'œuvre de ce coquin.
— M. Alfred Hartiey a raison, dit Mme Jellous qui, suivant sa promesse, abandonnait son complice d'une manière absolue; il est, en effet, à ma connaissance que Karl, après s'être exercé à imiter l'écriture de la défunte mistress Hartiey, a écrit lui-même les avis d'outre-tombe qui ont produit tant d'impression sur M. John.... Quant au portrait, il en avait fait plusieurs reproductions, dont il voulait se servir afin de montrer
au nabab* une photographie spirile de Suzanne.
— Le temps lui aura manqué sans doute, di^ Alfred en souriant, pour exécuter ce nouvea tour. Du reste, il est douteux qu'après le procès retentissant auquel a donné lieu, en France, cette photographie spirite, quelqu'un puisse encore être dupe d'une semblable fourberie.... Mais j'y songe, mon oncle, poursuivit-il en se tournant vers John, cette image lumineuse que vous voyiez flotter sur les talus et les buissons du chemin de fer, n'était- elle pas la reproduction exacte du portrait de Suzanne aux Nilgheries?
— C'est vrai, balbutia le nabab.
— Alors plus de doute : Karl aura transporté sur verre une de ces photographies et, au moyen d'un appareil d'optique....
— Tu donnes tes suppositions pour des réalités, répliqua John avec humeur; comment Karl aurait-il eu un appareil d'optique dans le wagon?
— On ne peut expliquer cette illusion autrement; mais j'avoue que je ne vois pas bien de quelle manière....