Voyez la note à la fin du volume
— Je sais.... moi! » s'écria le petit Samuel en s'avançant au milieu du cercle.
Une exclamation de surprise s'échappa de toutes les bouches.
c Prends garde, cher enfant, dit Mme Swift avec inquiétude ; il s'agit de choses graves et tu n*es peut-être pas en état de comprendre.... »
Samuel sourit avec finesse.
<c Lanterne.... lanterne, dit- il précipitamment^ attendez! '>
Et il sortit en courant.
On ne savait que penser de cette intervention singulière.
a Ah! j'y suis! dit Mme Swift frappée d'un sou venir; Samuel veut parler sans doute d'une petite lanterne, de forme bizarre, que nous trouvâmes dans la chambre de Karl, après qu'il eut passé ici la nuit avec M. John Hartley. Cette lanterne, qui était tombée derrière un meuble, n'avait pu appartenir qu'à Karl; mais il ignorait sans doute qu'elle se trouvait chez nous, ou peut-être n'a-t-il pas osé la réclamer; toujours est-il qu'elle nous est restée, et Samuel s'en est emparé pour jouer. »
Samuel rentra tout essoufflé, portant une lanterne sourde, de petites dimensions, et que l'on pouvait facilement cacher dans la poche. Elle était munie d'un verre et d'un couvercle métal-
liqiie, qui s'ouvrait ou se refermait par la simple pression d'un ressort.
« Qu'est ceci? demanda John avec un redoublement d'humeur; veut-on me faire croire que c'est avec un pareil jouet d'enfant qu'a pu s'opérer l'apparition de Suzanne?
— Rien n'est plus vrai pourtant, mon oncle, dit Alfred, qui, avec son coup d'œil exercé, avait deviné toul de suite l'usage de celte espèce de lanterne magique; la petite bougie qui se trouve au fond a pu être allumée instantanément au moyen d'un peu de phosphore ou d'une étincelle électrique.... En pressant le ressort, le couvercle s'ouvrait et laissait passer le rayon lumineux à travers un verre peint.... que vous pouvez voir encore. ^>
Et il montra, en souriant, une plaque de verre sur laquelle était reproduit, avec un art merveilleux, le portrait photographique de Suzanne, dans des dimensions microscopiques, mais très distinctement.
« Je reconnais cette lanterne, dit Mme Jellous, pour avoir appartenu à Karl. Elle devait être dans le sac de velours qu'il portait en voyage. »
La physionomie de John exprimait la tristesse cl la honte.
264 NÉRIDAII.
« Aijft pn mo laisser tromper par une ruse aussi grossière? repril-il ; comment n'ai-je pas remarqué le rayon lumineux qui devait s'échapper de cet appareil?
— Sans doute, mon cher oncle, vous étiez absorbé par rimage elle-même qui se mouvait hors du wagon; et puis, Karl a dû se poster, soit derrière, soit devant vous, afin de vous cacher celte lumière importune.... Mais, parbleu! afin qu'il ne reste aucun doute dans votre esprit, nous allons répéter l'expérience. »
Airred alluma prestement la bougie de la lanterne, disposa le verre peint; ensuite il pressa le ressort, et une image brillante jaillit, se grossit et alla se refléter sur la muraille obscure de la chambre. C'était bien Suzanne, c'était le gracieux Tantôme que John avait vu pendant le voyage.
Le jeune Hartley ne crut pas nécessaire d'ajouter un mot à cette démonstration si convaincante. Aussi bien le nabab se cachait le visage comme s'il efit été le coupable. Le docteur Henry ne put s'empêcher de lui dire d'un ton [austère :
« Voilà donc, mon frère, par quels enfantillages on était parvenu à te détacher de ta fille unique x\éridah et de toute ta famille I
— Ne m'accable pas, Henry, répliqua John ; j'étais réellement fou.... Cependant ai-je été toujours aussi fou que tu le penses ? »
Il se lut un moment. Tout à coup il releva la tête, et s'écria d'une voix sèche et dure :
ce Mais la main!... cette main froide que j'ai sentie sur la mienne pendant une évocation de Karl, ce n'est pas avec la physique et la mécanique qu'on a pu produire ce prodigieux effet?... Oui, expliquez-moi comnient j'ai pu toucher la main de Suzanne... Je vous en défie! ah! »
Et il regardait les assistants avec assurance.
Alfred se tourna vers Mme Jellous.
« Vous l'entendez? dit-il; voici l'heure de tenir votre parole.
— Je la tiendrai, répliqua la somnambule. Ce tour, en effet, est le plus étonnant de tous ceux que Karl peut opérer, et je crois qu'il en est l'inventeur. »
Une exclamation sourde et menaçante s'éleva encore de la pièce voisine. Mme Jellous s'interrompit et sembla retomber dans ses anciennes terreurs. Le lieutenant du shérif, qui écoutait avec un vif intérêt cette espèce d'interrogatoire, alla de nouveau frapper à la cloison.
<f Que Ton se taise! commanda*Ml ; policemen de garde, exécuter votre consigne. »
Tout redevint silencieux dans l'autre chambre.
Mme Jellous, inquiète, ne songeait pas à reprendre la parole. Alfired lui dit d'un ton encourageant :
« Karl ou {dutôt Fehrenbach, qui nous entend sans doute, paratt tenir & ce secret beaucoup plus qu'aux autres ; mais vous n'aves pas à vous inquiéter de spn mécoûlentement et de sa colère... Songez que^ si xous ne âonaez pas d'éclaircisse* ment sur ce point capital, tous vos aveux jusqu'ici ne vous serviront à rien !
— Je parlerai, répliqua Mme Jellous plus bas mais avec résolution, et pourvu qu'on veille bien sur cet homme redoutable... Eh bien, poursuivit-elle, quand ce tour a été exécuté, M. John était assis, dans une demi-obscurité, en face de Fehrenbach dont les deux mains restaient parfaitement visibles. Tout à coup M. John a senti une main froide qui se posait sur la sienne par-dessous la table... Eh bien, ce qu'il a senti ce n'était pas une main, mais un pied, un pied nu... le pied de Karl !
— Un pied nu ! s'écria John ; c'est impossible.
— Je ne dis que la vérité... Karl possède une
espèce de chaussure qui s'ouvre sur le côté et qu'il peut ôter ou mettre instantanément avec une facilité inconcevable. Si Ton visite ses effets, on y trouvera sans aucun doute plusieurs chaussures de ce genre. Le soir dont il s'agit, Karl, après avoir vivement surexcité l'imagination de M. Hartley par des cérémonies bizarres et par un verbiage mystique, s'est débarrassé sous la table de sa chaussure, avec la dextérité que lui donne Thabitude, et il a posé son pied nu sur la main du nabab. La température des extrémités inférieures du corps étant sensiblement moins élevée que celle de la main, M. John a dû éprouver rimpression d'une main, froide comme celle que l'on suppose sortir de la tombe... Cette impression a été trop forte pour lui, car il est tombé dans un profond évanouissement. Quant à.Fehrenbach, une seconde plus tard, sa chaussure était revenue sans effort à son pied, et il eût nié avec effronterie le tour de passe-passe qu'il venait d'accomplir. »
Un grand silence accueillit cette explication si simple d'un fait qui semblait n'avoir aucune explication raisonnable. John demeurait atterré. Son neveu crut devoir le relever à ses propres yeux.
« J'avoue, dit-il, que ce tour est des plus étpn-
nanls et, malgré mon habitude des jongleries de ce genre, je m'y serais peut-être laissé prendre moi-même...
— Ma foi! et moi aussi, ajouta le docteur Henry.
— Oui, oui, n'est-ce pas? s'écria le pauvre John en sortant de son accablement; qui eût pu soupçonner cette invention infernale?... Je me souviens à présent que cette main avait une forme étrange qui me frappa... Mais ma raison était tellement bouleversée... Âh! mes amis, poursuivit-il en fondant en larmes, comme vous devez me mépriser pour ma sotte crédulité! Il ne reste plus rien des soi-disant miracles qui m'avaient rendu si absurde et si cruel! Pardonne-moi, ma Néridah chérie... Pardonnez-moi aussi, Alfred, et toi, mon frère... Puisse ma chère Suzanne, dont le doux souvenir a été profané d'une si odieuse manière, me pardonner de même! »
Il embrassa avec effusion sa fille, son frère et son neveu. Cette fois, il semblait comprendre le néant des illusions dont on l'avait leurré si longtemps et, s'il les regrettait peut-être encore, du moins il n'en était plus la dupe.
« Madame Jellous, s'écria Alfred tout joyeux, vo^ explications ont été complètement satisfai-
santés et je vous en remercie, comme je remercie tous ceux qui ont contribué à les rendre plus décisives. Vous avez tenu votre parole, c'est à moi de tenir la mienne.... Vous êtes libre.... et Tofficier du shérif va me rendre Tordre d'arrestation.
— Il suffit, monsieur, » répliqua Tofficier de justice en tirant de sa poche un papier qu'il remit à son interlocuteur.
La somnambule s'était levée d'un bond :
« Libre! répéta-t-elle avec ravissement; libre!
et je vais pouvoir retourner à Londres?... Alors, à
l'instant... à l'instant même !
— Vous irez où il vous plaira, puisque vous êtes libre, répliqua Alfreden déchirant la pièce; mais, à présent que vous vous êtes fidèlement acquittée de votre promesse, je dois vous dire que vous pouvez compter sur mon assistance, si vous voulez adopter un métier honnête... Partez sur-le-champ, et dans quelques jours venez me revoir à Londres.
Il lui remit une carte :
ce Voici l'adresse de mon père.
— Oh ! je vous jure, répUqua Mme Jellous avec émotion, que cette leçon me profitera; et, pourvu que je ne rencontre plus ce terrible Karl sur mon chemin... »
En ce moment un tumulte, plus fort que les précédents, s'éleva dans la chambre voisine.
Cette fois, c'était des exclamations dé colèiré, de véritables hurlements, des piétinements qui fiusaient trembler la maison. Puis il y eut un choc violent, accompagné de vitres cassées, et un corps lourd tomba sur le perron de pierre qui se trouvait devant l'auberge du Cygne.
Néridah, effrayée, avait jeté les bras autour du cou de son père. Tout lé monde sortit dans le corridor voisin, qui était commun aux 'deux chambres. i
« Que se passe-t-il ? demanda le lieutenant dû shérif; qu'est-il arrivé?
— Monsieur, répondit un des policemen qlii avaient la garde de Fehrenbàch, le prîsonnieir semblait être devenu tout & fait calme; mais il a trompé notre surveillance, et s'est jeté par la fenêtre...
— Courez alors, car il va s*enfuir.^.
— Oh ! cela n'est pas à craindre... U a les me* notes, et ses jambes sont entravées!
— Ainsi, dit Alfred, le misérable qui attendait sans sourciller le ch&timent de ses crinies^ aura été pris de désespoir en voyant mises à jour ses fourberies habituelles... Mais sachons ce qu'il est devenu. » <• . ..
On sortit de la maison avec des flambeaux, et on trouva Fehrenbach étendu sans mouvement sur le perron. Avait-il voulu s'échapper, ou bien, comme le supposait Alfred, avait-il cédé à un transport de désespoir? On l'ignorait. Seulement, comme il ne pouvait s'aider ni des pieds ni des mains, il était tombé lourdement; sa tête avait porté sur une pierre aiguë qui lui avait fracassé le crâne; il était mort sans avoir eu le temps de pousser un cri.
Tandis que le docteur Henry, par un sentiment d'humanité, s'assurait qu'aucun secours médical n'était possible, Alfred entraînait son oncle et Néridah loin de ce cadavre déGguré.
« Ah ! disait Mme Swift avec horreur, n'est-ce pas par la volonté de Dieu que cet homme est venu mourir sur le seuil de la maison où il a causé tant de larmes? »
De son côté, Alfred disait à sa cousine :
« Allons! c'est de la besogne de moins pour le bourreau... Chère Néridah, reprenez courage... Morte la béte, mort le venin... A présent, nous sommes sûrs qu'aucune influence ennemie ne nous disputera plus votre pauvre père... qui un jour, ajouta-t-il en baissant la voix, deviendra peut-être le mien ! »
Néridah ne répondit pas à cette dernière
phrase, mais, s'il y avait eu au ciel le moindre rayon de lumière, on aurait vu la ravissante enfant devenir rouge comme une cerise mûre.