Voyez la note à la fin du volum
— En avez-vous entendu parler, monsieur?
— Non, répondit Karl en recouvrant son sangfroid; c'est la première fois qu'on prononce ce mot en ma présence.
— Les journaux de tous pays , dit John, se sont pourtant occupés de cette grave affaire, et je me souviens d'en avoir lu les détails quand j'étais encore dans l'Inde... Il paraît qu'un coquin, après avoir fait assurer le navire pour une somme considérable, quoique la cargaison fût de nulle valeur, avait placé à bord ce qu'on appelle « un rat », sorte de machine infernale, munie d'un mouvement d'horlogerie, qui, après quelques jours de mer, éclate et fait périr le navire. Par une cruelle fatalité, M. Swift avait pris passage sur ce bâtiment... Mais on dit que le scélérat qui a commis ce crime, est encore recherché par la police et on finira bien par le trouver... Comptez-y, madame Swift, il sera, tôt ou tard, pris et pendul;
^V Ce seili^pour moi la seule joie que je puisse «trouver (Lyis ce monde, » dit Mme Swift en fixant ^par hasai^'^s'es regards sur le spirite.
Pendant cette conversation, Karl paraissait mal à l'aise et baissait la tête. Mme Swift, qui sentait Témotion lui monter à la gorge, changea
d'entretien et demanda au nabab ses instructions pour le lendemain matin. John s'empressa de les lui donner.
a Ah ! Votre Honneur, lui dit alors Thôlesse, ce sera une grande joie aux Oaks lorsqu'on va vous voir revenir! Tout le monde vous adore là-bas... Vous êtes si bon, si généreux ! Quand vous partez, on se désole; quand vous arrivez, on se réjouit... Et la jolie miss Néridah, votre fille, nereviendrat-elle pas aussi ?
— Non, répliqua brusquement John, elle reste à Londres. »
Et une vive rougeur, qui n'échappa point à Karl, couvrit sa figure.
« C'est dommage... Tous vos anciens serviteurs, qui ont connu sa mère, raffolent d'elle et disent qu'elle ressemble trait pour trait à Mme Suzanne... Il n'est pas, dans l'immense personnel que vous employez à la ferme des Oaks, un homme, une femme ou un enfant qui ne vous soit dévoué jusqu'à la mort... Oui, il ^b serait pas prudent là-bas de tenter quelqu#chose otiitre vous!... Celui qui l'essayerait risq[lMirait de m faire écharper! »
En parlant ainsi, Mme Swift, soit par hasard, soit à dessein, jetait encore un regard oblique sur Karl, dont la mine sournoise ne lui plaisait
pas, surtout depuis qu'il avait tressailli en entendant parler du Kirbeck.
Jenny et la vieille servante rentrèrent pour annoncer que les chambres étaient prêtes; et comme les voyageurs se sentaient fatigués, ils demandèrentà se retirer sur-le-champ. Mme Swift voulut elle-même les installer et, les précédant avec deux flambeaux, elle les fit monter au premier étage.
La grande chambre, destinée au nabab, était assez confortable. Quant à la chambre Verte, où Ton avait transporté la malle de Karl et où il devait coucher, elle était des plus simples ; mais elle était contiguë à celle de John, comme Mme Swift l'avait annoncé. D'un coup d'œil, le médium reconnut qu'il existait une porte peu apparente, par laquelle on pouvait sans doute communiquer avec cette pièce de la voisine. Ces dispositions convenaient au spirite, qui se montra satisfait de son logement, et Mme Swift, après s'être assurées» que rien ne manquait à ses hôtes, se retira.
• Karl étattTpréoccupé, comme impatient; il allait prendre congé du nabab, quand celui-ci lui dit : a Ne pensez-vous pas, maître, que je pourrais avoir encore cette nuit quelque manifestation de Suzanne? »
Karl retint avec peine un sourire de mépris; néanmoins il répondit gravement :
« Je l'ignore, Hartley. Il me semble pourtant peu probable que l'Esprit de Suzanne, qui a désiré ce voyage et qui vous a accompagné pendant le chemin, tarde beaucoup à vous faire connaître ses volontés.... Je suis très las, et je ne peux rien, en ce moment, pour provoquer des manifestations ; mais soyez attentif à tout ce que vous verrez et à tout ce que vous entendrez ; car ma science ne va pas jusqu'à vous dire comment Suzanne s'y prendra pour vous faire savoir, soit ce qu'elle attend de vous, soit ce que vous avez à attendre d'elle. »
Il souhaita le bonsoir au nabab et entra dans sa chambre, dont il ferma avec soin la porte extérieure.
John ne tarda pas à se coucher et à éteindre sa lumière, espérant peut-être voir apparaître Suzanne. A son grand regret, Suzanne n'apparut pas et, vaincu par la fatigue, il finit par s'endormir.
Karl s'était couché aussi ; mais c'était moins pour se reposer que pour se recueillir.
« Hum! pensa-t-il, l'air de ce pays ne paraît pas me convenir ! Tout le monde ici est à la dévotion d'Hartley, et si je faisais la moindre impru-
5S NËRIDAH.
dence, la moindre fausse démarche, je serais « écharpé », comme disaitcetteHme Swift I Ellemême ne me veut pas de bien, et si elle savait... Décidément la ferme des Oaks pourrait devenir pour moi un véritable guôpier.... J'ai besoin que personne ne contrôle ma conduite, que l'on n'observe pas de trop prèsmes allées et mes venues... Diable ! comment me tirer de 14? Il faut que j'emploie cette nuit d'une façon utile. Peut-être pourrai-je tirer parti de cette porte de communication que j'ai découverte, ma foi! fort à propos.... Décidément, quoi qu'en disent certains philosophes de ma chère patrie, je commence à croire à la Providence. «
11 ferma les yeux pour mieux se reposer, toutefois sans se livrer au sommeil et en songeant & rexécution de ses projets.