CHAPITRE VII
AMIS DE THRA SK A S
Thraséas chef d’opposition malgré lui. — Sa réputation et son infloence. — Ses aruis et ses clients : Cornutus, Perse et Lticiin. — Lectnres pulitiques. — Néron les permet et les encourage. — Applaudissements de Lurain à Néron et à Perse. — Perse goûte peu Sénèque. — Talent et caractère de Perse. — Vertus extraordinaires dans l'enlotirage de Thraséas. — Néron l’estime ; son mot à un solliciteur. — César se tourne vers le peuple. — Mesures qu'il prend. — Fureur des spectacles indépendante de Néron.
Les mauvaises passions surexcitées par le paganisme remplissaient Rome de mécontents. Tourmentés par le désir du changement, ils cherchaient de toutes parts le chef qui pourrait les affranchir d’abord de la tyrannie présente, et plus tard en constituer une nouvelle à leur profit. Quand ils croyaient avoir découvert le César de leur avenir, ils s’en emparaient sans le consulter, ils lui prôlaient une ambition que souvent il n'avait pas; et leurs louanges exagérées, qui retombaient eu blâme sur le prince, faisaient du héros qu'ils s’étaient choisi l’instrument involontaire de leurs passions. C’est ainsi que Thraséas fut adopté et reconnu chef départi par un mouvement d’opinion qu’il n’avait pas même prévu. »
A Rome et dans les provinces, on ne s’informait que de lui ;
ses paroles et son silence, ce qu’il faisait et ce qu’il ne faisait pas, tout ce qui venait de Thraséas avait l'autorité d’un exemple. Chaque jour, par une conspiration tacite de scs amis et de ses ennemis, voyait s’augmenter dans des proportions effrayantes la popularité qui devait le perdre. Tout ce qu’on pouvait compter à Rome ou dans l'empire d’honnêtes gens qui se croyaient dignes de la liberté, se tournaient vers Thraséas comme vers l’espérance. A.u nombre des hommes distingués qui fréquentaient chez lui, on comptait des lettrés et des philosophes. Le stoïcien Cornutus était le plus célèbre et le plus digne de cette illustre amitié. On y voyait aussi cette portion de la jeunesse romaine que l’élévation de ses idées et la noblesse de ses sentiments tenaient éloignée des grossièretés payennes. C’était Cœsius Bassus, fort goûté par Quintilien comme poète lyrique ; Perse et Lucain, tous deux disciples de Cornutus; mais plus unis par leur amour des lettres que par la conformité des mœurs; c’étaient deux étrangers, Pélronius et Agathémcre, tous jeunes gens groupés autour de Thraséas, comme les clients de sa vertu.
Sous les yeux du grave sénateur et près des stoïciens dont l'enseignement armait les âmes de courage, ces adolescents devenaient hommes et s’élevaient à une hauteur morale que l'antiquité payenne n’avait pas connue. De tous ces jeunes gens, le poète satiriqm? Perse était celui qui reproduisait lo plus fidèlement en sa personne le mérite des maîtres et la vertu du patron. Scs œuvres, ses mœurs pures et l’amitié de Thraséas recommandent Perse à l’admiration de la postérité. L’illustre sénateur lui servait de père, il le voyait chaque jour et l’emmenait avec lui dans ses voyages1. Le poète et ses
i. Sdétone. Vie de Perte.
sœurs, privés fort jeunes de leur père, trouvèrent un asile sûr dans la maison de Thraséas où les avait attirés leur parente Arria. Dans cette douce atmosphère de la famille, où toutes les vertus domestiques s'épanouissaient comme des fleurs choisies, et qu'un souffle de stoïcisme épurait encore, l'âme du jeune lettré se forma sous ce climat sain et fortifiant.
« Perse avait des mœurs fort douces, une pudeur en quelque sorte virginale, une beauté remarquable, et pour sa mère, pour ses sœurs, ainsi que pour sa tante Arria, une affection qu'on proposait en exemple. Il fut sobre et chaste *. » Tel est le témoignage de Suétone ; on sait avec quelle froide exactitude ce greffier de l'histoire rédige son procès-verbal, et ' nous pouvons tenir pour certain que Perse resta étranger aux vices de son temps.
Gornutus, son maître, lui fit connaître Lucain. Perse et Lucain, tous deux poètes, à peu près du même âge, assidus tous les deux aux leçonsdu philosophe, se lièrent d’une étroilc amitié. La faveur du prince, le crédit et la gloire de Sénèque, son oncle, et ses premiers succès en poésie, faisaient de Lucain un personnage ; mais la réserve de Perse, sa circonspection, et surtout la défiance qu'un favori de Néron devait inspirer à un admirateur de Thraséas, nous autorisent à croire que dans ce rapprochement Lucain fit les premiers pas et se montra le plus empressé.
Les lectures publiques étaient alors fort en usage: le besoin de se réunir, de s'émouvoir en commun, d’ouvrir une voie nouvelle et des horizons inconnus aux imaginations que la conquête de l’univers et le pouvoir impérial avaient brusquement arrêtées, tourmentaient ce que la société romaine avait