Suétone. Vie de Ltuain
3. Sera cognorit Scnccam sed non ut caperelur «jus ingenio. Suétone. Vie de Perte.
reproduit le génie sombre et mystérieux de l’Étrurie, son pays natal. Il ne connut de la vie que l’innocence et les généreuses indignations de la jeunesse. Le cœur plein de haine pour le vice et d’enthousiasme pour la vertu, prêtre de la poésie, traversant la foule sans s’arrêter, il marcha vers l’autel, et là, dans une longue extase, la vertu lui apparut si belle, qu’il ne souhaita d’autre supplice aux méchants que de la bien connaître, pour subir l'immortel regret de l’avoir perdue *.
Voilà quel était l’entourage de Thraséas, sa famille et ses amis. L’austère maison du sénateur, que la dépravation croissante environne de toutes parts, est comme une Ile fortunée au milieu de l’immense amertume de l’océan. Gomment ces femmes héroïques et pures, comment ces hommes irréprochables et courageux se sont-ils élevés à une perfection morale ignorée jusqu’alors? Quelle force, quel instinct les ont poussés, quand ils inventaient des vertus nouvelles? Soixante-deux ans après la mort de Jésus-Christ, Pierre et Paul, ayant librement annoncé l’évangile à Rome et dans le monde, la chasteté de Perse et la douceur stoïque de Thraséas peuvent être un commencement de christianisme et comme une diffusion de sa lumière divine jusque sur ceux qui ne la reconnaissent pas. Dans l’ignorance des causes, on ne peut se lasser d’admirer ces merveilleux résultats, soit que la Providence, avant de nous imposer une loi plus parfaite, ait voulu se justifier elle-même par le témoignage de ces âmes d’élite ; soit que, toujours présente au cœur de l'homme, elle legou-, verne à son gré par des inspirations particulières dont elle garde le secret.
Il s'était formé autour de Néron entre les affidés qui tenaient
1. Virlutem viileint intabescant que rclicta. Perse. Satire m, vers 37.
la place de Burrhus et de Sénèque une conspiration contre Thraséas. Du jour où le prince lui avait interdit de paraître devant lui, les amis de l’illustre stoïcien durent prévoir que sa mort suivrait de près sa disgrâce. Toutefois, il fut protégé pendant quelques années encore, contre les haines dont il était l'objet, par l’opinion publique et de plus par l'estime involon- ■ taire qu'il inspirait à Néron lui-mème. Tigcllin et les affranchis devaient craindre de voir le prince faire un retour vers Sénèque, vers Thraséas, vers la gloire des premières années, et leurs délations travaillèrent si habilement son esprit, que Néron ne vit plus dans ces deux personnages que d'irréconciliables ennemis. Nous en avons la preuve dans sa réponse à un solliciteur mal avisé, qui dénonçait devant lui l'austère sénateur. Thraséas, qui siégeait au sénat, jugeait, administrait et servait son pays, avait condamné cet homme dans une affaire portée à son tribunal. Celui-ci, croyant faire sa cour au prince, vint se plaindre à lui de ce qu’il appelait une injustice ; mais Néron l’arrêta tout court. « Plut aux dieux, lui dit-il avec un sentiment de regret, que Thraséas fût pour moi un ami dévoué autant qu'il a été bon juge. •
Forcé de se résigner à la haine des patriciens, Néron mit toute son application à conserver sa popularité et à maintenir sa puissance par l'éclat des spectacles, par les distributions de vivres, par toutes sortes de faveurs accordées aux soldats. Les jeux et les combats de gladiateurs furent splendides. Notons en passant qu’il donna le droit du Latium aux habitants des Alpes maritimes : c’était une préparation au droit de cité. Vers ce même temps les Alpes Cottien nés, dont la capitale était Suze, furent déclarées provinces romaines aussitôt après la mort du roi Cotlus, qui leur a donné son nom. Il serait injuste d’oublier que les consuls de celte année, 63 de Jésus-Christ, Mcm-
miusRégulus, el Virginius Rufusqui plus tard refusa l’empire, étaient des hommes irréprochables. Néron ne craignait donc pas de mettre en crédit et en lumière les honnêtes gens; il les employait volontiers, et nous devons signaler en lui cette vertu qui suffirait pour recommander un grand prince à nos respects.
Les chevaliers obtinrent de lui qu'on leur assignât au cirque et au théâtre des places réservées; il voulut honorer cet ordre et l'élever aux dépens des sénateurs dont il croyait devoir se défier.
La rage des spectacles était alors plus violenle que jamais; assister à ces jeux infâmes, dont la débauche et la cruauté faisaient tous les frais, était une honte pour les moralistes païens, pour les chrétiens c'était un crime; et cependant cette honte el ce crime ne suffisaient plus aux appétits effrénés de l’aristocratie romaine. Des sénateurs et des femmes de haute condition, préférant l'infamie à l’obscurité, osèrent se donner en spectacle et combattirent dans l’arène. Suétone compte quatre cents sénateurs et six centschevaliers qui poussèrent l’oubli de leur dignité jusqu'à faire le métier de bestiaires et de gladiateurs. On ne sait vraiment pas où Néron aurait pu choisir son point d’appui, s’il eût voulu s’opposer au mouvement de décadence qui emportait le peuple et le sénat ; l'accuser d’avoir fait monter sur la scène les héritiers des plus grands noms de Rome dans le but de les avilir, est un reproche entièrement injuste. Ils n’avaient pas besoin d’être excités, et Néron ne pouvait les entraîner au théâtre avec l’intention de les flétrir, quand il y montait lui-même pour y chercher la gloire et la popularité.
Ce fut avec ses vices et ses débordements, que Néron parvint à gouverner un peuple en décadence au moment de sa plus
grande corruption. Il semblait résumer en lui tout le paganisme dont il fut la dernière et la plus complète expression. Livré à la superstition et à la magie comme les Orientaux, artiste moqueur et sceptique comme un Grec; violent et fougueux comme un Romain, le dernier César, en maintenant Rome attentive et charmée, donnait la paix au monde païen qui se personnifiait en lui.