‹ NéronChapitre 107 sur 205 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Néron débute à Naples. — Tremblement de terre. — Réorganisation des Augnstanx; lenrs diverses manières d'applandir. — Le théâtre s'écroule après que Néron a chanté. — Néron forme le projet de visiter l'Orient. — Mort de Silanus. — Fortune étrange d'un garçon cordonnier. — Néron revient à Rome. — Sa résolution de jouer devant un vrai public. — Émotion du peuple à cette nouvelle. — Il chante et joue la tragédie. — Néron plus populaire que jamais. — Il revient à son projet de voyage en Orient. — Il s'évanouit devant l'autel de Vesta. — Nouveaux succès do Néron. — Il veut être artiste de profession. — Néron use de Rome comme de sa maison. — Orgie du lac d'Agrippa, la plus immorale et la pins célèbre qui fût jamais.

Depuis que les hommes les plus pervers et les plus vils avaient remplacé les honnêtes gens auprès de Néron, son unique préoccupation était de se maintenir dans la faveur du peuple par quelque moyen que ce pût être. Ce désir et les flatteries de ses familiers lui donnèrent enfin l'affreux courage de prostituer devant un public la majesté impériale. Toutefois, n'osant pas se produire à Rome, il choisit pour théâtre de ses débats Naples qui lui offrait plus de chances de succès.

Les Grecs venaient dans cette ville de tous les points de l'Orient, surtout d’Alexandrie. Far eux se faisait tout le comffierce entre Rome et les peuples du Levant. Néron accepta

les Grecs pour juges parce qu’il les avait reconnus doués d’un goût pur qu’il ne trouvait pas chez ses Romains; il le disait du moins; mais en réalité, s’il voulait débuter devant eux, c’est qu’une longue servitude sous les successeurs d’Alexandre leur avait donné un sentiment plus précis des égards dus à un prince qui daignait se faire artiste. Ces Grecs d’Alexandrie, qui avaient tout intérêt à lui plaire pour s’assurer de gros bénéfices en lui vendant leurs blés, les habitants de Naples et des campagnes voisines, les Augustaux, les soldats du prétoire et les gens de sa maison formèrent un public devant lequel Néron osa se risquer. II chanta donc, mais avec tant de passion et d’entratnement, que malgré le tremblement de terre qui se fit sentir pendant la représentation, il poursuivit son rôle et acheva son grand air sans s’arrêter. Néron eut un vrai succès; les habitants d'Alexandrie l’applaudirent avec un à-propos et un entraînement dont sa vanité eut tout lieu d'élrc satisfaite, et comme ce roi de théâtre retrouvait en quittant la scène une réalité plus grande que la fiction, il put leur en témoigner sa reconnaissance. A cette occasion, s’il faut en croire Suétone, il compléta l'organisation des compagnies d’élite chargées de l’applaudir, et qui formaient la légion de ces bons Augustaux dont nous avons parlé. Ils tiennent une grande place dans la vie de Néron, et leur importance réclame encore une fois notre attention. Cinq cents chevaliers et mille plébéiens disciplinés et divisés par cohortes furent exercés à toutes les manœuvres de leur profession. Il faut croire que cette industrie, qui s’est perpétuée jusqu’à nous, n’est pas seulement un secours accordé à la vanité des poêles, mais encore un moyen d’échauffer le public et de rassurer le comédien.

Les chefs des diverses compagnies de ces applaudisseurs impériaux avaient quarante mille sesterces de traitement, huit

mille franc&à peu près; les simples légionnaires étaient payés en proportion. On les distinguait aisément à l’élégance do leur costume, à leurs cheveux flottants et à l’anneau qu’ils portaient à la main gauche. Quant à leurs exercices, ils consistaient dans les diverses façons d’exprimer la gaieté, la satisfaction, l’enthousiasme. Ces modes particuliers d'applaudir avaient chacun I$ur nom et leur application spéciale : c’étaient les bourdonnements, les trilles, les castagnettes *.

Néron ayant organisé ses admirateurs, poursuivit ses débuts avec assurance ; on le vit un jour, au sortir du bain, paraître au théâtre et se faire servir à manger dans l’orchestre devant un public nombreux. — Quand j’aurai bu, dit-il en grec & la foule qui l’entendait parfaitement, je filerai des sons exquis. Un fait remarquable qu’a négligé Suétone et que Tacite nous a transmis, c’est qu'à la fin des jeux, le théâtre sur lequel Néron avait paru s’écroula sans qu’il en coûtât la vie à personne. L’effet du tremblement de terre, qui pouvait occasionner la monde quelques mille spectateurs, se produisit après la représentation avec un à-propos que Néron accepta comme une faveur signalée des dieux. Il fit des vers et composa des chants ponr leur rendre des actions de grâce, faible retour aux bons sentiments des premières années.

Quoique Néron fût satisfait de ses débuts à Naples, il jugea nécessaire de consacrer son talent par le suffrage des grandes villes de la Grèce. Demander à ce peuple dispensateur de la gloire, de le reconnaître pour le premier des artistes, c’était dans l’esprit de Néron, comme nous l’avons dit, augmenter à Rome son influence, ajouter la vogue du comédien à la popularité du prince; c’était réaliser sa grande pensée de substituer à la force des armes, la paix et l’empire des arts.

t. SU.Toxt, Vie de Néron, eh. ».

Mais au moment où il so préparait à passer en Grèce, il fut arrêté par un obstacle imprévu. Les historiens attribuent à tort ce changement à la versatilité de Néron. Néron fut toujours fidèle à celte pensée et toujours constant dans ce projet qu'il finit par exécuter.

Pendant qu’il séjournait à Bénévent, où l’un de ses favoris lui donnait une fête, à Rome, Torquatus-Junias Silanus était poursuivi comme coupable de lèse-majesté; mais^ sa haute naissance, l’honneur d’être petit-neveu d’Auguste, et surtout un train de maison à éclipser le prince, étaient ses véritables crimes. On fit croire à Néron qu’il aspirait à régner. Silanus vit arrêter et charger déchaînés ses affranchis les plus dévoués, et comprenant alors où tendaient ces poursuites, il se fil ouvrir les veines. Néron écrivit au sénat que tout coupable qu’était Silanus, sa clémence l’aurait épargné.

Le courtisan qui faisait à César et au peuple de Bénévent un présent de gladiateurs avec une magnificence extraordinaire, était un garçon cordonnier que la fortune avait trouvé plaisant de rendre considérable. Être abject, bouffon grossier, ses obscènes plaisanteries réjouissaient les tavernes; Néron l’avait sans doute rencontré dans ses excursions nocturnes. La méchanceté noire, les gros mots, l'allure grotesque et la laideur exceptionnelle du personnage avaient attiré l’attention de César. On le fit venir au Palatin pour s’en amuser, mais il sut bientôt se rendre utile; il s’enrichit et se G t redouter par ses délations. Les pins honnêtes gens, devenus ses victimes, firent à sa fortune une libation de leur sang généreux.. Les maisons et les jardins qu’on voyait ornés de tableaux, de statues, d'armes et de trophées, monuments des vertus antiques, ce Vatinius les posséda. Ces vénérables restes de plusieurs triomphes tombèrent aux mains d’un savetier, qui

osa s'installer dans une gloire étrangère dont l'éclat illuminait son abjection.

Vatinius fut quelque chose de plus bas et de plus vil encore que Tigellin. C’était, au dire de Tacite, ce qu’il y avait de plus souillé à la cour de Néron A mesure qu’il descendait dans la dépravation, ce malheureux prince rapprochait de lui les êtres pervers et dégradés qui étaient le plus en rapport avec ses vices. Il passa de Sénèque à scs affranchis, de ses affranchis à Tigellin, de Tigellin à Vatinius et de Vatinius à un singe qu’il aima passionnément I. * 3.

Vatinius et sa laideur suprême représentaient auprès de Néron la plèbe hideuse dont la faveur charmait César. Il se faisait un mérite de haïr le sénat; il mêlait ses flatteries d'insolence et de grossièreté, sentant bien que sa force était dans son infamie. Il lui arrivait quelquefois de dire à Néron : « Je vous hais. César. — Et pourquoi? — Parce que vous ôtes sénateur. »

Ainsi, le crédit, les influences et les richesses se déplaçaient brusquement, et la faveur du prince les faisait passer des meilleurs aux pires. Épaphrodite, secrétaire de Néron, avait un esclave nommé Félicion, autre garçon savetier qu'il vendit parce qu’il n’était bon à rien. Un intendant de l'empereur, l'ayant acheté par hasard, ce môme esclave devint cordonnier de Néron. * Il fallait voir alors, nous dit Épictète, les hon- » neurs que lui rendait son premier maître et les égards qu’il » avait pour lui. Hé! je te prie, comment se porte Félicion, » ce brave homme?... Si quelqu’un de nous allait demander » où était le maître, il est avec Félicion, il délibère avec lui

I. Vatinius inter fædissima cjus aulæostcnta fuit. Sastrinæ tabornne alum-

nus. corporc detorto. Tacite. Ann., liv. XV, ch. ixxiv.

J. Crevier. IJitloire de» empereur) romains : Néron, liv. XI, { 2.

• sur quelque grande affaire. Une sorte d'associalion s'était formée entre tous ces hommes de race servile pour exploiter l’autorité du prince et pour remplacer les patriciens. On eût dit que les dignités, le rang et les grands biens des sénateurs leur étaient dus. Tout ce qui n’est pas l'extrême opulence n’est que misère et médiocrité pour eux. * Je vis un jour, dit » encore Epiclète, un homme pleurer aux pieds d'Épaphro- » dite et déplorer sa misère en embrassant scs genoux. Il ne » lui restait plus pour vivre que quinze cent mille drachmes, » (un million et demi). Épaphrodite, touché de compassion, > admirait la résignation de son ami. — Et tu n’as rien dit, et

* lu as supporté ton malheur sans te plaindre!... »

Voilà de quelle ardeur et avec quelle impudence les derniers des hommes aspiraient aux richesses et au pouvoir, encouragés qu’ils étaient par la protection de César et parles défaillances de l’aristocratie. Néron fut détourné de son voyage en Orient par la prétendue conspiration de Silanus : il revint à Rome. Le besoin d’occuper les esprits lui fit célébrer les jeux Néronicns qu’il avait institués. Plein de confiance en lui-même, depuis ses heureux débuts, il résolut enfin de se proposer aux applaudissements doses concitoyens. Les intimes du prince en répandirent le bruit avec des airs de mystère qui stimulèrent la curiosité.

À cette grande nouvelle, les quatre factions du cirque, les gladiateurs, les bestiaires, les athlètes qui remplissaient les gymnases, les mimes, les comédiens, les danseurs, les chanteurs et tous ceux qui vivaient autour d’eux dans les divers théâtres, furent émus d'enthousiasme et tourmentés d’impatience. De tous ces éléments se formait une immense multitude au milieu de laquelle il n’était question que de César cl de son prodigieux talent. Dans tous les lieux publics, aux bains, sous

les portiques, dans les tavernes, dans les gvranases, dans les basiliques, au Forum et au Champ-de-Mars, dans les établissements de boissons chaudes, qui ressemblaient à nos cafés, le peuple, exalté par les éloges des Augustaux et des prétoriens, n’avait d'attention et de faveur que pour son cher Néron. C’était là un vrai César, tout pour ic peuple; il lui prudiguait ses soins, ses trésors, scs talents, sa personne même, et le divin Jules, lui-même, avec tout son génie, s’il avait pu revivre et prétendre à l'empire, aurait vu sa gloire écrasée sous la popularité de Néron.

Cependant les jeux commencèrent, et Néron vint les présider; à le voir prendre place dans la loge impériale, on put croire qu'il avait renoncé à son projet. Après l'avoir salué, vingt-mille spectateurs se levèrent à la fois et le prièrent de faire entendre sa voix céleste. Il répondit au peuple qu’il chanterait dans ses jardins. La foule ne se tint pas pour satisfaite, elle insista plus énergiquement encore pour obtenir ce qu'elle demandait; César devait céder aux volontés du peuple souverain. Il résista néanmoins et refusa de se rendre. Les prétoriens quittaient de garde au théâtre et près de l'empereur, joignirent alors leurs prières aux instances du peuple. C'élail là justement ce que Néron attendait; il était de la plus grande importance pour lui de ne pas blesser les prétoriens et de leur faire partager la responsabilité de sa conduite. Cet accord des soldats et de la foule constituait une force irrésistible : César n’avait qu’à se soumettre, et il promit que, le jour même, il chanterait. Par son habileté à obtenir du peuple et des soldats, qu'on ( obligeât à faire ce qu'il désirait le plus, Néron crut les associer à son projet et prévenir le blâme; l'avenir lui prouva qu'il se trompait, et que la multitude échappe si bien à tout engagement et à toute responsabi-

lité, quelle proscrit le lendemain ceux qu’elle adorait la veille.

Aussitôt que Néron eut annoncé qu’il disputerait le prix, on inscrivit sur la liste des concurrents son nom qui fut jeté dans l’urne, et quand vint son tour de chanter, il monta sur la scène. A l’exemple de Burrhus et de Sénèque qui l’avaient assisté quand il s’était produit sur son théâtre, Fœnius et Tigellin parurent à ses côtés. Ils portaient sa harpe, les tribuns des soldats et scs amis intimes se tenaient près de lui. Néron chanta, peut-être avec succès; il récita des vers, il joua des rôles tragiques. Les émotions de la scène le charmèrent, l’ivresse des applaudissements l’entraîna, et Néron fut comédien. Il représenta successivement Atrée, Hercule furieux, Œdipe et Oreste.

On s’explique difficilement quelle sorte d’impression devait produire ce terrible comédien dans ces rôles de héros moins criminels que lui. Une confusion étrange devait se faire dans l’esprit du spectateur entre ces personnages et sa personne. Au lieu d’écouter l’artiste jouant Oreste, on étudiait l’homme qui l’avait imité. Toutes ses intentions et ses paroles étaient des aveux ; à la place de la fiction tragique, on avait sous les yeux la nideuse réalité. S’il ordonnait des supplices, dans un rôle de tyran, on tremblait que l’histrion n’eût trahi la pensée secrète de l’empereur; et quand il exprimait des transports de haine furieuse, le charme du théâtre n’était plus de prendre la fiction pour une réalité, mais de se souvenir que cette odieuse réalité n’était à ce moment qu’une fiction.

Bien que la différence des proportions modifie la nature des choses, ou du moins l’impression qu’on en reçoit, il y avait entre la majesté impériale et les jeux de la scène un violent contraste quidégradaitCôsar sans honorer le comédien. Toute-

fois, ii ne faudrait pas croire que la multitude en fut blessée. La joie de la fête, l’étrangeté du spectacle, la popularité de Néron, exaltèrent la foule jusqu'à l’enthousiasme. Il est certain que les effets répondirent à l’attente du prince, qu’il sortit vainqueur de l'épreuve, et que le succès fut au niveau de son espérance. Depuis ce moment, il s’éleva et se maintint à un si haut degré de popularité, qu’avant et après lui aucun prince u'a pu s’en approcher. Néron, prince adoré, acteur applaudi, poète et chansonnier en vogue, s’établit invinciblement dans le cœur des Romains, et pénétra jusqu’au fond des entrailles du peuple où il est resté. Tacite, lui-même, n’a pas pu se dissimuler l’immense résultat obtenu par le succès de Néron, et il explique son projet de voyager en Grèce par l'intention qu’il lui suppose d’attirer à lui l'affection de tous les citoyens par un surcroît de renommée *.

Tout l'Orient, c’est-à-dire l'Asie occidentale, était animé par la civilisation grecque; et, si toutes les grandes frayeurs venaient à Rome du cêté du Nord, tous ses souvenirs étaient tournés vers l’Orient. L’Égypte surtout avait fixé l'attention des empereurs : ses blés alimentaient les greniers de Rome, sa religion mystérieuse et ses mœurs préoccupaient les esprits. Par son commerce, qui mettait en communication l’Asie et l'Europe, Alexandrie était le centre du monde. Son port et le phare, une des sept merveilles, sa bibliothèque trésor unique, le tombeau d’Alexandre, l'école de philosophie, les inondations du Nil dont les sources n’étaient pas connues; les mœurs et le climat de l’Égypte, son histoire et ses monuments, tout en elle agitait à Rome les imaginations. Mais, pour Néron, la mémoire de Plolémée Au-

I. Inde iniiium fore, ut... majore fama studia civium cliccret. Tacite.

leltos, artiste comme lui, et le souvenir de Marc-Antoine, son aïeul, donnaient à cette contrée un irrésistible attrait.

Il crut devoir préparer le peuple à son absence, et il annonça par un édit son prochain départ pour Alexandrie. On le vit monter au Capitole pour prendre congé de Jupiter et lui demander un heureux retour. 11 descendit après au Forum pour aller faire scs dévotions dans le temple de Vesta. C’était là que le feu sacré était entretenu par des vierges pures comme lui. Au fond de ce sanctuaire mystérieux, où le grand-pontife et les seules vestales pouvaient pénétrer, on cachait les choses sacrées, gages de la perpétuité de l'empire, et que les premiers magistrats eux-mêmes ne connaissaient point. L'intempérance de son esprit porta Néron à pénétrer le secret du temple de Vesta; c’était son droit : le prince recevait avec l'empire les privilèges et le titre de souverain-pontife. On ignore ce que Néron trouva dans le sanctuairodc Vesta; mais on sait qu’il y porta le crime. La veslalo Hubria lui plut, et Néron lui fil violence ' . Quand il vint prier la déesse, avant son départ, il fut saisi d une frayeur involontaire. Au moment où il se levait pour sortir, un pan de sa robe s’accrocha et le retint; on le vil trembler de tous ses membres et s'évanouir à je ne sais quelle apparition, car le souvenir de ses crimes ne lui laissait pas un jour de repos. Si Suétone mettait un peu plus d’ordre dans ce qu'il raconte, peut-être trouverait-on quelque rapport entré la frayeur de Néron et l’attentat dont Rubria avait été victime.

Le projet de voyage fut abandonné. Le prince avait vu la douleur des citoyens; commentle peuple, affligé par les pluscourtcs absences, supporterait-il l’ennui d’une si longue séparation?

I. Yeslali virgini Rutriu vim iululit. Suétone. Néron, ch. xiviii.

L'amour de la patrie, disait-il, l’emportait dans son cœur sur tous les autres sentiments. Deux centurions furent envoyés en Égypte pour remonter jusqu’aux sources du Nil, et Néron resta. Sa grande préoccupation fut alors d assurer la subsistance du peuple romain et d’amuser par des jeux et des spectacles ce grand désœuvré, que son orgueil rendait si exigeant. L'affection très-sincère que les Romains lui avaient témoignée pour le retenir avait touché Néron; il résolut de la reconnaître d’une manière digne de lui.

On ayait remis à l’année suivante le concours de musique et de poésie. Le prince se ménageait ainsi l’occasion toute naturelle de se montrer au peuple, dont les applaudissements l’avaient enivré. Mais son impatience ne put se contenir, sa passion fut la plus forte et il reparut sur la scène avant l'époque fixée pour un nouveau concours. Dion Chrysoslôme traite de fureur le goût de Néron pour la musique et le théâtre; mais on ne peut s’empêcher de reconnaître que la position fatale de Néron le poussait aussi violemment que sa manie ; ses succès étaient un moyen d'influence, et pendant que le comédien était applaudi, il n’y avait rien à craindre pour l'empereur. Si celte heureuse condescendance envers la multitude n’avait blessé que les honnêtes gens, presque toujours inoffensils, Néron aurait pu ne pas s’en inquiéter; mais les officiers du prétoire rougissaient de lui, les soldats entendaient les murmures de leurs chefs, et tous ceux qui avaient prêté serment de fidélité à César, ne comprenaient pas que l'objet de leurs respects fut prostitué à l’amusement de la foule. On raconte qu’un soldat de sa garde, pendant la représentation d Hercule furieux , voyant passer le prince couvert de chaînes, courut à son secours et se précipita pour le sauver, tant il était loin de pen-

ser que la dignité impériale pût se prêter aux lictions du théâtre.

Pendant que ce légionnaire ne considérait que la majesté du- prince, le prince ne prenait au sérieux que sa profession. Hien ne le flattait plus que d'être traité comme un artiste distingué. S'il était assuré de conserver sa voix cl son talent, il se consolait de prévoir sa chute. Quoiqu’il fût dans toute la force de sa popularité, des astrologues osèrent lui annoncer qu'un jour la fortune lui enlèverait l’empire. A celte fâcheuse prédiction, il répondit gaiement par ce mot devenu célèbre : * L'artiste vit partout. » L’histoire nous fait voir rarement les meilleurs princes conserver une si belle humeur en écoutant de dures vérités. Néron se prêtait volontiers à jouer chez les .particuliers en compagnie des comédiens célèbres de son temps. Un consulaire le flatta beaucoup en lui offrant une somme assez ronde pour obtenir qu'il vint chanter sur son théâtre. On n’avait pas à le presser longtemps dans ces occasions, tant il recherchait avec empressement les émotions de la scène. Seulement, il exigeait que son masque fût la reproduction exacte de son visage, quelque personnage qu’il eût à représenter; il voulait aussi retrouver l’image de la femme qu’il aimait dans les déesses et dans les héroïnes qui figuraient près de lui.

Cette année, 64 de Jésus-Christ et 813 de Home, fuL une longue fêle pour Néron et pour le peuple, heureux de posséder son jeune empereur. Il vivait en public, usant de la ville entière comme de sa maison. On lui servait à manger au théâtre, au gymoase, au Champ-de-Mars, dans le Forum, sous les yeux de la multitude ravie. Pendant un de ces repas, dans la loge du grand cirque ou dans une des salles de la maison d'or qui donnait sur la vallée Murcia, il entendit, au moment

où les jeux allaient commencer, les vociférations de la foule qu'on irritait par de trop longs retards. Néron, impatienté, se lève de son lit, et sans attendre le lambeau de pourpre qu'il était d’usage de lancer sur l'arène, il fit jeter par la fenêtre sa serviette au-dessus de la foule qui se tournait vers le Palatin pour demander le signal. A cette saillie de Néron, le peuple applaudit avec frénésie, et ce fait insignifiant est resté dans la mémoire des hommes *.

Il renouvela dans son amphithéâtre du Champ-de-Mars les jeux qu’il avait donnés au peuple une première fois. Inutile de les raconter de nouveau. Il suffira de dire que Néron s'efforça de relever, par une extrême maguificcnce, l'uniformité de ces jeux. A ces spectacles, dont il n’est pas facile de comprendre l’attrait, et qui n’auraient pour nous que la monotonie de l’horreur, succédèrent d’autres plaisirs; mais quels plaisirs pouvaient succéder à ces spectacles de sang et de violentes agonies. Les délicatesses de la vie et la distinction, la pureté des sentiments et les innocentes joies restaient étrangères à ces natures trivialement énergiques. Entre nos idées et nos sensations, il est un enchaînement fatal; il est entre nos facultés des rapports nécessaires qui donnent à l’esprit la puissance de pervertir les sens, et à nos sens la force d'obscurcir l’intelligence. Les jeux sanglants de l’arène nef pouvaient être suivis que de monstrueuses voluptés. L’homme qui sortait du cirque, après avoir senti frémir ses instincts cruels, avait besoin d’ivresse, d’émotions brutales et d’amours féroces pour prolonger scs jouissances dans un pareil

1. Cum Nero prandium prolenderct, et cclcritalem. ut assoie), avidus spectandi, populus Qagilarel, illo mappain, qua tergendis manibus utebatur, jussit objici per fenestram, ut libertatem durci eertaminis postulait.

C*sstonom. Variarum. epist., liv. lit, (Splt, 51. Traduit par J. Gahet, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur.

abaissement. On regrette de donner le nom de plaisirs aux monstrueuses débauches dont le souvenir a fait passer comme une traînée de scandale à travers les siècles. Il faut cependant raconter la célèbre orgie dont le lac d’Agrippa fut le théâtre dans l'enceinte de Rome, en plein Champ-de-Mars. Tigellin était l'amphitryon de cette fête qu’il donnait à César, elle devait être à la hauteur de son infamie. Il en régla l'ordonnance avec son cynisme éprouvé; il en lit les frais avec le prix de ses dilapidations.

Au centre de la neuvième région, qui comprenait le Champde-Mars, assemblage de monuments, près du Panthéon et du théâtre de Pompée, s’étendait l’étang d’Agrippa, alimenté parle trop-plein de plusieurs aqueducs. La rivière et le lac du bois de Boulogne peuvent nous donnner, sur des proportions plus grandes, mais avec moins d’éclat, une idée de celte pièce d’eau, entourée de jardins, de temples et de bois sacrés. On construisit sur l’étang un immense radeau fait de poutres et de planches jointes et chevillées, de manière à former un plancher solide. 11 était soutenu par des amphores et des tonneaux vides, par des outres gonflées, attachés au radeau et liés ensemble par des chaînes.

Là, sous des tentes dont les toiles de couleur et de formes diverses représentaient des pavillons et des portiques, le festin impérial fut préparé. L’univers entier, les terres et les mers avaient fourni les productions de tous les climats. A leur chevelure flottante et parfumée, à leur tunique serrée à la taille par une ceinture de pourpre, aux bracelets d’or qui ornaient leurs jambes et leurs bras, surtout à leur impudence efféminée, on reconnaissait les ministres et les victimes des voluptés de Néron. Sur ces bords s’élevaient des maisons où les plus illustres Romaines, conviées à la fête, n’ignoraient pas ce qu’eljcs

venaient y chercher, et des berceaux de verdure où des courtisanes nues, couchées autour des tables, abandonnaient leur beauté à tous les regards *. On y voyait même des jeunes filles innocentes et d’honnêtes femmes attirées dans un piège, et qui sauraient trop tard le danger qu'elles avaient couru.

On égaya d’abord lerepas par des danses et des pantomimes obscènes, excitation et prélude aux débauches de la nuit. La nuit venue, les maisons, les jardins et les bois sacrés qui entouraient le lac, furent illuminés, et des chants voluptueux se firent entendre. Des chœurs de musiciens, cachés dans des massifs de verdure, se répondaient l’un l'autre. Le repas à peine achevé, les danses commencèrent; et bientôt les convives de César, ardents et jeunes comme lui, excités d’ailleurs parle vin, encouragés par le maître et protégés par l’ombre, se livrèrent à l’entrainement des cadences efféminées. Plus d’obstacles à ces natures brutales et emportées. Ici comment se taire sans blesser la justice, comment parler sans offenser la pudeur. Tout ce que peut rêver d’abominations un esprit dépravé s’accomplit dans ce chaos de l'orgie. L’esclave posséda sa maltresse, le gladiateur outragea la fille noble en présence de son père; -enfin, Néron sc livra lui-mème à je ne sais quel misérable, nommé Pythagorc. 11 profana dans cette infamie les rites sacrés du mariage, il entoura des cérémonies les plus saintes une pareille monstruosité.

Bientôt après, il partit pour Antium. Il avait besoin de cacher sa honte et de se reposer de ses excès. Suétone nous raconte que toutes les fois qu’il se rendait à Ostie par le Tibre et qu’il naviguait le long des côtes , on établissait de distance en distance, sur ces rivages et dans les cités les plus agréa-

! Tacite. 4nn., lir. XV, ch. xxxvit.

m VIE DE NÉRON

blés, de petites hôtelleries et des lieux de débauche. Là, des dames romaines, déguisées en femmes d’auberge, imitaient les façons de servantes et l’engageaient à s'arrêter. Ainsi, pas une heure, pas un moment de trêve, n’était ijnposé à la dépravation du prince qui allait se développant chaque jour. Il rendait à la société romaine tout ce qu’il en avait reçu de vices et de corruption. Elle avait jeté dans cette nature tous les germes du mal; elle en recueillit la plus ample moisson.

Où s’arrêteront ces excès? Quelle force les réprimera? Néron, entouré de périls et d’ennemis, peut-il s’abstenir de frapper? Encouragé dans toutes ses passions, peut-il se contenir? Dans les crimes qu’il commet et dans ces monstrueuses débauches, quelle est la part de son temps? les circonstances sont-elles plus fortes que lui? Pouvait-il échapper à la dépravation de son siècle? En quoi l'a-t-il subie? En quoi l'a-t-il exagérée? Quel est le point précis où sa responsabilité commence? Il est difficile de le condamner absolument ; il est impossible de l’absoudre.

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