CHAPITRE I
CONSPIRATIONS — INCENDIE DE nOME
N’éton en spectacle â scs nombreux ennemis. — La société païenne divisée en deux peuples bien distincts. — Projet de detruiro Home. — Terrible incendie qui dure sept jours. — Les deux tiers de la ville sont consumés. — Tout un peuplo sans asile et sans pain. — Néron accusé d’avoir brûlé Rome. — Preuves de son innocence. — Partialité do Tacite. — Néron reconstruit Rome sur un nouveau plan. — Son projet de Mlir nn palais di- Ene de lui. — On s’obstine i l'accuser. — Néron chcrcbo quels peuvent être les coupables.
, Pendant que Néron s’abandonnait 4 l'orgie sur l’étang d' Agrippa, profanant sa dignité personnelle et la majesté impériale, des hommes, immobiles sur les collines du Vatican et du Janicule, contemplaient cette dépravation, sans haine contre le prince, sans envie pour ses plaisirs, mais avec une profonde horreur de ces vices monstrueux. A ces débordements, qui semblaient devoir attirer le feu du ciel sur la Nouvellc-Sodome, ils opposaient le spectacle de leur vie fraternelle; le pur encens de leurs prières montait vers le ciel pour le désarmer.
Sur la rive opposée, du haut du Quirinal et do la colline des jardins couronnés de palais, des patriciens stoïques proféraient les longues imprécations de leur haine contre César qui ajoutait aux malheurs de la servitude les souillures de la débauche et qui flétrissait Rome après l’avoir asservie. Une double conspiration venait de se former presque tacitement entre des sénateurs qui voulaient élever Pison à l'empire et quelques tribuns qui lui préféraient Sénèque; les uns et les autres heureux de se réunir dans le but commun de punir le tyran. Pison, faussement accusé, avait quelque raison de se croire suspect. Il prétendait se sauver, et prévenir Néron dont la haine le menaçait : la frayeur le poussait à la révolte. Quant à Sénèque, qui se tenait Için de la cour, il acceptait la conspiration comme un hommage rendu à son génie. 11 avait souhaité, par ambition, d’étre le précepteur, le ministre du prince, et maintenant il s'emportait par orgueil jusqu'à devenir son ennemi.
Dans la vallée du Champ-de-Mars, près du jardin d’Agrippa et sur l'étang devenu le théâtre de l’orgie impériale, errait une foule immense composée d'esclaves, d'étrangers, de débris humains broyés par le mouvement d’une civilisation violente. Cette foule, curieuse et affamée, fourmillait autour de l’enceinte où s’ébattait Néron avec ses complices, ses victi- ' mes et scs favoris. Dans une cité de trois ou quatre millions d’habitants, celte vile multitude formait l'immense majorité, et pullulait au-dessous de quatre cent mille citoyens libres qui étaient le vrai peuple romain. Cette plèbe infime n’avait ni famille, ni dieux, ni patrie : restes de peuples, fils des vaincus, ces hommes ne conservaient de leurs pays que les traditions de la haine cl les souvenirs de la ruine nationale qui leur rendaient intolérable le spectacle des prospérités romaines. Iis
voyaient, avec nne rage secrète, les plaisirs et les largesses prodigués à un petit nombre, tandis qu’ils étaient exclus des distributions de blé; et leur misère incurable irritait la haine de ees malheureux pour qui Rome n’avait qu'un dédain superbe après avoir détmit leur patrie.
Deux peuples se formèrent alors dans la même cité, divers d’-idée et de sentiment, opposés d'intérêt et de croyances, ennemis de conviction et d’instinct. Tous ceux qui avaient un cœur droit et une âme élevée, se séparèrent du paganisme pour s’engager dans la voie de la régénération chrétienne; ils formèrent une famille à part, loin des temples, des théâtres, dans une entière abstinence des Voluptés païennes dont ils s’interdisaient même la vue. De son cêtè l'immense multitude venue à Rome de toutes parts, pervertie par l’adoration des Césars et par l’exemple des dieux, se trouva dégagée de tous les bons éléments* qui tempéraient sa corruption. Il faut, sans aucun doute, attribuer à celte brusque division de la cité romaine en deux peuples, la dépravation excessive qui souilla la ville éternelle du règne de Néron à celui de Vespasien. Toute pudeur et toute justice s’étant retirées et mises à l’écart avec le christianisme, il ne resta au cirque et au Forum, dans les tavernes et dans les théâtres, que les pires et les plus dégradés parmi les scélérats. C’est alors que dans les bas-fonds de celte société, où l’esclave, le proscrit et l’étranger associaient en secret leurs vieilles haines, se forma naturellement le projet d’incendier et de détruire la ville qui avait saccagé toutes les autres. Ce désastre, un des plus épouvantables dont l’histoire ait fait mention, éclata le 13 juillet de l’an 6i de J.-C., quatre cent cinquante ans depuis la prise de Rome par les Gaulois et le même jour où ils l’avaient brûlée. Celle coïncidence donnerait
à penser qne le désir d’une vengeance n'est pas étranger à l'attentat.
Le feu se déclara dans la partie du grand cirque contiguë au Cœlius et au Palatin. Les boutiques et les tavernes de ce quartier, remplies de matières inflammables, lui donnèrent un ample aliment, et le vent qui souffla tout à coup redoubla son intensité. Rome se vit menacée d’une entière destruction. L’immense pourtour du grand cirque qui remplissait la vallée Murlia fut entouré rapidement par les flammes; elles dévorèrent les magasins, les écuries, le matériel considérable qui servait aux jeux ainsi que les tavernes fréquentées par le mehu peuple et par l’armée nombreuse des employés.
L'incendie, poussé par le vent contre le Palatin, alla se jeter sur la façade orientale de celte colline formée de larges murs et de grands escaliers babyloniens posés sur des assises pélagiques, mais H ne put l'escalader. Les flammes se propagèrent vile à droite et à gauche, entre les collines au fond des vallées : à gauche, en suivant la voie nouvelle vers le Forum; à droite par la voie triomphale en attaquant le Cœlius. De ce côté, le feu envahit rapidement cette colline, traversa le quartier populeux de la Subure et, s’élançant de nouveau sur les hauteurs, il poussa jusqu'aux Esquilies. Pendant six jours et sept nuits consécutifs, le fléau fit des ravages sans qu'on pût le contenir ni lui échapper. Dès. le premier jour il sévit avec une telle violence que les dangers, partout irrésistibles, décourageaient ceux qui auraient voulu le maîtriser. Dans ces quartiers populeux, coupés de rues.étroiles et formés de maisons à plusieurs étages, les palais, entourés de jardins et de cours, n’arrètaient pas l’incendie qui dévora rapidement tout ce qui était de niveau. Bientôt la troisième, la seconde et la cinquième région ne formèrent qu'un immense
bûcher d'où s'échappait la multitude composée surtout d’Orientaux, groupés autour d'Isis et de Sérnpis, dont les temples brûlaient avec leurs maisons. Dans ce désordre, les lamentations des femmes et des enfants, l’empressement aveugle de ceux qui se sauvaient et de ceux qui allaient porter secours, les uns s’arrêtant pour attendre ou pour entraîner les infirmes, les autres se hâtant d'emporter les vieillards, au milieu d’une loule où chacun trouvait partout des obstacles et devenait un obstacle lui-même; les maisons s’écroulant avec un fracas épouvantable; le cri suprême des victimes écrasées sous les ruines; les flots d'une fumée noire couvrant soudain la foule qui se heurtait dans celle fournaise, et quand le vent chassailla fumée, l'aspect inattendu des mourants qui se tordaient dans les flammes, tout concourait pour accabler du malheur public, ceux que leur infortune particulière avait déjà brisés. Ajoutez, dans ce chaos de désespoir et d’épouvante, la joie féroce des malfaiteurs, heureux de regarder en pitié ceux qu’ils enviaient naguères; les bonnes et les mauvaises passions, surexcitées à la fois par le péril, s'exagérant jusqu’à 1 héroïsme et jusqu’au crime. Le maître injuste est assassiné sur l'autel des dieux domestiques par ses esclaves qui pillent sa maison; les enfants abandonnent leur père et prennent la fuite en emportant son trésor; les haines implacables et la cupidité couronnent, par le vol et par l’assassinat, les calamités de Rome que l’incendie gigantesque étouffe dans ses bras.
On entendit des voix menaçantes s'élever contre ceux qui essayaient d'éteindre le feu ; on vit même des gens lancer des lorches contre les maisons en disant tout haut qu'ils avaient reçu des ordres. L'incendie favorisait le pillage, et les malfaiteurs favorisaient l’incendie. Au milieu de ce désordre, la stu- m
pèfaction de ceux qui, ayant tout perdu, restaient insensibles et mornes, et l’empressement furieux de ceux qui voulaient sauver ce qu'ils avaient de plus cher, concouraient également à rendre la fuite impossible aussi bien que le secours. Les malheureux, qui croyaient s'étre mis en sûreté, retrouvaient plus loin le fléau qu’ils avaient fui. Pendant qu'ils regardaient derrière eux, devant eux ou à côté l’incendie brillait tout à coup et fermait le passage. L’immense multitude, livrée au fléau dont la puissance dépassait les forces humaines, était comme renfermée dans une arène de feu, victime à son tour et livrée aux llammes plus dévorantes que les lions.
Avec les deux tiers de la ville, disparaissaient successivement les monuments les plus précieux de l’histoire et de la religion : le temple de Tullius élevé à la Lune; celui de Jupiter Stator voué par Romulus; le grand autel et le temple qu'Lvandre avait consacrés à Hercule, son hôte, et le palais de Numa; les pénates du peuple romain; enfin le temple de Vos la, qui fut réduit en cendres avec les gages mystérieux de la graudeur romaine cachés au foud du sanctuaire, et les grands arbres du cloître qui portaient, suspendues à leurs branches, les chevelures des vierges. Les flammes entouraient le Capitole comme pour l’assiéger, et semblaient vouloir s’élancer pour s’attaquer à Jupiter lui-méine. A ce spectacle, les plus désespérés parmi ceux qui avaient tout perdu, crurent que c’en était fait de Rome : ils se précipitèrent au milieu des flammes pour ne pas survivre à leur patrie.
Rome était comme l'abrégé de l'univers: elle contenait en elle toutes les autres villes, et l'on pouvait reconnaître dans son enceinte Alexandrie l'opulente, Antioche la belle, et Athènes la splendide*. Que de richesses entassées, que de dépouil-