‹ NéronChapitre 109 sur 205 · Athénée, liv. I, cil. xxiv · texte numérisé non relu

Athénée, liv. I, cil. xxiv

les accumulées par tant de triomphes périrent dans ce désastre et méritaient d’éternels regrets! Mais la perle irréparable fut la destruction des chefs-d'œuYre de l’art grec, des tableaux, des statues, et surtout des manuscrits, où le génie des anciens et toute leur science étaient conservés. Le sixième jour, enfin, l'incendie s'arrêta au pied des Esquilies où l’on fit le vide autour du feu en abattant un grand nombre de maisons. La foule, ne sachant plus où était le danger ni où était le secours, restait entassée dans les eues et couchée dans les champs.

Rien de plus fréquent à Rome que les incendies. La première nouvelle que Néron eut de celui-ci ne pouvait l’étonner ni lui en faire pressentir les résultats. Il était alors dans sa villa d'Antium. Les proportions effrayantes que- prenait le lléau ne lui furent connues que le second jour. Il partit aussitôt. Dès qu'il arriva, les travaux commencèrent et l’on n’entendit plus la voix de ceux qui disaient avoir reçu l’ordre de brûler Rome. Après bien des efforts on se rendit maître des ilammes qui s’éteignirent faute d'aliment.

Ce fut alors qu’on put juger cette calamité publique et la mesurer dans toute son étendue. Trois ou quatre cent mille hommes sans vêtements, sans asile et sans pain étaient là, regardant ces vastes ruines; les uns, accroupis par troupes immobiles, restaient couchés dans l'abrutissement de la douleur; les autres, debout autour-d'un amas de cendres, erraient par multitudes silencieuses et consternées. Ils regardaientd'un œil morne les grands espaces vides où s’élevaient hier leurs maisons et leurs monuments, et l’image de tous ces biens perdus quand ils chcrchaienlà la ressaisir, fuyait de leur esprit et s’évanouissait comme la fumée. Il fallait abriter au plus tût ce peuple de malheureux. Nous ne voyons pas que les stoïciens et les conspi-

râleurs du Sénat, que les amis de Sénèque et les partisans de Pison, se soient mis en frais et en mouvement pour lui. Néron seul ouvrit à la foule ses jardins, le Champ-de-Mars et les monuments d’Agrippa. Il fit construire à la hâte des hangars pour les plus indigents. Sur son ordre, les villes voisines envoyèrent des vivres et des vêtements qui leur furent distribués, et le blé fut réduit au plus bas prix. Tous les efforts, tous les soins et tous les sacrifices, Néron se les imposa pour adoucir le sort des incendiés. Sa grande préoccupation dans les jours prospères étant de nourrir le peuple et de veiller sur lui, n'est-il pas absurde de prétendre que, dans une telle calamité, il a pu négliger un si grand intérêt pour admirer l'incendie de Home du haut de la tour de Mécènes, ou pour chanter sur son théâtre l’embrasement de Troie en habit de tragédien?...

Toutefois le bruit s'en répandit, et deux jours après, quand un second incendie se déclara dans les édifices Émiliens, que Tigellin occupait, on accusa hautement Néron d’avoir brûlé Home. Les historiens qui ont reproduit ces calomnies et qui ne s’accordent guères dans leur récit, auraient'dû nous apprendre que la conspiration de Pison était en permanence et que Néron devait fatalement être accusé par ses ennemis. D'après les maximes de droit les plus vulgaires, il ne fallait pas détourner les soupçons de ceux qui avaient tous les bénéfices du crime, pour les reporter uniquement sur celui qui devait en subir les fâcheux résultats. Les ennemis de César étaient sûrs de le perdre en disant qu’il avait ordonné de mettre le feu à la ville. Ils n'hésitèrent pas à l'accuser; et comme toute responsabilité remonte naturellement vers celui qui a tout pouvoir, le peuple, égaré par sa douleur, n'hésita pas à les croire.

VIE DK NÉRON

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Néron a brûlé Rome, disent ses dôtracleurs, pour avoir l'occasion de la rebâtir plus belle et se donner un grand espace où il étendrait les jardins de son palais. Si telle avàit été l'intention du prince, il n’eût pas commencé par mettre le feu au grand cirque ; ce monument lui devenait indispensable pour distraire le peuple après l’accomplissement du crime qu’il méditait. Cet édifice immense était déjà si remarquable par sa magnificence, qu'il fut impossible de le rétablir sur de plus grandes proportions, ni avec plus de luxe. La Maison du Passage, que Néron avait déjà construite et somptueusement ornée, couronnait le Palatin, et par des terrasses jetées sur des arcades, allait rejoindre le Nyraphœum de Claude et de là s'étendait" vers les Esquilles jusqu’aux jardins de Mécènes. Il suffit de jeter les veux sur un plan de Rome antique pour voir que l'espace ne manquait pas à Néron. Son empressement à partir pour Rome dès qu’il apprit que ce palais magnifique, à peine achevé, allait être la proie des llammes, et ses efforts inouïs pour sauver les chefs-d'œuvre entassés dans ce vaste édifice, prouvent qu'il n’avait pas l'idée préconçue de construire, sur ces ruines, la trop célèbre Maison d’or.

Après avoir brûlé la Maison du Passage, les conspirateurs mirent le feu à la demeure de Tigellin et l'incendie se déclara chez le préfet du prétoire. Il est naturel de penser, il est vraisemblable, qu’après s'être vengé du maître, les malfaiteurs voulurent se venger du ministre. Tacite nous dit au contraire qu'en voyant le- feu se rallumer chez Tigellin, le peuple de Rome fixa tous ses soupçons sur l’empereur; mais les motifs qu’on prête à Néron pour motiver ce crime sont inadmissibles et tout à fait contraires à la vérité. Les édifices Émihens, où le feu prit le septième jour, étaient situés entre la

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colline des jardins el le Champ-dc-Mars, couvert de bois sacrés, de temples et de portiques : c'était le seul quartier de Home qui n’eût pas besoin d être reconstruit, et le grand vide fait par le second incendie était si éloigné du Palatin, que les jardins de la Maison d'or n'ont jamais dû ni pu s’étendre jusques-là.

Suétone raconte que des magasins, situés près du palais, furent alors attaqués et détruits avec des machines de guerre parce que Néron avait besoin de ce terrain. C'est prêter à Néron une intention que l’anxiété d’un pareil moment rend invraisemblable. Le fait s’explique bien plus naturellement par la précipitation avec laquelle on démolissait tout au-devant du feu pour l'enfermer dans le vide. Tacite affirme, nous l’avons déjà dit, qu’on vit des gens lancer des torches contre les maisons et dire à haute voix qu’ils en avaient reçu l'ordre. Il est bien difficile de croire à des serviteurs de César qui le dénoncent publiquement à la haine du peuple. On doit sc souvenir que pour commettre ses plus grands crimes, le prince a trouvé des complices dévoués et discrets. Comment supposer qu’il se soit laissé deviner dans cette occasion, où il s'exposait à perdre, sans retour, une popularité si nécessaire el si chèrement achetée?

Suétone va plus loin que Tacite. Il assure que des personnages consulaires ont surpris les esclaves familiers du prince, jetant dans leurs maisons des éloupes enflammées*. 11 serait donc certain, d'après ce témoignage, que Néron, bien que renseigné sur les haines dont il était l'objet, sc serait entièrement découvert en faisant agir des esclaves de sa maison, ainsi que les agents dont parle Tacite, lesquels étaient autorisés à dire

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