I. Suétone, VU ds Xtron. ch. xxxriu
VIE DE NÉRON iU3
hautement qu'ils avaient reçu des ordres. C’est ici que la calomnie se dévoile en s'exagérant.
Si le crime de Néron était si notoire que le prétendent les écrivains, llalteurs et créatures des Flaviens, pourquoi Néron, à la première nouvelle d’un désastre extraordinaire, se seraitil hâté de venir à Rome où il était sûr d'être mis en lambeaux par une populace furieuse et désespérée? Il aurait dû se tenir enfermé dans son palais, après avoir réuni autour de sa personne, ses amis et ses prétoriens. Cependant que fait Néron à ce moment suprême où, d’après Suétone, il a conscience du crime qu'il a ordonné, et quand ce peuple sait à n'en pas douter qu’il est l’auteur du désastre?... Il erre toute la nuit sans garde au milieu d’une multitude où chacun voit, reconnaît et coudoie l'empereur*. C'est Tacite qui nous l'apprend; malheureusement pour le grand historien, il ne mentionne pas le fait quand il devait nous être raconté. Ce n’est ni à propos de Néron, ni à l’occasion du grand incendie, qu’il nous donne ce renseignement important, c'est plus tard, quand il expqsc le complot de Rison et qu’il s'efforce de mettre en relief le courage d'un conspirateur. « Subrius, dit-il, avait été déjà tenté » d’attaquer Néron pendant qu’il chantait sur le théâtre, et • pendant l’incendie du palais, quand le prince errait çà cl lù > sans gardes au milieu de la nuit. » Le désir de l'impunité l’arrêta.
Ainsi, pendant que Néron, homme d'impression et de premier mouvement, comme l’alleslc sa vie entière, est tout à son devoir d’empereur et perd tout sentiment de sa sûreté personnelle dans la douleur d’un si grand désastre, l'aspect de
i. El cepissc impelutn Subrius Flavius ferebatnrin scena canenlem Nero- Dcm uggrediendi, aut t]uum urden/e doino per uoclern bue illuc cursaret in* cusiodiius. Tacite. Ann., liv. XV, ch. l.
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Home en cendres n’a pas disirait Subrius de son odieux projet d'assassinat. Ni l'historien, ni son héros, ne furent saisis par le grand côté des calamités publiques, qui invitent chaque homme à négliger ses intérêts particuliers pour s’associer à l’effort commun qu’exige une grande épreuve à subir. Il semble que Subrius ne devait pas hésiter à frapper, au milieu d'une foule si bien préparée par les accusations portées contre le tyran. Il lui fallait un autre prix de son crime que la gloire et la liberté de sonpays. Tacite appelle cet homme une très-belle âme, pulcherrimum animum, par cette manie ridicule qu'ont toutes les factions de sc faire un héros du premier venu.
Les poètes et les peintres ne continueront pas moins à nous représenter Néron en costume de théâtre, chantant la ruine de Troie du haut de la tour de Mécènes, pendant qu’un océan de feu s’étend à ses pieds sur la ville éternelle qui s’écroule. Ce qui frappe l'imagination des hommes se conserve dans leur esprit, mais ce qui est confié à leur raison se perd. Celui-là serait plus près de la vérité qui verrait, après une nuit épouvantable, Néron les cheveux en désordre, les vêtement souillés, la voix brisée, et qui le peindrait, vaincu par l’incendie, au moment où, des hautes terrasses du Palatin, il jette ses derniers regards sur Rome dévorée par les llammes.
(Juant à la version généralement admise, elle ne supporte pas un examen attentif. Néron qui, dans les temps ordinaires, se met au régime, mange des poireaux d’Aricin, lient un mouchoir sur ses lèvres pour tempérer l'action de l’air, et fait prononcer par un consulaire ses discours aux soldats et au sénat, dans le seul but de ménager sa voix; Néron, après avoir respiré pendant toute une nuit la fumée noire et l’air brûlant de l'incendie, serait monté sur la tour de Mécènes
pour filer des sons avec une voix déjà brisée? Il aurait paru sur son théâtre pour chanter l’embrasement de Troie, quand Rome entière n’était plus qu'un immense bûcher? Comment aurait-il pu se composer un public, cet homme qui errait seul, çà et là, sans gardes, comme le dernier des prolétaires, dans l’écrasante égalité de ce malheur public?
Q-iii pourrait croire qu’un admirateur passionné des merveilles de l'art, ait pu livrer aux flammes les chefsd'œuvre de la Grèce et sacrifier ainsi la plus énergique de ses passions? Démétrius, preneur de villes, s’abstint de mettre le feu aux murailles de Rhodes, dans la crainte de détériorer un tableau de Protogène * placé du côté des remparts qu’il voulait attaquer; et Néron, l’amoureux enthousiaste des belles productions, au point d’emporter dans tous ses voyages l'Amazone de Slrongylion, parce qu'il ne pouvait pas vivre un seul jour sans la contempler, - Néron, artiste luimème et sculpteur appliqué, aurait ordonné l'incendie qui détruisit tant de chefs-d'œuvre, sans prendre des mesures pour les sauver? La supposition n’est pas acceptable; et l'on est en droit de prétendre, après mûr examen, que loin d’étre coupable du crime, Néron est le seul qui ne puisse pas en être soupçonné.
Après un malheur si grand, que les secours humains ne pouvaient le réparer, on essaya de fléchir par des expiations la colère des di^ux. Les livre sybillins consultés, on adressa des prières à Vulcain, à Cérès et à Proserpine, Les dames romaine allèrent invoquer Junon, d’abord au Capitole, puis