‹ NéronChapitre 121 sur 205 · CONJURATION DE I* I S O N · texte numérisé non relu

CONJURATION DE I* I S O N

Cpniplut permanent centre la vie de Néron. — Sénèque, Bison et Fcenius sont du complot. — But avoué de la conspiration. — Subrius et quelques officiers de la garde prétorienne. — Latéranus, consul désigné, conspire par vertu et Lucain par vanité. — Audace de Lucain. — Deux sénateurs et plusieurs chevaliers s'engagent dans l'entreprise. — Sénéeion et Natalis. — Tigellin maître dn complot. — Pusillanimité de Pison. — Courage de la comédienne Épicharis. — Elle est trahie par Volusius. — Néron l'interroge et la relient en prison. — Les conjurés prennent enfin la résolution d'agir.

' Néron accusait à tort ses prédécesseurs de n'avoir pas su jusqu'où s’étendait le pouvoir impérial : ils le savaient si bien que les plus habiles l'avaient dissimulé avec une hypocrisie persévérante: mais ce qu'ils n'avaient pas ignoré non plus, les dangers de celte puissance, Néron les connut à son tour. Le peuple romain retombait fatalement dans son idolâtrie politique, et revenait toujours à César. Les ennemis du prince comprirent que pour rétablir la liberté et pour châtier le tyran, il n'y avait rien à espérer de la foule, et qu’il fallait recourir à la conspiration. Bien. avant l'incendie de Rome, en l'an 64, il s'était formé contre Néron une conjuration tacite et spontanée entre les personnages les plus considé-

râbles, pris dans les premiers ordres de l’État. Les plus nobles sentiments, ainsi que les passions les plus viles, servirent de mobile à ce complot. Sénèque lui-mème l'approuva, et s'il faut en croire L)ion, ne craignit pas d’associer ses vues aux espérances des conjurés.

Sénèque avait déjà voulu se séparer de Néron en lui abandonnant toutes ses richesses; mais celui-ci avait pénétré l’intention du philosophe qui était d’échapper à la responsabilité du règne. Sénèque avait en effet plus d’éloignement pour son prince que d’amour pour la solitude. Les bruits injurieux et les calomnies dont César était l’objet depuis l’incendie de Home, les spoliations d’Acratus et de Cannas envoyés en Orient pour dépouiller les temples, l’avaient fortifié dans son projet de retraite, il pria de nouveau qu’on le laissât se retirer dans une de ses terres; et, sur le refus de Néron, il feignit une maladie de nerfs pour garder la chambre et ne plus paraître à la cour1. Ainsi, dans le moment où il était le plus injustement poursuivi, Néron se voyait abandonné de son ministre, qui autorisait, par sa désertion, toutes les calomnies dont le prince était l’objet.

Il avait déjà vu Sénèque aduler Claude vivant et l’outrager mort, favoriser l’ambition criminelle d’Agrippine, partager les dépouilles de Brilannicus, lui conseiller à lui-même le meurtre de sa mère, le justifier après le crime. La prétention qu’avait le philosophe de se soustraire à cette longue complicité lui parut une noire perfidie. Bientôt la conspiration de Pison lui prouva qu’il avait bien apprécié les plus secrètes intentions de Sénèque.

Dans cette époque de corruption et de haines violentes, tous

t. Sii-la valeludinc, quasi eger nervis, ruhifulum non egressus. Tacite. Ann., liv. XV, ch. xi.v.

VIH DE NÉRON

les mécontents prétendaient user du même moyen : les ambitieux pour arriver à l’empire, les honnêtes gens pour rétablir le gouvernçmenl républicain. Ce moyen, c'était la mort de César. L’exemple de Cas'sius et de Brutus exaltait tous les courages, et quand on cherche à découvrir, parmi ces hommes qui formaient le même projet, celui qui le premier essaya de se faire des complices, on ne peut s’arrêter à rien de certain. Ils ont tous assez d’ambition ou de haine pour que chacun puisse être l’auteur principal du complot. La différence des conditions leur interdit de recueillir également le fruit du crime ; mais ils s'y engagent et le poursuivent tous avec assez d’ardeur pour être également coupables. On avait déjà formellement accusé Pison et Sénèque de se visiter trop souvent, de conférer longtemps ensemble et en secret; Néron était inquiet et méfiant. Tigeliin , jaloux de Foenius son collègue, l'accusait en secret auprès de l’empereur d’aspirer à venger Agrippine; il lui reprochait d’avoir été son amant. Depuis que l’affranchi Romanus avait accusé Pison, ce grand personnage et ses amis étaient agités de frayeurs continuelles. Être suspects aux yeux d’un maître qui avait pouvoir de vie et de mort, leur parut un supplice intolérable, et pour s’y soustraire ils s’engagèrent dans une conjuration. Néron avait le droit de les surprendre et leur envoyer l’ordre de mourir; ils résolurent de le prévenir et de le frapper.

Les conjurés avaient choisi Pison pour l’élever à l’empire, parce qu’il était d’une illustre famille rattachée par des alliances aux plus grandes maisons de Rome. Ce Pison avait toutes les apparences d’un galant homme, facile dans ses relations, libéral avec ses amis et protecteur pour ses clients, d'agréable figure et de belle taille. Grâce à ces avantages, qui ne dénotent pas toujours un grand mérite, il jouissait d’une

popularité qui devait égarer son ambition. Sans gravité dans les mœurs, sans modération dans ses plaisirs, il était amoureux du luxe et de la mollesse. Ce qu’on voyait de ces déréglements le faisait souhaiter pour maître par le grand nombre, qui préfère trouver dans le rang suprême des vices aimables à exploiter, qu'une trop grande rigidité à subir.

Pison n'était pas un de ces hommes dominateurs et hardis qui, par l'autorité du caractère, justifient leur audace et tempèrent par la séduction ce que leur conduite a d’odieux. Concevoir un projet, en préparer l’exécution, choisir ses complices, les tenir dans la main et les lancer, à propos était une œuvre au-dessus de son courage. Ses partisans l’avaient choisi et comme engagé dans leur entreprise en irritant, par l’âpreté de leurs haines, une si molle ambition. Subrius, le tribun d'une cohorte prétorienne, et le centurion Sulpicius Asper, seraient plutôt les auteurs du complot, à ne considérer que leur. impatience à frapper et leur courage à mourir. Ils ne pardonnaient pas à Néron d'avoir avili sur la scène la dignité impériale et de s’être souillé par tant de crimes.

Laléranus, consul désigné, et le poète Lucain entrèrent dans la conjuration, tous deux avec ardeur, mais par des motifs bien différents. Latéranus, par amour de la patrie et sans haine personnelle contre Néron ; Lucain, au contraire, pour se venger de l'empereur, jaloux de sa gloire et contraire à scs succès. Un jour que Néron assistait à une lecture publique des vers de Lucain, l’éloge incessant des meurtriers de César, qu'il était obligé d'entendre, et la glorification de ses ennemis, provoquèrent en lui un mouvement d’impatience qu'il ne put contenir. Il sc leva brusquement et convoqua le sénat dans le seul but d'interrompre la lecture; puis il sortit après avoir causé un grand désordre et en laissant un grand vide dans

Üf, VIE DE NÉRON

l'auditoire. Plus tard il défendit à Lucain de lire des rers en public. L’auteur de la Pharsale ne lui pardonna point cette sévérité; il la subit corame'une injure *.

Après avoir adulé Cé.ar, Lucain l’outragea par des satires : il témoignait très-hautement de’ sa haine contre lui dans les théâtres, au Cliamp-de Mars et jusques dans les latrines publiques. Il se permit un jour de citer à haute voix quelques mots prisdans les' vers de Néron qui étaient chantés par la ville, et de mêler un bruit ignoble à la citation. À celte audace qui, dans un pareil lieu, accompagnait d’une incongruité la poésie impériale, tous ceux qui l’entendaient prirent la fuite, tant ils furent épouvantés2. Lucain en usait partout de la sorte: il exaltait jusqu’aux nues le courage des tyrannicides, proférait des injures atroces contre Néron, contre ses ministres, et promettait au premier venu la tête du tyran.

Deux sénateurs, en qui la mollesse et la mauvaise réputation ne permettaient pas de soupçonner quelque vertu, entrèrent les premiers dans la conspiration. C'était Flavius Scêvinus, dont les motifs ne sont pas connus, et Afrnnius Quintianus, contre qui Néron avait écrit une satire. Il était d’autant plus animé contre le prince que ces vers exprimaient l’exacte vérité. Tous ces conjurés, poussés par des motifs particuliers souvent peu honorables, ne parlaient dans leurs réunions que de bien public, d’empire à sauver et de crimes à punir. Ils entraînèrent Sônécion, Proculus, Nalalis et quelques autres chevaliers .romains. Sénécion, l’ami du prince et son compagnon d’enfance; Nalalis, l’ami particulier de Pison, qui avait assez mal

i. Suétone, Vie de Lucain.

i ln lalrinis publiais, clariore strepitu ventris eraisso, hemisticliium Neroms magna concessorum fusa pronunciarit. ■ Sub terris intonuisse putes. • Suétone. Vie de Lucain.

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choisi l'homme de sa confiance et de ses terribles secrets. Tous ces chevaliers croyaient avoir quelque chose à gagner dans un changement de régne.

Le côté le plus alarmant du complot et le plus blessant pour Néron, c'est que la haine et le mépris de sa personne étaient arrivés jusqu’aux prétoriens, si dévoués au nom et à la famille des Césars. Sans compter Subrius et Sulpicius, que nous avons déjà nommés, deux tribuns militaires, Silvanius et Stalius, deux centurions, Scaurus et Venetus, s’étaient associés aux ennemis du prince. Ils avaient à leur tête pour les justilier de leur crime et les guider dans l’entreprise, Fœnius, un des deux préfets du prétoire. Les récriminations et la délation persévérante deTigellin avaient rendu Fœnius hostile à Néron qui lui manifestait sa défiance.

Aussitôt que les conjurés virent, à n’en pas douter, qu’ils pouvaient compter sur Fœnius, ils furent animés d'une telle confiance qu'on agita la question de savoir quand et comment on procéderait à l'exécution. Les uns parlaient de mettre le feu au palais cl de profiter du désordre pour frapper le tyran ; les autres voulaient attaquer Néron pendant qu'il chantait en plein théâtre. Subrius l'avait suivi avec l'intention de l'attaquer durant le grand incendie, quand Néron courait çà et la, sans gardes, pendant toute la nuit1.

Cet héroïque Subrius n'avait pas cédé à sa noble envie, parce qu'en tuant Néron il prétendait surtout avoir le prix de son courage. Il y a dans le dévouement seul une volupté si supérieure et si divine qu’il se sert de récompense à lui-méme;

I El crpisse iropetum Subrius Flavius ferebalur. in scena eancntcm Neron»-m agrediendi, aut quum ardente domo bue illuc per noclem nirsaret iriCUSIO'litus. Tacite. .1 «»., liv. XV, ch. L.

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