CHAPITRE V
LA CONJURATION DE PISON EST DÉCOUVERTE — LES CHEFS DU COMPLOT SONT PUNIS
Scévinus se dispose à frapper Néron. — Milichus, son esclave, va le dénoncer. — Scévinus esl arrêté. — La femme do Milichus dénonce Natalis. — Menacés de la torture, ils font des aveux. — Natalis dénonce les ennemis dn prince, Pison et Sénèque. — Scévinus dénonce ses amis, Sénécion et Lucnin. — Néron se souvient d'Épicliaris. — Mort courageuse de cette comédienne. — Faiblesse de Pison. — Latéranus meurt bravement. — Son silence dédaigneux. — Néron se bâte de punir Sénèque. — Indices de la culpabilité du philosophe. — Projets de Subrius. — Fermeté de Sénèque devant l’envoyé do Néron. — Sa mort courageuse, ostentation de vertu. — Néron ordonne qu’on sauve Pauline. — Que faut-il penser de Sénèque?
Scévinns, le plus ardent des conjurés, était rentré chez lui après un long entretien avec Natalis. Un examen sérieux de cette affaire prouve que ce Natalis est le traître de la conspiration, l’agent secret de Tigellin, habilement placé près de Scévinus, homme d’imagination, pour l’écouter, et près de Pison pour surveiller sa conduite. Scévinus s’enferme et fait son testament, puis il dégaine son fameux poignard et l'examine attentivement; la pointe lui en^paraît émoussée. Il fait venir Milichus, son esclave de confiance, lui donne l’arme sacrée et lui recommande, de la passer sur la pierre pour en faire briller la pointe. Il fait plus, ordre est donné à son in-
tendant de préparer un repas avec plus de soin et plus de frais que de coutume. Cela fait, il réunit ses esclaves et gratifie largement ceux qu’il aimait le plus, donnant aux uns de l'argent et aux autres la liberté. Sombre et mystérieux, cependant, il paraît obsédé par une pensée secrète d’autant plus apparente qu’il fait plus d’efforts pour la dissimuler. Enfin il achève de se trahir lui-méme en recommandant à Milichus de préparer des bandages et tout ce qui est nécessaire pour arrêter le sang. Avec ces soins ridicules et ces préparations maladroites, Scévinus semblait dire à tous ses esclaves : trahissez-moi donc, je vous prie. Ce luxe de préparatifs dans une œuvre ténébreuse qui ne valait que par le secret et par le dénoùment, annonce un acteur médiocre, plus préoccupé de son rôle que du succès de la pièce. Milichus devina le secret de son maître, d'autant plus aisément que la conspiration contre la vie de César était la crainte ou l’espoir de chacun. Il fit part de ses soupçons à sa femme, celle-ci l’engagea vivement à dénoncer le patron ; elle lui fit entrevoir à la fois et les récompenses qui l’attendaient s’il sauvait l'empereur, et le danger qu’il y aurait pour lui à se laisser prévenir. Il était plus simple et plus prudent de se taire. Cette femme, à mon sens, entre trop bien dans la question ; elle la connaît depuis longtemps. On était à la veille de l’exécution; elle presse son mari avec trop d’ardeur et d’à-propos pour n’être pas suspecte.
L’esclave n’hésita plus, et sitôt que le jour parut il sortit de chez son maître pour courir aux jardins de Serviliusque * Néron habitait alors. Ces jardins étaient situés sur la rive gauche du Tibre, du côté d’Ostie, au-dessous du port, à l’embouchure de l’Almon. Là , sous des ombrages séculaires, dans les grandes allées où les chefs-d’œuvre de la Grèce char-
maieut ses regards, temples de verdure lentement élevés par le temps à ccs dieux de marbre et d'airain, Néron goûtait le calme et U fraîcheur d’une retraite favorable à ses plaisirs. Milichus se présenta d’un air résolu, disant qu'il voulait parler à l'empereur; les gardiens le repoussèrent; mais il cria si fort et soutint avec tant d'assurance qu’il avait à révéler au prince des secrets de la plus haute importance, qu’on le fit entrer chez Épaphrodite. G 'était le secrétaire de César pour les lettres grecques. Épaphrodite, l’ayant écouté, le conduisit à Néron. Milichus' lui déclara qu'une conspiration terrible était prés d'éclater; il dénonça Scévinus, son mattro, et raconta tout ce qui lui donnait à penser que le prince était menacé d'un grand péril.
Sur cette déposition, Scévinus est enlevé par des soldats et confronté avec son affranchi. Il se défend avec calme, explique assez heureusement tout ce qu'on allègue contre lui et traite Milichus de fourbe et de scélérat. Étonné de son indignation, le prince était près de le croire innocent et de le renvoyer ; malheureusement pour Scévinus, la femme de son affranchi était là. Pourquoi? Comment? Qui l’avait introduite? D’où venait à cette esclave l’audace d'intervenir dans le débat en présence de l'empereur? Les esclaves délateurs. et traîtres au patron mouraient dans Ica tortures et dans l’infamie : ces âmes viles ne trouvaient le courage d’affronter un si grand péril que dans la certitude de l’impunité jointe à l’espoir d’une récompense.
Cette femme avertit Néron de l’entretien secret et prolongé qu'avaient eu la veille Scévinus et N a ta lis, les deux amis de Pison. Aussitôt Natalis est mandé. Scévinus et lui sont questionnés séparément sur leur entretien de la veillo; les réponses ne furent pas concordantes et les soupçons s’aggravèrent.
Alors on les menaça de la torture et leur constance s'évanouit au seul appareil des instruments de la question. Natalis céda le premier; il avoua le complot et nomma d’abord Pison, son ami. Puis il incrimina Sônéque, soit que le philosophe fût entré dans la conspiration, soit qu’il voulût être agréable à Néron qu’il savait haïr son ancien ministre. Tacite nous dit que Natalis trahit ses complices par lâcheté. La vérité, c’est qu’il livra ses dupes, et que dans cette affaire il fut le docilo instrument de ceux qui voulaient perdre à la fois Sénèque, Fœnius et Pison.
A partir de ce moment, les défaillances et les trahisons se succédèrent. Scévinus, voyant que tout est perdu parles aveux de Natalis, nomme à son tour Sénècion, Quintianus et Lucain. Ceux-ci, après avoir fait d’abord assez bonne contenance, trahissent ce qu’ils ont de plus cher et de plus sacré : Sénècion et Quintianus livrent leurs meilleurs amis, Lucain dénonce sa mère.
Néron se souvint alors d'Épicharis que Volusins avait si indignement livrée et qu'on retenait toujours en prison. Il la fit mettre à la question, bien persuadé qu’une femme ne résisterait pas à des tortures dont la seule pensée avait abattu des hommes ; mais cette femme couvrit de honte ses complices él ses bourreaux, dominant de tout son courage la cruauté des uns et la lâcheté des autres par sa constance. Les bourreaux se fatiguèrent à la tourmenter; ni le fouet, ni le feu, ni le fer ne purent lui arracher une parole. Le lendemain on voulut renouveler la question ; ses membres étaient brisés; on la porta sur une chaise au lieu du supplice; mais, pour' ne pas dégénérer de sa vertu et craignant d’être vaincue par de nouvelles douleurs, elle s’étrangla bravement avec son mouchoir attaché aux barreaux de la chaise.
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Au moment où la vérité n’était pas encore bien connue, quand Scévinus s’obstinait encore a nier la déposition de Natalis, Pison fut sollicité par ses amis de tenter un coup de désespoir, d’en appeler au peuple du haut des rostres, et d'attaquer résolument un tyran à demi-vaincu parle mépris public. Ce fut en vain ; on eut beau lui exposer les chances de succès qui lui restaient; cette âme énervée par la débauche fut incapable d’un mouvement énergique, il attendit lâchement l’ordre de mourir que Néron se bâta de lui envoyer. Il se fit couper les veines des bras. Son testament était plein d’adulations à l'adresse de Néron qu’il voulait rendre favorable à sa femme Arria. 11 l'avait enlevée à Domitius Silius, son ami; elle était fort déréglée dans ses mœurs, et ce débile Pison, qui n’osait pas donner son dernier jourà l'honneur de son nom et à la liberté, n’était qnc trop semblable à lui-mème quand il consacrait son heure suprême au bonheur d'un femme indigne de son amour.
Immédiatement après Pison, Latéranus fut exécuté. Il était homme de courage, consul désigné, considérable par sa naissance, et Néron, qui le craignait, ne lui donna pas le temps d’embrasser ses enfants. Du tribunal il fut conduit pour être décapité dans le lieu où l’on exécutait les esclaves. Ce fut un des conjurés, le tribun Statius, qu’on n’avait pas encore dénoncé, qui reçut ordre de le tuer de sa main. Latéranus est resté célèbre par le silence obstiné qu’il garda jusqu’au bout devant le juge et devant la mort. Quand le jour se fit dans la conspiration de Pison, il vit avec une sorte de stupéfaction toutes ces trahisons, toutes ces lâchetés, et qu’il avait accepté pour compagnons, dans son projet de punir le tyran, ceux qui méritaient le plus d'avoir le tyran pour maître. Il fut pénétré d’un si profond mépris de la vie et des hommes, qu'il dédaigna
de répondre, de se plaindre et d'accuser le complice qui consentait à être son bourreau.
A la même place où s’étendaient les jardins et la demeure de Latéranus, un temple s’élève aujourd’hui, dont le fronton est couronné de hautes statues qui semblent regarder la plaine par-dessus les murailles. On voit de loin, quand on entre dans Rome, ces sentinelles séculaires qui veillent sur la ville. C’est la basilique de Saint-Jean de Latran, et l’on n'est pas blessé de rattacher au saint monument le nom et le souvenir de l’héroïque conspirateur.
La mort de Sénèque, qui suivit de près, n’est pas à cette hauteur et n’a point cette gravité. Ce Nalalis qui, dans cette conspiration, fut fatal à tout le monde, avait raconté qu’il était allé de la part de Pison demander à Sénèque pourquoi l’on ne se voyait plus; à quoi Sénèque avait répondu qu'il n’était pas bon qu’on se vit, mais que Pison pouvait disposer de sa vie. On envoie demander là-dessus des explications à Sénèque. Malheureusement pour lui, le jour même où la conspiration devait éclater, il s’était rapproché de Rome et l'on put croire qu’il revenait pour profiter des événements. Subrius, le seul homme d’action de tous ces conjurés, avait réuni, du consentement de Sénèque, quelques centurions et tenu conseil avec eux. A côté du complot principal c'était une conspiration à part. Le tribun et ses amis voulaient assurer l’empire à Sénèque, et ils se concertaient pour renverser Pison avant môme de lui avoir donné l'empire. Le nom patricien de ce dernier devait servir de drapeau ; mais Subrius avait dit que ce n’était pas la peine de remplacer un joueur de flûte par un acteur, car Pison jouait aussi la tragédie en public. On devait se défaire de lui dès que Néron serait égorgé, après quoi on proclamerait Sénèque empereur.
li serait également imprudent d’afiirmer et de repousser entièrement cette version : toutefois il est certain que Néron crut aux mauvais desseins de Sénèque contre lui et qu'il fut bien aise d’y croire. 11 le haïssait cordialement depuis que ce ministre, complice d’Agrippine contre Claude, et contre Agrippine complice de Néron, s’était éloigné do la cour pour prendre des attitudes de stoïcien.
Le tribun de la cohorte prétorienne envoyé vers Sénèque pour l'interroger, se nommait Granius Silvanus. Il était aussi du complot; cardans cette étrange conspiration, odieux mélangé de dupes, de Iâche»ct de traîtres, on égorgeait ses amis et on servait ses adversaires selon les nécessités du moment. Sénèque soupait avec sa femme et quelques amis quand Granius se présenta chez lui. Il avoua la visite que Natalis lui avait faite de la part de Pison et rendit compte de leur entretien avec un calme parfait. Le tribun alla raconter au prince ce qu'il venait d’entendre et de voir chez Sénèque : e Se prépare-t-il à mourir? interrompit Néron. * Et Granius ayant répondu qu’il n’avait vu dans le philosophe aucun indice de crainte: « Retourne à l’instant, ajouta César, et dis-lui qu’il meure. » Quand Néron donna cet ordre, Poppée et Tigcllin, conseillers de sa haine, étaient à ses côtés.
Au lieu d’obéir à la hâte aux ordres du maître, le tribun Granius alla prévenir le préfet du prétoire, qu’il savait être du complot; il lui demanda s’il devait exécuter la terrible sentence. On voit que le tribun voulait sauver Sénèque et qu’il ne demandait qu’à être encouragé dans celte généreuse envie. Fœnius répondit qu'il fallait obéir. Granius n’osa pas se présenter à Sénèque pour lui annoncer cette nouvelle; il chargea le centurion de lui notifier la volonté de l’empereur. Sénèque reçut avec courage l’ordre de mourir. II
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demanda son testament pour y ajouter quelques dispositions en faveur de ses amis; mais le centqrion ne lui en donna pas le temps. Alors se tournant vers les personnes restées fidèles à sa fortune ; * Puisqu'on ne me permet pas, leur dit-il, de reconnaître vos services et de récompenser votre dévouement, je vous laisse le seul bien qui me reste : l’exemple de ma vie 1 . »
Les amis de Sénèque durent penser que son affection avait trop tardé à se mettre en règle avec eux, et considérant son âge, ils se demandèrent ce qu'avait attendu sa reconnaissance pour sc manifester. Quant à l’exemple de sa vie pleine d’actions si condamnables, c’était un legs ridicule qui ne dut pas les indemniser de la perte de ses biens; ils pleurèrent cependant. Sénèque les consola. Il pleura lui-mème en faisant ses adieux à Pauline. Elle protesta quelle voulait mourir avec lui. Il trouva que c’était glorieux et il la laissa faire sans avoir pitié de sa jeunesse. On leur ouvrit les veines à tous deux; mais comme Sénèque était affaibli par l’âge, son sang coulait très-lentement et il voulut qu’on lui coupât les veines des jambes et des jarrets. Éprouvé par d’atroces douleurs et craignant que le spectacle de ses souffrances n’affaiblit lecourago de Pauline, dont les tourments troublaient d'ailleurs son énergie, il lui persuada de se faire porter dans une chambre voisine. Dès qu’il fut seul, reprenant toute sa fierté, il appela ses secrétaires, et, soutenu par son éloquence, il leur dicta ses dernières paroles, discours sublime qui était dans la mémoire de chacun quand Tacite écrivait sa mort.
Sénèque, fatigué de cette longue agonie, pria son médecin de lui donner du poison; il but la ciguë sans précipiter ses derniers moments. Alors il entra dans un bain chaud, et faisant
i. Quod Bnum jam et lamcn pulcherrimum liaboat, imaginent vitx sua' relinquere mtatur. Tacite, Iit. XV. ch. lxii.
une aspersion sur les esclaves qui l'entouraient, il invoqua Jupiter libérateur. Enfin il se plongea dans une étuve où il lut étouffé par la vapeur. Le soir môme il fut enseveli sans pompe ainsi qu’il l'avait ordonné dans son testament au temps de sa plus haute fortune. Sous le nom de Jupiter libérateur, Sénèque a-t-il imploré le Dieu vivant que Paul lui avait fait connaître? Ce soin d'arroser ses esclaves avec l'eau de son bain, teinte de sang, est-il un nouveau mode d'affranchissement et comme une imitation du baptême? On l’ignore.
Pendant que Sénèque se débattait courageusement dans son agonie, on étanchait le sang de Pauline, on fermait ses blessures. Son innocence et sa jeunesse réveillèrent la pitié dans l’âme de Néron . Il ordonna de la sauver, car il était incapable de haïr ceux qu'il savait n'ôtre pas ses ennemis. Ainsi mourut Sénèque, intelligence brillante, gâtée parla prétention et l’effort, mais bien supérieure à son caractère. On désirerait avec Quintilien qu’il eût écrit avec son esprit, mais avec le goût d'un autre, et que ce beau génie fut servi par une conscience plus pure*. Envieux, avide de richesses, intempérantdansses désirs, il thésaurisait par les moyens les plus criminels, pressurait les provinces par des usures énormes et partageait la dépouille des innocents. Traître à toutes ses amitiés, infidèle à tous ses devoirs, humble et flatteur dans l’exil autant que superbe et railleur dans la prospérité, Sénèque ne fut dévoué qu’à luimèmo.
L’honnéte Quintilien fut accusé de le haïr a, et Tacite laisse voir qu’il le méprise quand il reproduit sans honorer sa philo-
t. Villes cnm suo ingenio ilixissc, alieno ju'licio. Quxtimeü. Ue rintlil. oui I., liv. X, ch. i.
S. . .. Uaïunarc eum, et invisuin quoque habcre suincredilus. Qiiktilien. [te Nnilil. oia(.,liv. X, ch. i.
sophie d’un mot de justification *, les reproches sanglants que Suilins adresse aux ministres de Néron. Il connut la vérité par saint Paul; mais sans daigner lui rendre hommage, et, la faisant servir de parure à son génie, il la traita comme une chose vaine, tout à fait indigne de son dévouement. Quel précepteur pour Néron et quel ministre! Après avoir perverti son élève il trahit son empereur. Platon et lui ne furent pas heureux dans leur commerce avec les tyrans : tous deux apprirent que la vertu ne saurait être enseignée par les leçons, mais qu'elle doit être inspirée par des exemples.
On doit admirer dans les œuvres de Sénèque son esprit et sa haute intelligence; on peut même, quand on regarde sa vie, tenir compte de la corruption du siècle pour expliquer la sienne. Mais que cet homme, après avoir pratiqué pendant sa longue carrière les rigueurs de la tyrannie, les haines stoïques de la liberté et la dépravation païenne, ose recommander sa vie à l’admiration de la postérité et se proposer lui-même à scs amis comme un modèle à suivre ! une telle présomption provoque l’indignation jusqu’au dédain. Au moment où l’épreuve suprême commande aux plus hardis la modération et le recueillement, cette emphase philosophique et cette ostentation de courage dans l’agonie gâtent l’infortune de Sénèque et compromettent sa mort.