CHAPITRE VII
VICTIMES DE NÉIION
Néron revient à scs plaisirs. — Les trésors de Didon. — Dépit de Poppce négligée par Néron. — Il la tue d’un coup de pied. — Désespoir de Néron. — Le seizième livre des Annales do Tacite. — Pitié aristocratique de cet historien. — Mort du jeune Silanus, exil de Cassius son oncle. — Antestius, proscrit, meurt avec sa Tille et sa belle-mère. — Infâme trahison de Susianus. — Prescription de Crispions, d'Anna-us Mclla, du délateur Cérialis, du fils de Poppée. — Tigellin, auteur présumé de toutes ces cruautés. — Malheurs publics. — Le chevalier Lossianus, ami do Néron, est atteint du lichen. — Incendie de Lyon. — Pétrone, auteur du Salyricon, son poilt et sa distinction. — Il est aimé. de Néron.— Mort élégante cl calme do Pétrone.
La conspiration de Pison à peine étouffée, Néron revint avec frénésie à scs travaux, à son amour du théâtre. Nous ajournerons le récil de scs nouveaux succès et nous substituerons l'ordre des matières à l’ordre des temps. Toutes les victimes que Néron crut devoir sacrifier à sa sûreté et celles que Tigellin osa frapper pour sa propre satisfaction sans daigner en prévenir le prince, seront réunies dans un seul cadre. Ainsi nous augmenterons l’horreur que ces cruautés inspirent et nous épargnerons un peu de fatigue à nos lecteurs.
Pendant que le sénat adulateur s'abaissait jusqu'à l’avilisse*
mont, l'orgueil de Néron s’égarait jusqu’à la démence. Il parut se persuader à lui-méme qu’il s’ôtait élevé au-dessus de la condition humaine et que la fortune lui avait ménagé des faveurs spéciales. Un chevalier romain, Bassius, de Carthage, crut, sur la foi d'un songe, qu’il découvrirait les trésors de Didon enfouis depuis des siècles dans une caverne profonde Il vint à Rome, donna quelqu'argent aux officiers de Néron, et ceux-ci ayant obtenu pour lui une audience, ce qui n’était pas facile depuis la conjuration de Pison, Bassius parut devant l'empereur,. Néron, tout superstitieux qu’il était, a-t-il accepté la fable de ce trésor racontée par un inconnu? Il n’y a, sur ce point, que des incertitudes. Néron n’était pas convaincu de l’existence des richesses annoncées ; mais peut-être il voulut le paraître. On mit ostensiblement une flotte à la disposition de Bassius. Dans cette société, retombée en enfance, la version du trésor fit grand bruit, et la poursuite de ce rêve insensé fut l’unique entretien de tous les cerclqs. Les orateurs et les poêles célébrèrent la fortune qui allait mettre dans les mains du prince d’inépuisables richesses pour seconder sa munificence. Néron trouva dans cette chimère un prétexte pour s'engager dans les plus folles dépenses, et c’est
là, sans doute, tout ce qu'il voulait. Bassius, accomjfegné de
quelques soldats et d'une armée innombrable de travailleurs, fouilla le sol de Carthage où l’on croyait enfouies depuis des siècles les richesses de l’antique Orient. Après bien des ciïorts dirigés en tous sens, il ne découvrit rien et se tua de désespoir.
Néron était alors absorbé par la seconde célébration des jeux qu'il avait institués. Il allait pouvoir satisfaire sa grande passion pour le théâtre et prouver au peuple romain quel artiste était son empereur. Le sénat avait voulu prévenir sa honte en lui décernant, par avance, le prix de l'éloquence et de la poésie;
mais Néron se récria, disant qu'il n'avait pas besoin de faveur et que pour triompher l’équité des juges lui suffisait.
Il commença par déclamer sur la scène des vers de sa composition. La foule enthousiaste se souleva pour le solliciter de faire voir tous ses talents : Ut omnia sludia sua publicaret. Telles furent les expressions dont le peuple se servit'. Aussitôt Néron entre dans le concours, fait inscrire son nom et se soumet à toutes les conditions imposées à scs rivaux. Cent mille spectateurs, citoyens libres que Tacite nomme la plèbe de Home, applaudirent. le prince avec l'entrainement et l’ardeur qup provoquent les vrais comédiens. On les aurait crus transportés de joie, dit le grand historien, et peut-être l’éLaienl-ils en effet dans leur indifférence pour la chose publique*. Ils l'étaient sans doute, car celte démocratie souveraine n’avait politiquement rien, à côté ni au-dessus d’elle, qui pùtla guider et lui faire honte de scs goûts dépravés. Le malheur de Néron fut d’avoir à s'avilir pour se rendre agréable à la multitude et de croire très-sincèrement qu'il trouverait la popularité et la gloire da'ns celte profanation de sa grandeur.
Pour assistera ces pectacle inouï d’un César comédien, il y eut un tel soncours de peuple, que dans quelques étroits passages plusieurs chevaliers furent étouffés. Des inspecteurs publics et des agents secrets, distribuésdans la salle avec un art que nous avons à peine égalé, surveillaient les spectateurs. Sur leur dénonciation quelques hommes du peuple furent condamnés à mort. Le spectacle commencé, il était défendu de sortir. Des femmes accouchèrent pendant la représentation. Quelques personnes feignirent de s’évanouir et se firent emporter comme
). Tacite. ^im.p liv. XVI, ch. iv.
i. Tacite. Ann., liy. XVI, ch. iv.
vie de n Aron
mortes. Vespasion, qui était replet, s'endormit bel et bien pendant que Néron chantait son grand air. Au milieu du plus grand silence, à l'instant même où le prince filait des sons doux et délicats, un ronflement énergique se fit entendre. Les voisins de Vespasien l’éveillèrent bien vile ; mais rien n’avait échappé à l'affranchi Phœbus. Pour sauver Vespasien , le consulaire et le futur empereur, il fallut les humbles prières des plus grands personnages auprès de ce domestique important *. Le vainqueur des Bretons dut se tenir éloigné de la cour. Quand Vespasien alla demander à Phœbus en quel lieu César lui ordonnait de se rendre, l'affranchi répondit par un mol aussi impertinent que notre : allez au diable! Avec de pareils agents, si zélés et si nombreux, Néron remporta Unis les prix, et certes ils lui étaient bien dus.
En se couvrant de cette espèce de gloire, Néron s’enivrait aussi de popularité: il se livrait aux plaisirs avec tout l'emportement do son caractère et de son âge. Cependant Poppée, appesantie par une nouvelle grossesse, se voyait avec dépit délaissée par César. L’espoir de la maternité, la plus sainte joie que puisse éprouver une épouse, n'était pour elle qu’un embarras et qu’un ennui. Elle n’estimait de son sexe que la beauté et la séduction. Cette femme voulait qu’on l’aimât jusqu'à l’adoration et qu’on la servit jusqu’au crime. Elle ne pouvait supporter la solitude austère du foyer domestique quand elle n’y voyait plus que des devoirs à remplir. Avertie par son expérience de tout ce qu’on pouvait oser pour gagner le cœur (lu prince et devenir la grande divinité du Palatin, elle était inquiète et jalouse comme une maîtresse. La loi du divorce avait réduit les femmes à cette honteuse condition. Les débauches de Néron tenaient assez de place, et Poppée avait des esclaves