Suétose. Vit de Vttiiasïtn, rh. iv et xiv
assez fidèles pour être bien renseignée sur les dangers qui la menaçaient. Les absences prolongées, les excursions nocturnes de César étaient pour elle de longues tortures. Où était-il? Que faisait-il? La troisième veille de la nuit allait commencer et Néron n’était pas encore rentré au Palatin. Les heures si lourdes pour elle passaient légères et riantes pour lui; mais près de quelles femmes, mais avec quels amis le jeune empereur allait-il oublier l’amour qu'il lui avait juré? Sans doute il avait découvert une Acté nouvelle, objet de toutes les séductions, peut-être se laissait-il prendre aux artifices d’une nouvelle Poppée?
Pendant qu'elle s'agitait ainsi dans son dépit, Néron rentra d’une course de chars : il s'était oublié sans doute dans les écuries du grand cirque à fêter les vainqueurs en compagnie des courtisanes en renom. Troublé par le vin, l'esprit noyé dans les fumées de l’orgie, et dégradé par la débauche, il s’avancait chancelant et soutenu par ses esclaves. A celle vue, Poppée ne put dissimuler ni son dégoût, ni sa Colère. Elle s'emporta contre lui en reproches sanglants. Elle voulut lui faire honte de sa conduite, de son métier de cocher, de sa profession de comédien, de ses débordements monstrueux; et, pour comble d’imprudence, avec cet art infernal qu’ont les femmes de nous atteindre là môme où doit frémir la plus vive douleur, elle lui parla d’Olhon qu’elle avait aimé, opposant aux ennuis présents le souvenir de son bonheur passé. Pour exalter Néron, déjà dans l’ivresse, c’était assez d’irriter l’orgueil de César et de surexciter la vanité du comédien. En réveillant sa jalousie, Poppée le rendit furieux. Il frappa d’un coup de pied dans le ventre celte femme qu’il aimait et qui devait en ce moment lui être sacrée. Poppée en mourut. Dion ne sait pas si c’est volontairement ou par imprudence que
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Néron tua Poppée *. De tous les historiens il est le plus sévère, et son opinion doit être mentionnée.
Les amours de Poppée et de Néron devaient finir ainsi; celte union, scellée par le crime, ne pouvait produire les pures satisfactions ni la sécurité desdevoirs accomplis. Néron aimait Poppée d’un amour irrésistible et violent comme une fatalité. On s’accorde à dire qu'il eut un amer regret et une douleur véritable de sa mort. Quand il la revit après l’ivresse, pâle, immobile et froide, tout ce qu’il aimait en elle, la voix, le sourire et la grâce ayant à jamais disparu, et la femme qu’il avait idolâtrée n’étant plus qu'une chose, un objet insensible etsourd, son cœur se brisa dans un désespoir furieux.
De quelque sentiment qu’il fût animé, Néron le poussait à 1 extrême et l’extrême était souvent le crime ou du moins la folie. 11 voulut qu'au lieu d’être brûlé, selon la coutume romaine, le corps de Poppée fût embaumé à la façou des Égyptiens et qu’on célébrât pour elle des funérailles magnifiques comme pour les reines d'Oricnt. Il fit lui-même son éloge du haut de la tribune aux harangues. Il célébra cette beauté funeste, cause de tant de crimes; et donnant un souvenir à sa fille morte au berceau, il ne craignit pas de réveiller sa douleur et ses remords. Le deuil et la pompe de ces funérailles remplirent la ville; on brûla autour du cercueil autant de parfums que l'Arabie pouvait en produire dans une année, après quoi le corps fut enfermé dans le tombeau des Césars.
Néron pleura sincèrement Poppée qu’il aimait avec passion, dit Tacite; mais il la regretta surtout comme un plaisir perdu, comme une douce émotion qu’il ne retrouverait jamais. Ayant
i. Sabina (foppea) tune est a Neronc interfecta, quant pra'guantcm, seu volens, seu per iiupruûcntiaui, calce iosultavit. Dion Cassivs, liv. LX II, en. xxvii.
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ouï parler d'une femme qui ressemblait parfaitement à Poppée, il la fit venir au Palatin, et il essaya de se passionner pour elle comme s’il était possible de retrouver un charme évanoui ou de tromper les mystérieuses jalousies de l'amour. Bientôt il éloigna celte image vaine qui ne lui donnait du passé que le souvenir, et l’amer regret du bonheur perdu.
Le seizième livre des annales de Tacite est exclusivement consacré à raconter la mort des victimes de Néron. Le grand historien craint de fatiguer ses lecteurs par ce long récit qui doit épuiser à la fois l'horreur et la pitié. Mais on ne tarde pas à reconnaître que sa compassion pour les victimes se fatigue plus vite que sa haine contre les tyrans. Parfois on le croirait prêt à s’indigner contre les malheureux dont il raconte la mort. Leur résignation servile le fatigue ; spectateur difficile il s’irrite de les voir se laisser égorger lâchement; il prie le lecteur de pardonner à tant de faiblesse et l'on voit bien qu’il assiste aux révolutions comme aux jeux du cirque, pour exiger que Invaincu meure avec grâce après avoir combattu avec énergie.
La pitié de Tacite a un caractère aristocratique. Il détourne la tète de celui qui souffre et qui meurt, s’il n’a pas un grand nom et s’il n'ajoute pas, comme saint Paul : je suis citoyen romain. Plus elle est illustre et plus il orne la victime. Sa commisération s’affaiblit et diminue par degrés avec le rang de ceux qui meurent sous scs yeux, jusqu’à ce que n’ayant plus devant lui que des esclaves ou des étrangers, il reste parfaitement insensible à leur sort*. L’éclat qu’il. jette sur les nobles victimes témoigne de sa partialité autant que de sa puis-
1. Quatre mille hommes, race d'affranchis, furent exiles en Sardaigne
et si I insalubrité (|,> l'air les faisait périr, c'élail tin petit malheur et un médiocre dommage, vif# dam mm. Tacite. jW, liv. III. ch. lxxxv.
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sance. Au lien de s’arrêter devant les monuments élevés à ces infortunes patriciennes, il sullira, pour rester fidèle au dessein de ce livre, de lire en passant sur le fronton des mausolées, les noms qui seraient restés obscurs si le grand historien n'cùt immortalisé tous les clients de son génie.
Le jeune Silanus était considérable par sa haute naissance et parses richesses. Cassius, son oncle, se faisait remarquer par la gravité de ses mœurs; dans une harangue envoyée au sénat. Néron les accusa tous deux : Silanus d’aspirer à l’empire, Cassius de l'encourager et de ineltrc parmi les images de ses aïeux le buste de Cassius, meurtrier de César. Ils furent exilés. Cassius, déjà vieux, fut libre de gagner l’iledeSardaigne ; Silanus, qui pouvait espérer un long avenir, fut tué au moment où il se disposait à partir pour Naxos.
On se souvient de Plaulus,d’abordexilô en Asie et plus lard condamné à mort. Il laissait après lui Antislius, son beau-père, sa veuve, fille d’Antislius, et la grand’mère maternelle de celle ci. Famille enveloppée de deuil et opprimée par ses souvenirs, elle conservait dans la solitude une douleur si légitime! Celte dignité dans le malheur parut menaçante; un délateur se leva contre Antistius. Pendant qu'on le fait surveiller dans sa terre, i\ Formies, sa fille vient à Naples se jeter aux pieds de César. Ses larmes, son deuil, ses prières et ses imprécations laissent Néron inexorable. Elle revint alors vers ses vieux parents, et tous trois, ayant fait ouvrir leurs veines, confondirent leur destin dans une seule mort.
Bientôt après éclata la trahison du préteur Sosianus. On l'avait recherché pour des vers injurieux à César récités chez Ostorius Scapula. Thrasêas le défendit au sénat, et Scapula mentit à la justice pour le sauver : il en fut quitte pour l’exil. Par une de ces défaillances soudaines qui sont l’ordinaire
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châtiment des passions excessives, l’insulteur de César devint le délateur de ses propres amis. Il surprend l'amitié de l'astrologue Pammenès, son compagnon d’exil, et lui vole ses papiers. Il lit dans ces papiers qu’Ostorius est en correspondance suivie avec l’astrologue, qu’Antenius lui fait une pension et que tous deux le prient de composer, avec le plus grand soin, leur thème natal. Le thème natal n’était autre chosequ’un horoscope» ou opinion conjecturale sur l’avenir d'une personne, d'après les circonstances du jour, de l'heure, du lieu, de la position des astres, exactement rapprochées du moment de sa naissance. Muni de ces preuves, Sosianus obtient de revenir à Rome où il dénonce ses amis. Antenius se lit ouvrir les veines et Ostorius se perça de son poignard. La trahison de ce Sosianus,merveilleusement exposée par Tacite, est caractéristique de celte époque dont elle reproduit les mœurs, les vices et les •rimes.
On vit alors dans l’espace de quelques jours quatre personnages illustres succomber. Grispinus, le premier mari de Poppée, sc tua dans file de Sardaigne. Annæus Mella, père de Lucain, fut accusé par un ami de son fils. Le délateur Cérialis périt victime de la délation. Un enfant, le fils de Grispinus et de Poppée, fut précipité dans la mer par ses propres esclaves pendant qu'il s'amusait à pécher. Son crime était de vouloir faire l'empereur quand il jouait avec ses camarades. Cérialis et Mella se tuèrent. Tigellin est l’auteur présumé de tous ces crimes : Tacite l’accuse d’avoir agi souvent à I insu de Néron par haine ou par intérêt, et fait bien des victimes sans que le prince en. fût instruit. Cette opinion était répanduedans le peuple. Elle s'y maintint et s’y fortifia si bien, que longtemps après la mort de Néron la multitude se souleva pour exiger lo supplice de Tigellin.
Tigeilin était un fléau placé par la fortune entre le prince et les patriciens : il exploitait à la fois les frayeurs de Néron et les haines de ses ennemis; mais ses coups n’atteignaient que les tôles les plus hautes, et ce n'était pas assez pour châtier ce peuple-roi qui dégradait la ^race humaine après l’avoir opprimée. La peste, plus équitable, se déclara dans Rome et la remplit de funérailles; on estime que trente mille personnes succombèrent dans l'espace de quelques jours. Les maisons étaient pleines de morts, les cortèges funèbres encombraient les rues. Au Champ-de-Mars et sur les grandes voies, la fumée noire des bûchers étendait au-dessus de la ville comme un grand voile de deuil. En même temps des orages, sur terre et sur mer, des vents impétueux et des tonnerres ajoutèrent de nouveaux désastres aux calamités publiques.
Un chevalier romain, Cossianus, fut atteint d’une maladie terrible nommée le Lichen. C’était pendant le règne de Tibère qu'elle avait paru à Rome pour la première fois.
Elle se manifestait au visage, et comme elle attaquait d’abord le menton, les Romains la nommèrent par dérision Mentagre , tant il est dans la nature humaine, comme le dit Pline le Naturaliste, de rire des maux d'autrui 4 . Le Lichen épargnait les femmes, les enfants, les esclaves, le bas peuple et la classe moyenne pour sévir uniquement contre les patriciens*. On eût dit que la divinité les poursuivait d’une haine particulière, et qu’aprôs avoir choisi le supplice qui convenait le mieux à leur dépravation, elle parlait au fléau déchaîné comme César à ses soldats, lui ordonnant de frapper au visage ces Romains avijis qui, de toutes les vertus de la race, n’avaient gardé que la beauté.
t. Puxe. llist. nnl., liv. XXVI, cl*. II. ï. Piine. Ilisl. imt., iir. XXVI, ch. lu.
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Le chevalier romain Cossianus, alleint du IJchen, était l’ami de Néron. Le prince, au désespoir de le perdre, se tourmentait à chercher un moyen de le sauver. Il apprit qu'un médecin célèbre d Alexandrie était seul capable d'opérer cette guérison. Il ordonne aussitôt d'armer une galère ; elle part pour Alexandrie et l’on ramène bien vite le grand médecin. Celui-ci ayant vu Cossianus, lui administra un remède héroïque fait avec des cantharides, et le tua *.
A peu près vers le même temps la ville de Lyon fut ravagée par un incendie et presque détruite. Les ressources du municipe ne suffisaient pas pour réparer le désastre. Le prince vint à son aide; il gratifia la ville d'une somme énorme, et par ce secours la fit sortir de ses ruines. Les efforts de Néron pour sauver Cossianus son ami, et sa générosité envers les incendiés de Lyon, prouvent que sa bonté naturelle avait de profondes racines dans ce cœur dévasté. 11 est tel moment de sa vie où nous le voyons si prompt au bienfait et si accessible à la pitié, qu'on est parfois tenté de repousser comme fables tout ce qu’on raconte de sa cruauté.
La mort de Pétrone suivit de près les calamités publiques et les nombreuses condamnations qu’on vient de mentionner. Les derniers moments de ce bel-esprit, un des lettrés les plus exquis de l'antiquité romaine, brillent d’un héroïsme gracieux qu'on s’explique difficilement au milieu des violences, des brutalités païennes de son époque. La résignation lui coûte si peu et il y a tant de sérénité dans son courage, qu'on se laisse gagner à cette belle humeur qui déride le spectre de la mort. L’épreuve suprême n'eut rien de lamentable ni de tragique pour Pétrone, par le soin qu'il prit de préparer et d’adoucir