Pline, Ilitl. nul , tir. XXIX, cb. xxx
le dénouement, sans se hâter, sans se plaindre, sans s’irriter contre son sort. On ne retrouve qu’aux beaux temps de notre histoire ce stoïcisme facile et railleur en présence de l’adversité. Cet élégant Pétrone nous apparaît comme le précurseur de notre humeur nationale, et l'on aime à honorer sa mort qui peut se raconter, ainsi qu’il la subit, sans effort et sans indignation.
Pétrone, qu'on reconnaît être l’auteur du Satyricon, ne fut pas seulement un épicurien, mais un homme d’un goût sûr et ‘d’une distinction parfaite. Natif de Marseille, il vint à Rome où il se montra supérieur à toutes les positions qu’il occupa, soit par l'aisance aristocratique dont il suivait le train du monde, soit par l’intelligence vigoureuse dont il fit preuve dans son gouvernement de Bithnye. Néron le vit et le goûta fort. On le nommait au Palatin l’arbitre des élégances et le nom lui en est resté. Dans toutes les questions les plus délicates le prince consultait son goût, et son avis était toujours suivi. Rien n’était accepté par les délicats de la cour qui ne fût d'abord recommandé par le suffrage de Pétrone. C’était un nonchalant qui se laissait aller aux choses de la vie. Savant dans l’art de jouir, ni violent, ni débauché dans ses plaisirs, exprimant ses pensées licencieuses dans le langage le plus pur, ennemi des excès et relevant ses vices de distinction et de grâce. Il consacrait le jour au sommeil, loin des importuns, des affaires et des vulgarités humaines; Ia'nuit, au contraire, il la passait dans les plaisirs avec quelques hommes d’élite recherchés dans leur costume et dans leur langage, fins dégustateurs de vins exquis et de systèmes philosophiques, causeurs ingénieux, persuadés qu'un banquet se compose autant des propos qu’on y tient que des mets qu’on y sert. Pétrone avait la démarche lente, la contenance molle, la parole traînante, le
VIE LIE NfcROS
geste incertain, et tou te sa personne scmblaitcommeénervéedans unlong repos. Par l’habitude qu’il avaitdecette existence exceptionnelle, il mettait beaucoup de simplicité et d'abandon dans ses façons d’agir tout à fait étranges, ce qui le faisait paraître à la fois naturel et singulier. Aussi plaisait-il beaucoup à Néron qui l’avait pour compagnon de tous ses plaisirs et pour conseiller dans toutes ses fêtes. Tigellin, jaloux de sa faveur, ne put souffrir que Pétrone fût entré plus avant que lui dans l’intimité du prince. On retrouve toujours cet homme dans lescrimesde Néron ; il est l’instigateur inévitable de toutes les cruautés quf souillent la fin de ce règne.
Cet indigne ministre, qui administrait despotiquement la dépravation romaine, sut gagner à prix d’argent un esclave de Pétrone et le pousser à dénoncer son maître. L’amitié loyale qui avait uni Pétrone à Scévinus, un des complices de Pison, lui fut reprochée comme un crime; il n’en fallut pas davantage pour égarer l’esprit inquiet de Néron. Les délations et les frayeurs simulées de Tigellin étaient autant de preuves de son dévouement, et tous ceux qu’il accusait étaient coupables aux yeux du prince. Pétrone ignora les intrigues de son ennemi, ou bien, s’il en fut instruit, il ne voulut pas s’en inquiéter: il perdit la faveur de Néron par négligence comme if l’avait acquise.
Pendant qu’il s’avançait vers Naples pour aller en Campanie rejoindre l’empereur, il reçut dans la ville de Cumes l’ordre de s’arrêter. Déjà ses esclaves ôtaient dans les fers ; on devait bientôt leur faffe subir la torture. Tout se préparait non pas pour instruire une affaire, mais pour frapper un condamné. En homme d’esprit qu’il était, Pétrone se vit perdu et se prépara tout doucement à mourir. Ce fut sans précipitation et sans crainte qu’il se rapprocha du moment fatal. D’abord il se fit
onvrir les veines; après une abondante saignée on les referma. Il dormit, il se promena, il entretint gaiement ses amis; on lui récitait des vers badins qu’il écoutait avec plaisir. Plus calme à son heure suprême que le tyran qui le condamnait, Pétrone n'avait pas besoin d’orgueil pour braver la mort. Ses affaires domestiques furent sagement réglées : il distribua de l’argent aux esclaves dont il avait à se louer, il fit châtier ceux dont il avait à se plaindre.
Ses veines, ouvertes une seconde fois, furent de nouveau fermées. Après s’ètre rapproché de la mort, il reprit scs occupations et poursuivit l’entretien avec ses intimes, se mettant à l’agonie comme à un régime. 11 ajouta de nouvelles dispositions à son testament, s’abstint d’adresser à Néron de basses adulations comme en usaient alors tous les proscrits pour conserver une part d’héritage à leurs proches. On assure, au contraire, que Pétrone composa une satire où il racontait les débauches du prince, les plus abominables et les plus secrètes, et qu’ayant cacheté cet écrit il l’envoya à Néron, il eut soin de briser le cachet dont Tigellin aurait pu se servir plus tard pour compromettre des innocents. Ainsi, disposant avec calme de ses derniers jours, il reçut la mort comme un hûle, la mêlant â ses affaires, se familiarisant avec son aspect, et, pour ainsi dire, s’habituant à mourir.
On a cru que le Satyricon de Pétrone n’était autre que la satire envoyée à César, et que dans le ridicule et grossier Trimalcion il avait voulu peindre Néron lui-méme. Il est difficile de reconnaître la cour de Néron et ce prince qui se piquait d’élégance athénienne, dans les personnages du Satyricon. Il n’est pas vraisemblable que le nonchalant Pétrone ait fatigué ses derniers moments par la production d’un long poëme. Le Satyricon était depuis longtemps achevé quand il
dot sc résigner à mourir. Il l’a peut-être complété de quelques passages destinés à Néron, lui seul, dont il voulut raconter les infamies secrètes pour lui faire savoir combien sa disgrâce était adoucie par le droit qu’il avait de le mépriser et de le haïr.
On remit à Néron cet exemplaire unique qui n’est pas arrivé jusqu’à nous. Pétrone possédait un vase murrhin qui avait coûté trois cents talents (les uns disent six cent mille francs, les autres, un million quatre cent soixante-seize mille francs). Le prince en avait apprécié la matière et la forme. On croit généralement aujourd'hui que ces vases murrhins étaient l'ancienne porcelaine de Chine Pétrone ordonna de le briser pour en priver Néron. En apprenant cette nouvelle et en recevant la satire de Pétrone, le prince fui très-irritô. Il chercha qui pouvait avoir trahi le secret de ses orgies, et ses soupçons s'arrêtèrent sur une dame romaine nommée Silia. La croyant coupable d'indiscrétion il l'exila . Ainsi les derniers jours de Pétrone furent plus calmes et plus joyeux
que les moments où Néron eut la satisfaction de se venger
de lui. Et pendant que l’insouciant poète trouvait la mort légère, le tyran rugissait de douleur sous le poids de la vérité.
Ce n’est pas sans une certaine satisfaction qu’on voit mourir avec ce calme stoïque, cette élégance et celte distinction, un lettré de la décadence romaine, surtout au moment où le simple courage manquait parfois aux sénateurs, aux tribuns
I. Petronius consularis raoriturus, invidia N'eronis... trnllam mu :>inam tre conlis talcnlis emtam fregit. Pline. Ilist. nal., liv. XXXVII, ch. \ Pau- PKRC* dil à propos do ccs vases : murrhins:
Myrrheaque iu Partkig pocula coda focis.
Uvre IV, A» ses Chants, ch. v, vers ï«.
militaires et au\ plus grands personnages du patririat romain. C'est pourquoi nous avons cru pouvoir raconter avec détail les derniers moments de ce littérateur illustre : le devoir de chacun n’est-il pas d'honorer et d’ensevelir ses morts?