COURONNEMENT DE TIRIIIATE — MORT DE T II R A S É A S
La mort de Thraséas est résolue. — Arrivée de Tiridate. — Sa suite nombreuse. Il va directement à Naples joindre Néron. — Fêtes qu'on donne à Tiridate.
— Son entrée dans Rome avec Néron. — On défend à Tbraséas de venir au-devant du prince.— Th raséas écrit à Néron. — Néron convoque le sénat.
— Tbraséas délibère avec ses amis, — Néron n’ose paraître au sénat, — L’orateur Marcellus délateur de Thraséas. — Avec Tbraséas sont accusés Soranus et Servilie sa fille. — Invectives de Marcellus. — Consternation du sénat. — Piété liliale de Servilie. — Thraséas. Soranus et sa fille sont condamnés. — Mort héroïque de Thraséas. — Ses funérailles pendant que Néron paraissait au Forum. — Tiridate est couronné roi d’Arménie. — Helvidius part pour l'exil .
Nous arrivons enfin à la grande victime, à l'homme dont la vie était la règle des âmes généreuses et l'étonnement des cœurs énervés, à Thraséas. Notons d’abord en passant la scélératesse de Tigellin et l'aisance avec laquelle il se vengeait de ses ennemis. Minucius, ancien préteur, ayant osé porter contre lui une accusation qui devait être fondée, Tigellin le fit tuer. C'est au malheur de ce Minucius peut-être que Juvénal fait allusion quand il s'écrie : « ^iomme Tigellin et tu vas brûler dans la torche où fument ceux qu’on a fixés au poteau
avec la gorge percée*. * Il se souvenait du supplice des clirétiens.
La modération et le courage- de Thraséas l'avaient élevé si haut, que dans le monde politique, où le prince avait le plus grand pouvoir, toute l’influence était au sénateur. Le spectacle de cette vie irréprochable inspirait à Néron des inquiétudes et une admiration qu'il ne dissimulait pas. Les intrigants qui exploitaient le pouvoir impérial en furent épouvantés. Il fallait à tout prix rendre Thraséas odieux à Néron^ Pour atteindre ce but il se forma parmi les plus pervers une conspiration : Tigellin en fut l'âme. Un double danger menaçait Thraséas : l’orgneil stoïque de ses amis, qui, loin d'imiter sa modération, s’autorisaient de sa vertu pour se déclarer contre César ; la dépravation des ministres qui s’indignaient d’étre forcés de l'admirer et de le craindre. Ainsi placé entre ces écueils, Thraséas devait tôt ou tard mourir de sa vertu, et l’arrivée de Tiridate, qui exaltait les imaginations, parut être à ses ennemis une occasion favorable pour le frapper.
Le fils des Arsacides, roi des Parlhes, l'admiration et la terreur de Rome, venait humilier aux pieds de César la majesté de ses aïeux et la gloire de l’antique Orient. Il foulait les provinces sur son passage; toutes les villes lui devaient une entrée solennelle; on défrayait partout ce prince et les gens de sa suite. Il voyageait par terre, refusant de monter sur un vaisseau parce qu’il était mage et que sa religion lui interdisait de cracher dans la mer ou de la souiller par toute
i. Pone Tigeltinura... Tæda luccbit initia
t)uo slanli's ardent <[üi fixo gutlure fumant.
Kl latum media sulcum deducet arena.
J u vén'ai., Satire i, v. 155.
autre déjection. L'Hellespont ne l’arrêta pas, le trajet en est court, il put le faire sans commettre d’impiété. Vivianus, gendre de Corbulon, l'accompagnait avec une nombreuse cavalerie; Tiridate emmenait avec lui les princes de sa famille, toute sa maison et trois mille cavaliers parthes. A ses côtés s'avançait à cheval la reine, sa femme, couverte d’un casque d’or et le visage caché sous la visière. Malgré des dépenses excessives, que s’imposaient les provinces pour lui faire honneur, son entretien coûtait à Néron une somme en sesterces, évaluée à cent mille, francs par jour. Des bords de l’Euphrate à Rome, son passage fut une marche triomphale. Il mit neuf mois à venir du fond de la Perse, allant toujours à cheval et par petites journées. Dès qu’il eut touché le sol de l’Italie, Néron lui envoya des chariots, et Tiridate, au lieu d’entrer dans Rome, dut prolonger son voyage et passer par la marche d’Ancone pour aller à Naples se présenter à l’empereur.
Ce fut une première satisfaction que Néron se donna de prouver ainsi au sénat et au peuple romain, que toute la gloire et toute la puissance étaient en lui. Il proposait à Rome elle-même les respects de l’univers comme un exemple à suivre. 1
En abordant Néron, Tiridate le salua selon la coutume orientale. Il fléchit le genou devant lui, le reconnut pour son seigneur et l’adora. Toutefois, par un reste de fierté digne d'un soldat et d’un prince, il ne voulut pas quitter son épée, et pour n’êlre pas victime d’uûe surprise il la fit clouer au fourreau. Néron, qui avait de la grandeur et qui fut pour le monde romain un meilleur prince que pour Rome, ne le trouva pas mauvais et l'en estima davantage. En conduisant Tiridate à Rome, il s’arrêta pour lui donner
des fêles. A Pouzzoles ils assistèrent à un combat de gladiateurs. Co fut Patrobius, un des alTranchis do César, qui en fit les frais. Les plaisirs d'une journée furent exclusivement consacrés au prince étranger : on n’admit au théâtre que des hommes de sa suite avec leurs femmes et leurs enfants.
Ces dépenses devaient s’élever à des sommes énormes, et l’on peut à peine s'en faire uno idée quand on suppute le salaire des employés du théâtre, l’achat des armes et des grands voiles à étendre sur les spectateurs; le prix des animaux venus de si loin et des gladiateurs fameux si chèrement achetés; les récompenses promises aux vainqueurs, les rafraîchissements gratuitement offerts aux spectateurs dans tous les entr’actcs, surtout lo prix des4objets, souvent très-précieux, qu’on mettait en loterie pour terminer la fête. Le luxe était poussé si, loin, qu’on avait coutume, quelques jours avant les jeux, d’exposer dans le foyer du théâtre, le portrait en pied des gladiateurs qui devaient combattre et des animaux qu’on lancerait sur les bestiaires. Quelle haute opinion ïiridate ne devait-il pas avoir de Rome et de César, en se voyant traiter par un esclave plus magnifiquement que par un roi.
Tiridate crut devoir payer de sa personne pour honorer la fête que Patrobius lui donnait. Il demanda son arc et ses flèches, avec la secrète pensée de rendre Néron témoin de l’habileté des Parthes à se servir de ces armes, pour lui rappeler le passé et lui faire craindre l’avenir. Sans sortir de sa place, il perça de ses flèches les bêtes fauves qui erraient dans l'arène, et Dion rapporte que, d’un seul trait, il blessa deux taureaux ?. Les fêtes achevées, Tiridate et
Néron se rapprochèrent de Rome. Ils étaient attendus avec impatience, surtout par les imaginations qu’excitait depuis longtemps le récit des costumes, des mœurs, et de la gloire des Partîtes. Le peuple et le sénat sortirent des murs pour aller recevoir l’empereur et son hôte. Les Romains étaient vêtus de blanc, et les maisons, ornées de guirlandes, offraient, comme la foule, un joyeux aspect. L’encens fumait devant les Temples, et les statues des dieux, revêtues d’habits magnifiques, semblaient s’associer aux sentiments du peuple pour accueillir le prince étranger. Cependant, au milieu de celte allégresse générale, un grand crime se préparait. On défendit à Thraséas de se montrer et d’aller avec le sénat au-devant de Néron. A cette nouvelle, les amis de l'illustre sénateur comprirent que c’en était fait de lui.
Néron voulait prouver à Tiridate qu’il était aussi puissant 5 Rome que les rois d’Oricnt au fond de leur palais, et qu'il .pouvait comme eux, faire tomber les têtes les plus hautes. Les amis et la famille de thraséas étaient consternés. Thraséas, toujours calme dans les circonstances difficiles, écrivit à l’empereur pour lui demander quel était son crime, promettant de prouver son innocence s’il lui était permis de se justifier. Néron ouvrit la lettre avec empressement, espérant y trouver quelques expressions de respect ou de crainte, qui relèveraient sa dignité en abaissant le caractère de Thraséas; mais il reconnut bientôt que ce grand citoyen restait semblable à lui -même et il convoqua le sénat.
Les amis de Thraséas et les membres de sa famille, réunis autour de lui, agitèrent la question de savoir s'il devait comparaître devant ses délateurs. Il s’était abstenu depuis quelques années d’assister aux réunions du sénat. Quelques-uns
soutinrent que la force de son nom et l’éclat de sa renommée l’autorisaient à croire qu’il dominerait l’assemblée par son courage, et que sa voix surnaturelle serait écoulée encore une fois comme la parole d'un dieu. D’autres, au contraire, jugeant mieux les circonstances, la violence des accusateurs et la domination de César, ne voulaient pas qu’il allât sans profit commettre sa dignité. Uusticus Arulénus était là, prenant part à la discussion avec l’ardeur généreuse de son âge. Ce jeune homme proposa, par amour de la gloire et de la justice, de s’opposer au sénatus-consulte. Il le pouvait, étant tribun du peuple, car on voyait encore une ombre de république sous ce despotisme, comme Tacite le reconnaît. Thraséas réprima généreusement le courage de Ruslicus qui voulait se sacrifier pour lui. Il dit, avec une énergie modeste, pleine d'intelligence et de gravité, qu’il se devait à lui-méme, après tant d’années d'une vie honorable, de la poursuivre jusqu'au bout; mais que le jeune tribun ferait sagement de se consulter et de réfléchir sous un prince comme Néron, à la voie qu’il comptait suivre en entrant dans les fondions publiques. La question de savoir s’il irait au sénat ne lui paraissait pas importante, et il dit qu'il aviserait plus tard.
Le lendemain, de grand matin, deux cohortes prétoriennes occupèrent le temple de Vénus Genitrix, superbe édifice en marbre blanc, élevé par le divin Jules au milieu de son Forum. C’était là que Néron convoquait le sénat pour lui faire comprendre, par le seul aspect du monument et par le souvenir de son fondateur, tout ce qu'il devait à l’empereur. Des groupes de soldats étaient disposés autour du temple, sur les places et devant les basiliques ; une multitude de citoyens, qui laissaient voir des épées sous leurs robes, occupaient les abords du monument. Les sénateurs durent passer à traveçS''etle foule
s tumultueuse et menaçante, aussi dévouée à César que les prétoriens et peu sensible aux mérites de l'accusé.
Néron ignorait si Thraséas se présenterait au sénat pour se défendre lui-mème. Dans l'incertitude, il n’osa pas venir siéger, craignant de se troubler à l'aspect de cet illustre accusé. 11 redoutait l’émotion dont il ne pourrait se défendre aux preuves que l'austère sénateur donnerait de son innocence, et surtout aux reproches terribles qu'il aurait le droit et le courage de lui adresser. Néron envoya son discours au sénat; le discours fut lu par le questeur en l'absence du prince et de l’accusé qui s'abstinrent tous deux de paraître : le prince, par respect pour l'accusé, l’accusé, par respect pour lui-même. L’empereur ne nommait personne dans son discours, mais il se plaignait amèrement des sénateurs qui négligeaient les affaires publiques pour s’occuper d’embellir des jardins. C’était désigner clairement Thraséas qui, depuis deux ans, s’abstenait de paraître au sénat. L’orateur Marcellus était prêt à se lever pour se porter accusateur. Tigeilin lui avait adjoint Capilo, son gendre, ennemi déclaré de Thraséas.
Ce Capito avait vu les Ciliciens, qui poursuivaient ses malversations devant le sénat, énergiquement appuyés par Thraséas, et il brûlait de se venger. Il rappelait chaque jour à Néron que Thraséas, après avoir chanté un rôle tragique h Padoue, sa patrie, pendant les jeux du ceste, institués par Anténor, s’était refusé presque à figurer dans les Juvénales. Il était sorti du sénat pendant qu’on délibérait sur le meurtre d’Agrippine. Sosianus, le diffamateur du prince, avait été défendu par lui. thraséas n’avait point paru aux funéraillesde Poppée, comme s’il eût blâmé son apothéose; et dernièrement encore, quand Néron, atteint d’un rhume, avait craint de perdre sa voix, Thraséas s’était abstenu de sacrifier pour la conser-
valion de cette voix céleste. En lin, il le dépeignait comme un ennemi du prince et de la patrie, se tenant à l'écart pour attendre l'occasion favorable et réchauffant l’amour de la liberté dans tous les cœurs. Obsédé, irrité chaque jour par des accusations qui se reproduisaient sous mille formes, Néron avait résolu la perte de Thraséas, et les ennemis de cet homme intègre allaient recueillir enfin le fruit de leurs machinations.
En même temps que Thraséas ôtait accusé devant le sénat, un délateur poursuivait aussi Soranus, ancien proconsul d’Asie; Soranus, un homme des plus considérables et des plus estimés. Ses talents, son intégrité, son zèle dans l’exercice de ses fonctions, le rendaient odieux à César. Ce qu’on lui reprochait le plus amèrement au Palatin, c'était de n’avoir pas châtié les habitants de Pergame révoltés contre Acratus qui allait, sur l’ordre de Néron, s’emparer de leurs statues et de leurs tableaux. On avait impliqué dans l'accusation portée* contre Soranus, sa fille Servilie, à peine âgée de vingt ans, désolée et presque veuve par l’exil de Pollion, son mari.
Les accusateurs de Thraséascommencèrent. Ca pi to d’abord, puis Marcellusqui était orateur. Voici quelle était l'accusation de ce dernier, dépouillée des ornements de l'éloquence et des artifices du langage. Il reprochait à Thraséas d’avoir horreur des crimes de Néron et de dérober au prince l’estime et les respects de ses concitoyens. Ce Marcellus, naturellement violent, comptait bien être enrichi par Néron dont il servait la haine; il accusa Thraséas avec la brutalité d'un délateur avide qu’excitaient le salaire et l’impunité. Pendant que les emportements de cette éloquence vénale avaient leurs cours, l’assemblée immobile et muette restait comme accablée sous le poids de sa douleur. Ce n’était pas cette tristesse résignée que donne l’habitude de l’oppression, mais un silence profond et cons-
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terné. Devant les armes des soldats, devant les violences du délateur, hideux aspects de la tyrannie, l’image de la victime absente, la vénérable figure de Thraséas, apparaissait aux sénateurs, et ils restaient anéantis dans le sentiment de leur honte et de leur lâcheté. '
L’accusateur de Soranus, parut à son tour devant le sénat. Il fit un crime au proconsul de ses relations avec Plautus, dont le prince avait ordonné la mort. Il lui reprocha d'avoir toléré des séditions dans les villes pour paraître populaire; enfin il se tourna vers la fille et prétendit la trouver coupable de complicité dans les projets de son père. Servilie avait consulté les astrologues et donné de l’argent à ces imposteurs; c’était vrai. Son père incriminé, son époux absent, ne sachant à qui recourir dans sa détresse, elle avait demandé à quelques devins si Néron se laisserait fléchir.
Il parait que Néron assistait à ce débat et que l'affaire de Thraséas étant jugée, il était venu prendre place entre les deux consuls. Le père et la fille étaient debout devant le tribunal, chacun à une extrémité; le père accablé par la douleur et par l’âge; la fille, les yeux baissés, craignantde regarder le vieillard dont elle croyait avoir aggravé les malheurs. Quand l’accusateur demanda à Servilie si elle n’avait point vendu ses bijoux, son collier, scs présents de noce pour suffire aux frais des opérations magiques, elle se laissa tomber et pleura longtemps sans pouvoir répondre; puis enfin, retrouvant un peu de courage dans la piété filiale qui l’avait toujours soutenue: « Néron, s'écria-t-elle, en embrassant les autels, ces * malheureuses prières n’invoquaient aucun Dieu funeste : je » n’ai voulu qu’obtenir de toi. César, et de vous, sénateurs, le » salut du meilleur des pères. »
Aux paroles de sa fille, Soranus se trouble et s’attendrit. Sa
VIE DK NÉRON
voix se môle aux pleurs de Servilie: elle n’a pas connu Plautus, elle n'a pas suivi son père en Asie, et son crime c’est l’héroïsme de la piété filiale. Qu’on sépare de sa cause la cause de sa fille et il acceptera comme juste l'arrêt du sénat quel qu’il soit. En même temps ils se hâtaient l’un vers l’aulre pour s’embrasser; mais les licteurs se jetèrent entre eux et les tinrent éloignés. Quand on vint à l'audition des témoins, l’attendrissement et la pitié provoqués par cette scène furent suivis d'un mouvement d’indignation et d'horreur. Un familier, un client de Soranus, un stoïcien, vendit son témoignage pour accabler son ami. Ce traître se nommait Egnadius, et sa philosophie était aussi vaine qu’était fausse son amitié. Hâtons-nous de signaler, à côté de cet objet de mépris, le Bithynien Cassius Àsclépiodote, qui, ayant connu Soranus dans la prospérité, lui resta fidèle dans l’infortune. 11 était le premier parmi ses compatriotes par son opulence comme par sa générosité. La constance de son amitié pour Soranus le fit condamner à l'exil et à la perle de ses biens. Thraséas, Soranus et Servilie purent choisir le genre de mort qu’ils voudraient; on se contenta d’exiler Agrippinus ainsi qu'llelvidius, gendre de Thraséas. "Les délateurs furent gratifiés de sommes d'argent considérables, et Sabinus, l’accusateur de Servilie et dé son père, obtint de plus les ornements de la questure.
Pendant que cette iniquité s’accomplissait au sénat, à la grande satisfaction de César et de ses ministres, Thraséas, entouré de scs amis et de ses proches, attendait dans ses jardins qu’on lui fit connaître l’issue du procès. Le questeur du consul vint lui notifier l’arrêt du sénat. Néron ne voulait pas assumer sur lui la responsabilité de celle grande injustice.
Thraséas avait pris à part le philosophe Dèmétrius : il le
questionnait suf la nature de l'ârne et sur sa séparation d'avec le corps, quand le questeur arriva. Domitius Cécilianus, un de ses plus intimes, vint lui annoncer sa condamnation : ce furent alors des plaintes aolères, des pleurs et des malédictions qui éclatèrent autour de lui. Thraséas, toujours préoccupé de ceux qu’il aimait plus que de lui-méme, leur ordonna de se retirer dans la crainte de les voir se compromettre par une trop vive douleur. Àrria, sa femme, digne fille de Pætus et de la première Arria, voulait partager son sort et suivre l’exemple de sa mère : il s’y opposa doucement, lui faisant comprendre qu’elle se devait à Fannia, leur fille, que l’exil d'ilelvidius laissait sans soutien.
Des jardins il passa dans le portique où se trouvait le questeur. Là, satisfait d'apprendre qu'IIelvidius, son gendre, n'était condamné qu'à l’exil, il prit le sénatus-consulte, fit entrer dans sa chambre Démétrius avec son gendre, et présenta sans hésiter les veines de scs deux bras. Aussitôt que le sang coula, il en arrosa la terre, et priant le questeur de s'approcher : « Faisons, dit-il, une libation à Jupiter libérateur. Regarde, jeune homme, et que les dieux éloignent ce présage! Tu es né dans un temps où il convient d'affermir son âme par des exemples de constance. » Puis datroccsdouleurs prolongeant son agonie, il se tourna vers Démétrius...
Ici la nuit se fait et le plume qui brillait dans les ténèbres du passé ne nous éclaire plus. Le seizième livre des annales de Tacite ne va pas plus loin ; toutefois il est permis d'augurer d’après ce dernier mouvement de Thraséas, resté seul avec Démétrius et son gendre, qu'il se tourna vers le philosophe pour ajouter un mot à leur entretien sur la nature de notre esprit et que les perspectivesde l'immortalité de l’âme fixèrent seules scs regards mourants.
Quand Thréséas eut rendu le dernier soupir, sa femme et sa fille vinrent pleurer sur son corps inanimé, fermer ses yeux et chercher un reste de souffle, quelque chose de son âme flottant sur ses lèvres. Il ne fallait pas songer à de pompeuses funérailles : les images des aïeux portés devant lui ne le précéderaient pas au Forum; ils ne seraient pas rangés autour de la tribune aux harangues, ni placés sur des chaises curules pendant qu'on prononcerait son éloge funèbre. On brûla peu de parfums, on ne jeta point de fleurs sur son corps, on ne lui prodigua que les regrets et les larmes. Thraséas mourut le soir. La même nuit vit les préparatifs de départ d'ilelvidius, qui devait se hâter, les derniers devoirs rendus à son père, de se diriger vers l'exil. On dut élever à la hâte un bûcher comme pour Agrippine. Les clients, les affranchis, les esclaves, les amis, tous ceux qu’éloignent l’infortune, et c’est le grand nombre, épouvantés de sa disgrâce, avaient disparu, abandonnant cette famille proscrite à son deuil et à ses larmes. Quelques employés des pompes funèbres, ministres de Vénus Libitine, vinrent sans pompe, la nuit, dans ce foyer désert, diriger la triste cérémonie. On n’entendit pas le son lugubre des trompettes. Il n’y eut autour de ses cendres ni jeux scéniques, ni combats de gladiateurs , et le bûcher de Thraséas brûla silencieusement comme une maison abandonnée. Arria, sa femme, sa fille et son gendre recueillirent ses restes; on lava dans le vin et dans le lait les ossements à demi calcinés, et le peu qui restait de Thraséas fut renfermé dans une urne. La nuit même on porta cette urne dans le tombeau de la famille. Un descaveaux avait été préparé à la hâte pour les recevoir, et à côté de l'urne était une lampe; on alluma cette lampe et puis on mura le caveau. Dans leur piété pour les morts, les Romains aimaient à croire que ces lampes brûlaient éternellement dans les tombes. En
partageant ccttc superstition, la famillede Thraséas pressentait une vérité. Il y avait là un flambeau qui ne devait jamais s’étendre, c’était la gloire de celui qu’elle pleurait et le souvenir de sa vertu. Helvidius n’avait plus qu'à prendre le chemin de l’exil. Arria, sa belle-mère, retrouvait dans la famille de son mari les malheurs de la maison paternelle. Fannia, sa femme, l’embrassait avec la ferme résolution de le retenir ou de le suivre, et quand il voulut, seion l’usage, dire trois fois le dernier adieu à Thraséas, les sanglots étouffèrent sa voix.
Après une nuit passée dans l’accomplissement douloureux de ces devoirs, ils furent surpris par la lumière du jour odieuse aux malheureux. Tout à coup ils entendirent une clameur immense; c’était la grande voix de la multitude qui remplissait la ville et qui s’étendait au loin par-dessus les murailles. D’où s’élevaient ces acclamations? Était-ce un cri de haine poussé contre Néron? La mort de Thraséas et le souvenir de
sa vertu lui avaient-ils suscité des vengeurs? Les peuples
avilis par la servitude n’ont pas de ces mouvements généreux. Tiridate et Néron venaient de paraître au Forum où le fils des Arsacides allait recevoir des mains de l’empereur la couronne d'Arménie'. Les prétoriens et le peuple étaient là, en armes et en habits de fête. Néron était venu dès le matin s’asseoir sur sa chaise curule: le sénat l'accompagnait. Bientôt après Tiridale parut avec sa suite: il alla se jeter aux genoux dé l’empereur; ce fut alors que les acclamations de la foule retentirent jusque dans le tombeau de Thraséas. Tiridate, adressa sa demande à César.Celui-ci répondit en termes magnifiques, qu’il donnait à Tiridate la couronne d'Arménie. Le prince s’assit aux pieds de Néron, sur un siégé assez bas pour que l’empe-
t. Si'ktom;. Vie de Néron, ch. xm.
reur put retirer sa tiare et lui ceindre le diadème. Ce diadème n'était autre que le bonnet royal que portaient les rois de Perse; il était haut de forme, raide et droit, entouré d’un bandeau brodé d’or sur un fond bleu orné de points blancs. Aussitôt que Tiridate eut reçu l’investiture du royaume d’Arménie, les cris du peuple recommencèrent avec plus de force.
Helvidius les entendit, sans doute. Tandis que, presqu<f seul, il pleurait Thraséas dans un faubourg désert, la multitude applaudissait au Forum la gloire de César. 11 s’étonna du peu do place que tiennent la justice et l’honneur dans le grand mouvement des choses humaines ; un sourire amer erra sur ses lèvres et il eut alors le courage de dire à Thraséas le suprême adieu. Les embrassements des femmes ne le retinrent pas; Thraséas mort, la douleur de sa perte diminuait toutes les autres. Ils se séparèrent silencieusement et chacun s’en alla de son côté, elles dans la solitude, lui dans l’exil. Les femmes inconsolables au milieu de la joie publique qui insultait à leur douleur; l’homme ferme et résolu, dédaignant la vile multitude que la mort d’un honnête homme ne dégoûtait pas de la tyrannie, fier de Thraséas, dont la vie pure était couronnée d’une si belle mort, et satisfait de penser que l’âme et la mémoire de son père s’élevaient dans les hautes régions de l’histoire et de la vie future inaccessibles aux crimes de César.