CHAPITRE IX
Fîtes données À Tiridate. — Représentation extraordinaire an théâtre Pompée. — Néron descend dans l'arène devant Tiridate. — Libéralité do Néron envers Tiridate. — Néron désire être initié à la magie des Orientaux, — Tiridate, comblé par Néron, retourne en Orient. — Fièrc réponse de Vologèse à Néron. — Les Juifs se révoltent, et Néron leur déclare la guerre. — Il confie l'entreprise à Vespasien disgracié. — L’Iéroïsme des Juifs.
On avait décrété des jeux au théâtre Pompée à l'occasion du couronnement de Tiridate : la décoration intérieure de l’édifice ut entièrement renouvelée. On couvrit de dorures non-seulement la scène, mais l’immense pourtour des gradins, si bien que la journée lugubre qui vit les funérailles de Thraséas et le' départ d’Helvidiu: pour l’exil, fut appelée le jour doré. Les grandes voiles tenduesau-dessus des spectateurs pour lespréserverdu soleil étaient de pourpre. Au centre de l’immense vélarium une broderie des plus riches représentait l'empereur en costume d'Apollon conduisant son char au milieu des astres. Un repas splendide suivit la représentation, Néron chanta publiquement en s’accompagnant de la lyre. Il finit par se montrer dans le cirque où il conduisit un char avec la casaque verte, le bonnet de cocher et tout le costume de sa faction.
De ce moment Tiridale dédaigna Néron et tint Gorbulon en singulière estime; mais il dissimula son mépris. Il se contenta de dire un jour à l’empereur à propos de Corbulon : i Vous avez là un bon esclave.» Néron ne l’entendit pas, il combla Tiridale de présents. On évalue la somme des largesses que reçut ce prince à vingt millions de notre monnaie.
Un des motifs qui poussaient César à se montrer si magnifique, c'était le désir violent d’élre initié par Tiridate et par les prêtres de sa suite aux secrets de la magie. Placé en dehors et au-dessus de toute condition humaine, à l’extrême faite de la puissance, de toutes parts entouré de périls obscurs et mystérieux comme des abîmes, Néron avait le double vertige de l’épouvante et de l’orgueil. Ses remords, implacables après tant de crimes, lui faisaient craindre aussi de tomber au milieu de son apothéose dans les pièges d’une justice inconnue ; enfin le besoin de dominer les choses humaines et la dépravation profonde de son cœur lui imposaient le désir de connaître les ressources mystérieuses des superstitions orientales. Il existait alors une magie employant l’eau, les sphères, l’air, les étoiles, les lampes, les bassins et les haches, pour arrivet à la divination et forcer les ombres à s’entretenir avec les vivants. Après avoir comblé de ses faveurs Tiridale et ses mages, Néron leur demanda d’être initié aux mystères de leurs sciences occultes. Dominer les hommes ne lui suffisait pas, il voulut étendre plus loin son empire, et Pline le Naturaliste le loue d'avoir souhaité de commander aux dieux. Il affirme que Néron n’a rien tenté de plus magnanime '. Jamais prince n’osa favoriser un art dangereux avec plus de courage. Rien ne manquait à Néron, ni l’intelligence, ni le pouvoir, ni
t. Primumqtic imporars diis concupivit nec quidquam gencrosius»oluii. Pline, llut. iuil., Ht. XSX, cl), v.
les richesses, ni la patience do l'univers opprimé; toutefois, après bien des épreuves inutiles, il dut renoncer à la magie; voilà ce qui démontre à Pline la fausseté de cet art.
Les prêtres de Tiridate dirent pour expliquer leur peu de succès, que la nature refusait de livrer ses secrets à ceux qui avaient des taches de rousseur sur la peau. Ce fut là, d'après les mages, le seul obstacle à l’initiation de César; mais Pline n’accepte pas leur témoignage : il assure que Néron n'avait comme beauté physique rien de défectueux en lui l. Suétone nous parle, au contraire, du corps infect de Néron dans le pamphlet qu’il a laissé : la gravité de Pline l’ancien et sa droiture sont connues. Il maudissait la mémoire du dernier des Césars, il vivait de son temps et il avait écrit son histoire. Il n’y a pas à hésiter entre ces deux historiens : c’est Pline qu'il faut croire.
En échange de la couronne d’Arménie qu’il avait reçue, Tiridate aurait bien voulu introduire Néron dans les arcanes delà théurgie des Perses ; mais ni lui, ni ses prêtres ne purent donner à César une puissance mystérieuse, ni lui révéle’r aucun secret. Néron resta convaincu, après bien des épreuves, que la magie orientale n’était que l’art perfectionné des empoisonnements.
Néanmoins il mit le comble à ses libéralités en concédant à Tiridate le droit de rebâtir Artaxata, que Corbulon avait détruite. Bien plus, il lui donna, pour mener l’œuvre à bonne fin, des ouvriers habiles et des ingénieurs. Tiridate en augmenta le nombre et gagna des artistes de mérite que des offres brillantes décidèrent à le suivre. Corbulon, dans celte circonstance, sut comprendre autrement que César les intérêts de l’État : les seuls ouvriers qu’on trouva munis d'un permis de l’empereur obtinrent de passer la frontière.
i. Nihil membris defuit. Pline. Hut. ndf., liv. XXX, ch.vi.
Tiridate, après avuir fait ses adieux à Néron, prit cette fois la voie de mer pour revenir en Orient. Il passa de Brindes à Dyrrachium, faisant voir par là que sa première manière de voyager lui était plutôt conseillée par la prudence qu'imposée par la religion. Il vit en passant les grandes villes de la Grèce, et de retour en Orient, il rebâtit Artaxata qui dut prendre le nom de Néronia.
Yologèse fut alors sollicité par Néron de venir à Rome le visiter ainsi que son frère Tiridate avait fait. Le roi des Parthes s’excusa fièrement : Que Néron vint lui-même en Orient et Vologèse le recevrait. Néron se tint pour offensé par cette réponse. 11 paraissait vouloir faire des préparatifs de guerre pour humilier l'orgueil du grand roi; mais les exigences de sa position et les variations de sa fortune le forcèrent de renoncer à son projet. II se contenta de prendre le titre d’Imperator et de fermer les portes du temple de Janus.
Il fallut bientôt les rouvrir; la guerre contre les Juifs éclata. Néron prouva dans cette circonstance qu’il était animé d’un grand esprit de justice. Il réprima son dépit et le mécontentement que Yespasicn lui avait causé en témoignant qu'il faisait peu de cas de sa voix céleste. Ayant à confier la direction de cette guerre importante à un homme de mérite, il choisit Vespasien qui était en disgrâce: dans l’intérêt de l’État il imposa silence à sa vanité. Vespasien était déjà célèbre par les victoires qu’il avait remportées sur les Bretons. II partit pour la Judée avec son ûls Titus, et tous deux allèrent en Orient, comme à la source des grandeurs humaines, attendre les surprises éblouissantes que leur réservait l’avenir.
La guerre contre les Juifs ne s’est pas terminée pendant la règne de Néron. Vespasien, il est vrai, s’ôtait emparé de quelques villes ; mais il commençait à peine à se rapprocher de Jé-
rusalem qu'il voulait investir, quand il apprit la révolte de \ index, la chutede Néron et l'avènement de Galba. Le temple des Juifs et leur ville furent pris et renversés plus tard; mais l honneur de ces victoires revient à Néron qui, au mépris de sa vanité, confia les armes romaines au seul homme capable d en assurer le succès. Ainsi, par une coïncidence extraordinaire ou peut-être en vertu d'une loi mystérieuse, après avoirété le premier persécuteur des chrétiens dépositaires de la révélation nouvelle, ce même Néron, personnification du paganisme, fut le promoteur de la ruine des Juifs, gardiens exclusifs de l'ancienne loi. Pour écraser ce peuple affaibli, divisé, réduit à 1 enceinte d une ville, il fallut tout le poids de l’empire romain. Peut-être entrait-il dans les vues de la Providence de défruire le temple de Salomon et de disperser sur la surface de la terre la race de Jacob, pour susciter partout des ennemis et des témoins au crucifié qui devait avoir partout des martyrs. Il est juste de pressentir les secrets de la bonté divine jusques dans les fléaux dont elle afflige les peuples. Les nations opprimées et celles que les révolutions tourmentent ne sont pas maudites quoique rudement éprouvées. Le malheur les sauve de la décadence, et le vent de l’adversité les pousse au loin comme une semence précieuse qu’il importe de répandre sur l’humanité.
Le peuple juif était le seul dispersé sur toute la surface du monde romain, gt ses synagogues, colonies religieuses, restaient pures dans le chaos des superstitions. Il était le seul dont le culte ne se fut pas confondu avec la religion des vainqueurs, parce qu’il refusait d’adorer l’image de César. Toutes les nationalités anciennes venaient d'être absorbées par le peuple souverain, et nous-mêmes, Gaulois, nous avions dû subir le joug avec cette consolation qu’il avait fallu pour nous réduire dix
ans d'efforts et le génie du plus grand homme de guerre que Rome ait produit. Au milieu de la prostralion universelle, les Juifs se révoltèrent, les seuls et les derniers. Fortifiés dans le temple et relranchès dans leur foi, fidèles à l'alliance du Sinaï, ils protestèrent jusqu’au dernier moment par une défense héroïque contre les idoles et contre César, et dans leur fanatismeilspurent reprocher à Jéhova de les avoir abandonnés. Il fallut arracher au Juif mourant et renversé dans la poussière, le flambeau de la révélation que Dieu faisait passer en d’autres mains. Ce peuple héroïque préféra la destruction à la servitude; il se jeta dans les flammes qui dévoraient le temple de Salomon. Mais quand il croyait s’abîmer dans un dernier désastre. Dieu trompait son désespoir. Détruit comme nation, il a survécu comme race, ruine indestructible, débris immortels.