‹ NéronChapitre 139 sur 205 · Dion Cimes, Liv. LNllt, eh. vin · texte numérisé non relu

Dion Cimes, Liv. LNllt, eh. vin

main vers l'assemblée, il se soumettait à la décision des juges. Tacite dit qu’il l'attendait avec une frayeur simulée; on peut croire au contraire avec Suétone, que Néron était sincère dans tout ce qui louche à sa passion pour le théâtre; sa vie entière justifie cette opinion. Quelle préoccupation et quelle anxiété pendant le concours! On le voit épier et surveiller ses rivaux comme s’il était de leur condition. S'il rencontre ceux qu’il pense lui être inférieurs, il les raille et rit de leur présomption jusqu'à les insulter. Ceux au contraire qui excellent dans leur art, il les caresse, il essaie de les gagner, il les engage par ses largesses à lui abandonner le prix. Quand on allait aux voix, il sollicitait l’indulgence des juges comme un pauvre artiste qui n’a rien négligé pour mériter leurs suffrages : il était si tremblant que certains osaient le rassurer et lui dire d’avoir bon courage ; alors il se retirait content. Il acceptaitsi franchement les lois du théâtre, qu’un jour, pendant la représentation d’une • tragédie dans laquelle il jouait un rôle, ayant laissé tomber par mègarde le sceptre qu’il avait à la main, il le ramassa précipitamment dans la crainte d’être exclu du concours. Il fallut pour le rassurer que son pantomime lui certifiât par serment qu’au milieu des acclamations et de la joie publique l’accident ôtait passé inaperçu. Le pantomime était chargé de faire les gestes et de simuler l’action dramatique pendant que l’acteur chantait. Dans l’opéra des anciens il fallait parfois deux artistes pour jouer un seul rôle.

Quand Néron chantait sur la scène, ou jouait de la lyre, les officiers du palais l'entouraient et les Auguslaux, au nombre de cinq mille, étaient répandus dans la foule. A peine avait-il fini son grand air que ses admirateurs entonnaient ses louanges.

Un peuple entier dirigé par les AugustauX applaudissait César en cadence et chantait d'une seule voix, comme un chœur de

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tragédie, ses longues acclamations. Parfois dans cette multitude se rencontraient des barbares et des rustres mal appris qui applaudissaient Néron à contre-temps ; ils étaient rudement châtiés par les amis du prince. C'est à Rome que les choses sc passaient ainsi; mais en Grèce les prétentions artistiques de Néron n’eurent pas le même succès. On sait que les Grecs étaient les arbitres du goût et les maîtres de l’art : ils méprisaient la rudesse latine et les Romains étaient pour eux moins des rivaux que des disciples indignes; ils osèrent disputer les prix à Néron. A Rome c’était le comédien qui protégeait l’empereur; mais en Grèce ce fut l’empereur qui fit accepter le comédien.

Les concurrents, que l’omnipotence de César privait de leurs récompenses, accablèrent Néron de malédictions et d’injures. Dion, qui semble s’être fait leur interprète, impute à • César tous les crimes qui sont inspirés par l’envie. On l’accuse d’avoir détruit les honneurs et renversé les statues de tous ceux que la Grèce avait déjà couronnés. On lui reproche d’avoir forcé le vieux Pamenès, vainqueur sous Caligula, de rentrer dans la lice pour avoir l’occasion de l’emporter sur lui. Dans les jeux Isthmiques où la loi défendait de jouer des tragédies, Néron voulut triompher des tragédiens. Parmi les concurrents, qui étaient nombreux, un Épirotc, déjà célèbre, était doué d’une si belle voix qu’il sc croyait certain du succès. II disputait le prix avec une ardeur extrême, disant qu’il ne l’abandonnerait à César que pour dix talents. Néron, indigné de cette audace, envoie dire à l’ËjJirotc qu’il ait à lui céder le prix. Celui-ci refuse avec fierté. Aussitôt les admirateurs armés qui veillaient à la gloire du prince, se précipitent sur la scène, sc saisissent de l’Épirote, l’appuient contre une colonne et lui coupent la gorge avec leurs stylets. Néron, qui profilait do

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celte violence, ne s'en plaignit pas, mais on raconta qu'il l’avait ordonnée. Tel était le grand vice de cette autorité césarienne : ses agents la servaient autrement et plus que le prince ne l’avait ordonné; si bien que le despotisme écrasait trèssouvent ceux que le despote aurait épargnés.

Ainsi Néron fut partout couronné, dérobant ou achetant la victoire quand il ne pouvait l'obtenir. C’était un personnage consulaire qui lui servait de héraut pour proclameç ses succès. Cluvius RufTus annonçait en ces termes les triomphes de Néron : « César, vainqueur dans ce combat de musique ou de poésie, couronne de sa victoire le peuple romain et l’univers dont il est le maître*. » Toutefois, malgré sa confiance dans son .mérite, Néron s’abstint de visiter Sparte et Athènes, peutêtre parce qu’il dédaignait la rudesse des Spartiates et sans doute parce qu’il redoutait l’esprit des Athéniens.

Néron parcourut la Grèce et rechercha curieusement tout ce qui méritait l'attention d'un amant pieux de la nature et des arts. En passant près du lac Alcione, dans le Péloponèse, il voulut en sonder la profondeur que personne ne connaissait. 11 fit confectionner des cordes longues de plus d'un stade, les mit bout à bout, puis ayant attaché à l’une des extrémités une grande masse de plomb, il la fit couler insensiblement dans le lac. Il n'atteignit jamais au fond. La surface de ces eaux était toujours tranquille, mais ceux qui osaient s'y baigner étaient entraînés et comme dévorés par l’abîme, « II ne m'est pas permis, dit Pausanias, de révéler ce qu’on fait la nuit, une fois par an, aux bords du lac pour honorer Bacchus *. > Les Thespiens possédaient l'Amour, de Praxitèle, en marbre penlèliquc; Néron le leur enleva; mais il fit présent à Junon de

t. niov Casmi'*, Uv. I.XIII, ch. xv.

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